Sous-titre de Nicole
j'ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre Morale, où l'un des principaux points de votre défense est que je n'ai point parlé assez sérieusement de vos maximes : c'est ce que vous répétez dans tous vos Écrits, et que vous poussez jusqu'à dire : « Que j'ai tourné les choses saintes en raillerie. »
Ce reproche, mes pères, est bien surprenant et bien injuste ; car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en particulier « le contrat Mohatra, et l'histoire de Jean d'Alba. » Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes? Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable, que ce soit un blasphème de n'en pas parler avec respect? Et les leçons du père Bauny, pour le Larcin, qui portèrent Jean d'Alba à le pratiquer contre vous-mêmes, sont-elles si sacrées, que vous ayez droit de traiter d'impies ceux qui s'en moquent ?
Quoi! mes pères, les imaginations de vos Auteurs • passeront pour les vérités de la Foi, et on ne pourra se moquer des passages d'Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu'on soit accusé de rire de la Religion? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable? et ne craignez-vous point, en me blâmant de m'être moqué de vos égarements, de me donner un nouveau sujet de me moquer de ce reproche, et de le faire retomber sur vous-mêmes, en montrant que je n'ai pris sujet de rire que de ce qu'il y a de ridicule dans vos livres; et qu'ainsi, en me moquant de votre Morale, j'ai été aussi éloigné de me moquer des choses saintes, que
■ Textes in-4« et ia-12 : c écnvaint », au lieu d' c auteurs >.
la doctrine de vos Casuistes est éloignée de la Doctrine sainte de l'Évangile ?
En vérité, mes pères, il y a bien de la différence entre rire de la Religion, et rire de ceux qui la profanent par leure opinions extravagantes. Ce seroit une impiété de manquer de respect pour les vérités que l'esprit de Dieu a révélées : mais ce seroit une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose.
Car, mes pères, puisque vous m'obligez d'entrer en ce discours, je vous prie de considérer que, comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine, parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs : l'impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. C'est pourquoi * comme les Saints ont toujours pour la Vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe, et l'amour qui en est la fin, les Saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie.
Ne prétendez donc pas, mes pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d'un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu'il est aisé de faire connoître à ceux qui ne le sauroient pas que cette pratique
• Textes in-4o et in-l2 : « et c'est pourquoi »,
est juste, qu'elle est commune aux Pères de l'Église, ei qu'elle est autorisée par l'Écriture, par l'exemple des plus grands saints, et par celui de Dieu môme" *.
Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les Pécheurs tout ensemble, jusque-là môme qu'à l'heure de
■ Textes in-lo et in-12 : t Et par Texeitiple det plus grands saints et de Dieu même ».
1. Les arguments qui vont suivre, jusqu'à la fin de la Onzième Provinciale, sont extraits de la Lettre d*Ârnauld (1654) dont il a été question tout à rheure et intitulée : Réponse à la Lettre d'une Personne de Condition, touchant les règles de la conduite des Saints Pères dans la composition de leurs ouvrages pour la défense des vérités combattues ou de l'innocence calomniée (Voir OEuvres d'Arnauld, t. XXVU, au commencement). A la fin de 1653, les Jésuites, dont rhabiieté ne manquait aucune occasion de se produire, et qui connaissaient par expérience le pouvoir de Vimagerie sur les imaginations populaires, avaient publié un almanach intitulé : La déroute et la confusion des Jansénistes. Ils voulaient triompher du succès que leur avait assuré la bulle d'Innocent X contre les cinq propositions de Janscnius. Dans une estampe placée en tête de leur almanach figuraient le Pape, assis sou<^ une colombe représentant le Saint-Esprit, entre la Religion armée d'une croix et la Puissance de l'Église armée d'un casque. Le Pape lançait sa sentence aux Jansénistes. Jansénius, couvert de ses ornements pontificaux ci orné de deux ailes de diable, se sauvait vers Calvin, occupé à recevoir une dame en lunettes qui avait l'air d'une religieuse de Port-Royal. Ganière, libraire des Jésuites, avait écoulé seize mille exemplaires de Talmanach des Jésuites. Sacy avait répondu par une brochure intitulée : Les Enlutninures de V Almanach des Jésuites (janvier 1654). Les Jésuites avaient accompagné leur estampe de quatrains explicatifs. L'ignorance supposée des Jansénistes avait, dans l'estampe des Jésuites, la forme d'un idiot portant des oreille^* d'âne. A cela, Sacy répliquait que les Jansénistes n'étaient pas seuls à porter des oreilles d'àne; ils savaient dans tous les cas allonger celles des Jésuites :
Qui ne sait qu'en leurs doctes veilles, Ils vous tirent tant les ureilles Qu'à vous poindre, vous en auriez Depuis la tôle jusqu'aux pieds ?
Plusieurs amis de Port-Royal avaient été choqués du pamphlet de Sacy, le seul, du reste, qu'il ait commis dans sa vie laborieuse. Arnauld, dans sa liéponsey défend Sacy; on a bien le droit de rire : Misericorditer irride, dit f^aint Augustin. Pascal, dans la Onzième Provinciale, reprend la thèse d'Arnauld.
leur mort, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels : In interilu vestro ridebo et subsanruibo? Et les Saints, agissant par le même esprit, en useront de même, puisque, selon David, quand ils verront la punition des Méchants, « ils en trembleront et en riront en même temps : Videbunt justi et timebunt : et super eum ridebunt » . Et Job en parle de même : Innocens subsannabit eos.
Mais c'est une chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites à l'homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante, selon les Pères. Car, après qu'Adam eut désobéi, dans Tespérance que le Démon lui avoit donnée d'être fait semblable à Dieu, il paroît par l'Écrituie que Dieu, en punition, le rendit sujet à la mort, et qu'après l'avoir réduit à cette misérable condition qui étoit due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée ; « Voilà l'homme qui est devenu comme l'un de nous : Ecce Adam quasi unus ex nobis : » Ce qui est une ironie sanglante et sensible dont Dieu le piquoit vivement j selon saint Chrysostôme et les interprètes. Adam, dit Rupert, « méritoit d'être raillé par cette ironie, et on lui faisoit sentir sa folie bien plus vivement par cette expression ironique que par une expression sérieuse. » Et Hugues de Saint- Victor, ayant dit la même chose, ajoute « que celte ironie étoit due à sa sotie crédulité; et que cette espèce de raillerie est une action de justice, lorsque celui envers qui on en use l'a méritée *.»
1. Ce n*est pas la doctrine définitive de Pascal. L*auteur des Pensées ne rira plus, condamnera la dérision comme une infirmité de Tàme. La déri-
Vous voyez donc, mes pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu'elle est alors une action de justice ; parce que, comme dit Jérémie, « les actions de ceux qui errent sont dignes de risée, à cause de leur vanité : vana mnt et risu digna. » Et c'est si peu une impiété de s'en rire S que c'est l'effet d'une sagesse divine, selon cette parole de saint Augustin : « Les sages rient des insensés, parce qu'ils sont sages, non pas de leur propre sagesse.
sion des Provinciales est une arme do guerre. Dans cette affaire de VAlmanach des Jésuites et des Enluminures, Sacy, Ârnauld et Pascal sont eng-agés dans un mauvais chemin. Ils cèdent à Tentralnement des circonstances. Ils vont contre leur humeur ordinaire. Le traducteur des Livres Saints n*est pas un Scarron; ce n'est pas non plus l'occupation habituelle de TÂuteur de la Fréquenfe communion. Pascal y a plus do propension ; mais c*est une mièvrerie de jeunesse qui lui passera vite. En réalité, la dérision, à n'en parler qu*au point de vue littéraire, est un genre inférieur. Il n'y a que les pamphlétaires, c'est-à-dire les faibles, qui ont recours à la dérision. Ils rient par impuissance. La force est grave; la vertu Test également. « Il est rare, dit La Bruyère, que ceux qui réussissent à nous faire rire se fassent estimer. » Ce n'est pas chrétien non plus. « Si animé qu*on puisse se figurer un ciel chrétien, dit Sainte-Beuve {Port-Royatf t. Il, p. 335 de réd. cit.), qui n'était guère chrétien, mais qui so piquait d'entendre ce qu*est le Christianisme, on n'y conçoit pas le rire ; il le faut laisser aux dieux d'Homère en leur Olympe, où il est inextinguible comme leurs désordres et leurs adultères. De Maistre, en regrettant, dans son Ânti-Bacon, que Molière n'ait pas employé plus chrétiennement son talent, et en citant Destouches comme plus moral, oublie trop cela, — De Maistre n'est chrétien qu'à ses heures; — c'est étonnant de sa part. Arnauld ne va pas si à fond. D ramasse les exemples de raillerie de l'Écriture et des Pères. — Il n'y en a ni dans l'Évangile ni dans saint Paul. — U fait un chapitre intitulé : Application des règles des Pères à l'Almanach;et il ne s'aperçoit pas qu'en tout cet attirail manque précisément le festivitas dont parle TertuUien : Vanitati proprie festivitas cedit: il n'y a rien qui soit mieux dû à la vanité des hommes que d'être raillée. Arnauld controvcrsant pour la plaisanterie de M. de Sacy, et la corroborant, c^est deux fois trop. » Et ce serait aussi deux fois trop chez Pascal, si ce n'était pas une condescen-dance, de sa part, au besoin d'intéresser les gens du monde à des choses sérieuses.
!• « S^en rire » ne se dit plus.
mais de cette sagesse divine qui rira de la mort des Méchants. ))
Aussi les Prophètes remplis de Dieu ont usé de ces moqueries, comme nous voyons par les exemples de Daniel et d'Ëlie. Enfin il s'en trouve des exemples dans les discours de Jésus-Christ même' ; et saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui se croyoit habile dans l'intelligence de la Loi : « Comme il le voyoit enOé d'orgueil par sa qualité de docteur des Juifs, il exerce et étonne sa présomption par la hauteur de ses demandes, et l'ayant réduit à l'impuissance de répondre : Quoi ! lui dit-il, vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses? Ce qui est le même que s'il eût dit: Prince superbe, reconnoissez que vous ne savez rien. » Et saint Chrysostôme et saint Cyrille disent sur cela qu'il méritoit d'être joué de cette sorte.
Vous voyez, donc, mes pères, que, s'il arrîvoit aujourd'hui que des pereonnes qui feroient les maîtres envers les Chrétiens, comme Nicodème et les Pharisiens envers les Juifs, ignoroient les principes de la Religion, et soutenoient, par exemple, «qu'on peut être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute sa vie ^ \ » on suivroit en cela
■ Textes in-4o et in-12 : c Enfin les discours de Jésus-Christ môme n'en sont pas sans exemple. *
^ Les éditions modernes ont toutes : ■ Vous voyez donc, mes pères, que s'il arri- Toit aujourd'hui que des personnes qui feroient les maîtres envers les Chrétiens, comme Nicodème et les Pharisiens envers les juifs, ignorassent les principes de la Religion, et stnitinssent. > Les textes contemporains, parmi lesquels ceux qui ont été revus par Pascal, ont uniformément ignoroient et soutenoient, ce qui était correct et demeure correct. L'abus de l'imparfait du subjonctif, introduit par les petitt-maltres du xvin* siècle, est une de ces innovations contre lesquelles la critique tend à réagir. Quoi qu'on en pense, du reste, la syntaxe de Pascal a le droit d'être respectée.
1. « Qui a soutenu cela? » demande Tabbé Maynard. Les Casuistes cités par TAuteur dans la Dixième Provinciale.
Texemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.
Je m'assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n'est pas une conduite contraire à celle des Saints de rire des erreurs et des égarements des hommes ; autrement il faudroit blâmer celle ^ des plus grands docteurs de TÉglise qui l'ont pratiquée, comme saint Jérôme dans ses Lettres et ses Écrits contre Jovinien, Vigilance, et les Pélagiens; Tertullien, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres; saint Augustin contre les religieux d'Afrique, qu'il appelle les Clieielus y saint Irénée contre les Gnostiques; saint Bernai'd et les autres Pères de l'Église, qui, ayant été les imitateurs des Apôtres, doivent être imités par les Fidèles dans toute la suite des temps, puisqu'ils sont proposés, quoi qu'on en dise, comme le véritable modèle des Chrétiens, mêmes d'aujourd'hui*.
1. LMnsistance de Pascal a quelque chose de pénible. On dirait qu*il a des remords. Il sait à merveille que la besogne qu'il fait n'est pas héroïque. Les circonstances l'excusent. Sa générosité naturelle y répugne, bien qu'il ne l'avoue pas. Il cherche de mauvaises raisons; il invoque l'exemple des Apôtres qui, dans un milieu hostile, se défendaient comme ils pouvaient :
C'est par les bons côtés qu'il les faut imiter.
L'auteur des Provinciales n'est pas seul en cause; il a la conduite fréquente des Jansénistes à Justifier. « Ces messieurs, écrivait le ministre protestant Jurieu (Esprit de M. Arnauld, t. J*'), sous prétexte de venger Dieu des outrages qu'on lui fait, satisfont leurs passions particulières. Nous pouvons dire que, de tous les saints, il n'y en a Jamais eu de plus désespérément vindicatifs que les Jansénistes. Car, pourvu qu'ils n'emploieni ni le feu ni le poison, à cela près, ils croient que tout leur est permis contre leurs ennemis. » C'est le mauvais côté du Jansénisme. Il est vrai que cela tient à ce qu'il était persécuté. Sa colère et son amour de la vengeance trouvent des arguments dans les Livres Saints; on y trouve toujours ce qu'on cherche. En réalité, Pascal plaide les circonstances atténuantes. Il ne mord pas les Casuistes. par esprit d'imitation. On n*a Jamais
Je n'ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l'avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé. «Ce que j'ai fait n'est qu'un jeu avant un véritable combat. J'ai plutôt montré les blessures qu'on vous peut faire que je ne vous en ai fait". Que s'il se trouve des endroits où l'on soit excité à rire, c'est parce que les sujets mômes y porloient. Il y a beaucoup de choses qui méritent d'être moquées et jouées de la sorte, de peur de leur donner du poids en les combattant sérieusement. Rien n'est plus dû à la vanité que la risée ; et c'est proprement à la vérité qu'il ^ appartient de rire, parce qu'elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce qu'elle est assurée de la victoire. Il est vrai qu'il faut prendre garde que les railleries ne soient pas basses et indignes de la Vérité. Mais, à cela près, quand on pourra s'en servir avec adresse, c'est un devoir que d'en user. » Ne trouvez-vous pas, mes pères, que ce passage est bien juste à notre sujet? a Les Lettres que j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu avant un véritable combat ^ »> Je n'ai fait encore que me jouer, u et vous montrer plutôt las blessures qu'on vous peut faire que je ne vous en ai fait.» J'ai exposé simplement vos passages sans y faire presque
■ Textes in-4o et in-12 : c j'ai montré les blessures qu'on tous peut faire plutôt que je ne vous en ai fait. »
i> Au lieu de < qu'il *, leçon moderne, il y a dans tous les textes du temps « à qui il » dont « qu'il », à la vérité, n'est que la contraction.
* Textes in-4o et in-12 : « Cu que j'ai fait n'est qu'un jeu avant un véritablo combat », au lieu de : « Les Lettres que j'ai faites jusqu'ici ».
été moins imitateur que lui. W aurait volontiers dit comme l'auteur de la Ballade (VEscobar:
Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue. Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.
Lui n*est ni un imitateur ni un mouton.
de réflexion. « Que si on y a été excité à rire, c'est parce que les sujets y portoient d'eux-mêmes. » Car, qu'y a-t-il de plus propre à exciter à rire que de voir une chose aussi grave que la Morale chrétienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu'on dit «que Jésus- Christ a lui-même révélées à des pères de la Société, » que quand on y trouve « qu'un prêtre qui a reçu de l'argent pour dire une messe peut, outre cela, en prendre d'autres personnes, en leur cédant toute la part cpi'il a au sacrifice ; qu'un religieux n'est pas excommunié pour quitter son habit lorsque c'est pour danser, pour filouter, ou pour aller incognito en des lieux de débauche ; et qu'on satisfait au précepte d'ouïr la messe en entendant quatre quarts de messe à la fois de différents prêtres : » lors, disje, qu'on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parceque rien n'y porte davantage qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment auroiton pu traiter autrement la plupart de ces matières, puisque ce seroit « les autoriser que de les traiter sérieusement, » selon TertuUien ?
Quoi! faut-il employer la force de l'Écriture et de la Tradition pour montrer que c'est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d'épée par derrière, et dans une embûche ; et que c'est acheter un Bénéfice que de donner de l'argent comme un motif pour se le faire résigner? il y a donc des matières qu'il faut mépriser, et « qui méritent d'être jouées et moquées ». Enfin ce que dit cet ancien auteur, « que rien n'est plus dû à la vanité que la risée, » et le reste de ses paroles s'applique ici avec tant de justesse, et avec une force si convaincante.
qu'on ne sauroit plus clouter qu'on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.
Et je vous dirai aussi, mes pères, qu'on en peut rire sans blesser la Charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos Écrits. « Car la Charité oblige quelquefois à rire des erreurs des hommes, pour les porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, selon celte parole de saint Augustin : Hoc tu misericorditer irridcy ut eis ridenda ac fugienda commendes, » Et la mênie Charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère, selon celte autre parole de saint Grégoire de Nazianze : « L'esprit de charité et de douceur a ses émotions et ses colères. » En effet, comme dit saint Augustin, « qui oseroit dire que la Vérité doit demeurer désarmée contre le mensonge, et qu'il sera permis aux ennemis de la Foi d'effrayer les Fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par des rencontres d'esprit agréables; mais que les Catholiques ne doivent écrire qu'avec une froideur de style qui endorme les lecteurs? »
Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisseroit introduire dans l'Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu'il fût permis de s'en moquer avec mépris, de peur d'être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence, de peur d'être accusé de manquer de Charité ?
Quoi ! mes pères, il vous sera permis de dire « qu'on peut tuer pour éviter un soufflet et une injure, » et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d'une telle conséquence? Vous aurez la liberté de dire « qu'un juge peut en conscience retenir ce qu'il a « reçu pour faire une injustice, » sans qu'on ait la liberté de vous contredire? Vous imprimerez, avec privilège et
approbation de vos docteurs, « qu'on peut être sauvé sans jamais avoir aimé Dieu, » et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la Foi, en leur disant qu'ils blesseroient la Charité de frères en vous attaquant, et la modestie de Chrétiens en riant de vos maximes? Je doute, mes pères, qu'il y ait des personnes à qui vous ayez pu le faire accroire; mais néanmoins, s'il s'en trouvoit qui en fussent persuadés, et qui crussent que j'aurois blessé la Charité que je vous dois, en décriant votre Morale, je voudrois bien qu'ils examinassent avec attention d'où naît en eux ce sentiment. Car encore qu'ils s'imaginent qu'il " pan de leur zèle, qui n'a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain; je les prierois de considérer qu'il n'est pas impossible qu'il vienne d'ailleurs, et qu'il est même assez vraisemblable qu'il vient du déplaisir secret et souvent caché à nous-mêmes, que le malheureux fonds qui est en nous ne manque jamais d'exciter contre ceux qui s'opposent au Relâchement des Mœurs. Et pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnoltre le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu'ils se plaignent de ce qu'on a traité de la sorte des Religieux ',
• Les éditions modernes ont i imaginassent »; les éditions du temps tont d'accord à donner « imaginent », qui est le texte authentique.
1. Dans le inonde religieux qui n'était ni inféodé à la politique des Jésuites ni attaché à la cause de Port-Royal, les Provinciales avaient excité du scandale. Sans doute, disait-on, la Morale des Casuistes était relâchée, la vengeance de l'Auteur des Provinciales légitime. En réalité, on se battait sur le dos des croyances. C'étaient elles qui payeraient les frais de la guerre ; il n'y avait qu'à voir avec quelle Joie les libertins, qui étaient en nombre, se frottaient les mains Aux yeux des Catholiques désintéressés, Pascal n'était pas loin de ressembler à l'ours du fabuliste. Sous le spécieux prét<'Xte do tuer une mouche, il menaçait la Piété, le respect dû à des choses qu'on n'avait pas l'habitude de discuter ainsi dans la rue. Pascal manquai i au moins à la Charité. C'est à ce nombreux public qu'il
ils se plaignent encore davantage de ce que des Religieux ont traité la Vérité de la sorte. Que s'ils sont irrités non seulement contre les Lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j'avouerai qu'il se peut
répond; c^ést à ce nombreux public qui n'était pas suflisamment persuadé que Nicole s'adresse longuement, longtemps après la lutte, dans les notes à la Onzième Lettre de sa traduction latine publiée en 1658 sous le nom de Wendrock. Nicole établit d'abord, avec une joie qu'il ne parvient pas à dissimuler, que les Jésuites ont été atteints à fond par les railleries de Pascal. ]1 reproduit les plaintes exhalées par eux dans VApologiê des Casuistes : « Les plus cruels supplices, disait l'Apologiste, ne sont pas toujours ceux que l'on souffre dans les bannissements, sur les gibets et sur les roues. Le supplice que l'on a fait souffrir à des martyrs que l'on frottoit de miel pour après les exposer aux piqûres des guêpes et bourdons, a été plus cruel que beaucoup d'autres, qui semblent plus horribles et qui font plus de compassion. La persécution qu'ont soufferte les Jésuites par les bouffonneries de Port-Royal a quelque chose do semblable; leurs tyrans ont fait l'instrument de leur supplice, des douceurs empoisonnées d'un enjouement cruel, et le monde les a abandonnés et laissés exposés aux piqûres sanglantes de la calomnie. »
C'est à merveille, ditNicole : « C'ètoit ainsi qu'on devoit traiter ces sortes de gens. L'orgueil étoit leur plus grand mal; rien ne l'abaisse ni ne le mortifie davantage que la raillerie. Quand on reproche aux Jésuites qu'ils sont emportés, qu'ils sont cruels, qu'ils oppriment l'Église par une injuste domination, qu'ils séduisent les peuples par leurs flatteries, qu'ils gagnent la faveur des Rois par leurs complaisances, et qu'ils préviennent par leurs calomnies l'esprit du Pape contre leurs adversaires: ces plaintes ont quelque chose qui leur plaît. Cette image de puissance et de crédit sur laquelle elles sont fondées flatte leur amour-propre. Mais, plus ils ont de vanité, moins ils veulent passer pour ridicules. On ne peut donc assez louer la sagesse de Montalte d'avoir choisi le remède dont ils avoient le plus besoin. » De sorte que les plaintes du public religieux, étranger aux deux partis, sont mal fondées. Pascal, non seulement avait le droit de faire ce qu'il a fait, comme l'attestent les exemples tirés par lui de l'Écriture et des Pères. Bien plus, il n'a pas seulement satisfait au précepte de la justice, il n'a pas manqué non plus à celui de la Charité, comme on l'en accuse. Qui aime bien, châtie bien. C'est par amour des Jésuites qu'il leur a administré cette correction mémorable des Provinciales. « Comme son but, dit Nicole, étoit de guérir les Jésuites, et non pas de se venger, il a ménagé avec tant de sagesse le sel de ses railleries et il a tellement tempéré ses corrections, que non seulement on n'y peut rien trouver de faux, mais môme qu'il n'y a rien d'outré. Tout y est pesé avec une circonspection merveilleuse, n ne retranche point de partie saine pour des parties malades.
faire que leur ressentiment parte ^ de quelque zèle, mais peu éclairé ; et alors les passages qui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais s'ils s'emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu'on a reprises, en vérité, mes pères, je ne m'empêcherai jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement abusés, et que leur zèle est bien aveugle.
Étrange zèle qui s'iiTite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commet-
■ Textes in-4« et in- 12 : « part ».
Il n*enfonce point le fer plus avant qu'il n'est utile au malade, selon Tavis que saint François de Sales donne {Introduction à la Vie Dévote) à ceux qui sont obligés de reprendre les autres. On ne voit dans ses Lettres aucune marque d'un esprit emporté. On n'y trouve rien d'inconsidéré, rien qui ne convienne aux choses dont il parle; mais on y trouve partout une justesse et un rapport admirable des termes dont il se sert avec les choses qu'il traite. C'est donc faire un jugement téméraire et Injuste de ces Lettres que croire que Montalte n'y ait point eu d'autre but que de tourner les Jésuites en ridicule et de s'attirer, par d'ingénieuses satires, l'attention des peuples. Il a eu un dessein plus important et plus saint; il n'a eu en vue que l'utilité de l'Église et celle des Jésuites, car les opinions corrompues de leurs docteurs ne leur sont pas moins pernicieuses qu'elles le sont à toute rÉglise. Voulant donc leur iHre utile aussi bien qu'à l'Église^ il n*a pas cru pouvoir choisir une voie plus sûre. Il voyoit que le goût du siècle étoit tel, qu'on négligeoit presqu'entièrement les Écrits Théologiques et sérieux, et qu'à peine étoient-ils lus par un petit nombre de savants; et que cependant les opinions des Jésuites se répandoient tous les jours de plus en plus. Il falloit donc aborder un genre d'écrire qui, par sa nouveauté, son agrément et son élégance, excitât la curiosité môme des plus indolents; ce qui lui a tellement réussi, qu'il s'est attiré l'attention de tout le monde. Un seul homme a combattu contre toute la puissance des Jésuites et il a triomphé de tous leurs efforts. Il les a contraints de jeter ces tristes plaintes qui sont encore plus un témoignage de leur orgueil que de leur douleur. Au re"Jte, Montalte n'est point redevable de ce succ^ à des railleries recherchées, mais à l'adresse avec laquelle il a exposé aux yeux dos lecteurs les dogmes des Jésuites, de manière qu'ils en peuvent voir tout le ridicule. De sorte que les Jésuites ne peuvent se plaindre que de ce qu'il a été aussi heureux à représenter les impertinences de leurs Auteurs, qu'ils l'ont été eux-mêmes à les inventer. »
tent! Quelle nouvelle Charité qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes* et qui ne s'offense point de voir renverser la Morale par ces erreurs ! Si ces personnes étoient en danger d'être assassinées, s'offenseroient-elles de ce qu'on les avertiroit de l'embûche qu'on leur dresse; et au lieu de se détourner de leur chemin pour l'éviter, s'amuseroient-elles à se plaindre du peu de Charité qu'on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins ? S'irritent-elles lorsqu'on leur dit de ne manger pas d'une viande, parcequ'elle est empoisonnée, ou de n'aller pas dans une ville, parcequ'il y a de la peste?
D'où vient donc qu'ils* trouvent qu'on manque de Charité quand on découvre des maximes nuisibles à la Religion, et qu'ils croient au contraire qu'on manqueroit de Charité, si on ne leur découvroit pas*» les choses nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parceque l'amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver, et que l'indifférence qu'ils ont pour la Vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à sa défense, mais qu'ils voient même avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge ?
Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la Morale que vos Casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l'Église; combien la licence qu'ils introduisent dans les Mœurs est scandaleuse et déme-
■ A la suite de « voir confondre des erreurs manifestes », il y a dans les textes in'49 et in-U: « par la seule exposition que l'on en fait », incidente retranchée dans le texte in-8<>.
^ Textes in-4o et in-12 : k de ne pas découvrir *, au lieu de : < si on ne leur découvroit pas »,
1. Pascal emploie alterDativement « qu'ils » ou « qu*elles » se rapportant à « persoimes p. L'exemple est consacré. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de ne pas faire un choix entre « qu'ils » et a qu'elles»; au moins quand il a plusieurs fois à y revenir de suite.
surée; combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente. Et s'ils ne jugent qu'il est temps de s'élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, mes pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de saint Augustin sur celle de Jésus -Christ dans l'Évangile : « Malheur aux aveugles qui conduisent ! malheur aux aveugles qui sont conduits I vœ cœcis ducentibus! vcB cœcis sequentibus! »
Mais afin que vous n'ayez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ni de les prendre vous-mêmes, je vous dirai, mes pères (et je suis honteux de ce que vous m'engagez à vous dire ce que je devrois apprendre (le vous), je vous dirai donc quelles marques les Pères de l'Église nous ont données pour juger si les répréhensions partent d'un esprit de Piété et de Charité, ou d'un esprit d'Impiété et de Haine.
La première de ces règles est que l'Esprit de Piété porte toujours à parler avec vérité et sincérité ; au lieu que l'Envie et la Haine emploient le mensonge et la calomnie : splendentia et vehementia, sed rébus veris, dit saint Augustin, De Doc, chr., liv. IV, c. xxviti. Quiconque se sert du mensonge agit par l'Esprit du Diable. 11 n'y a point de Direction dMntention qui puisse rectifier la Calomnie : et quand il s'agiroitde convertir toute la terre, il ne seroit pas permis de noircir des personnes innocentes ; parce qu'on ne doit pas faire le moindre mal pour faire réussir le plus grand bien, et « que la Vérité de Dieu n'a pas besoin de notre mensonge, » selon l'Écriture, Job^ xiii, 7. « Il est du devoir des défenseurs de la Vérité, dit saint Hilaire, Cont, Const.^ de n'avancer que des choses vraies*.»
» Textes in-i» et in-I2 : f véritables ».
LETTRE XI. a
Aussi, mes pitres, je puis dire devant Dieu qu'il n'y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la Vérité ; et que j'ai toujours pris un soin très particulier non seulement de ne pas falsifier, ce qui seroit horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. De sorte que, si j osois me servir, en cette rencontre, des paroles du même saint Hilaire, je pourrois bien vous dire avec lui : « Si nous disons des choses fausses, que nos discours soient tenus pour infâmes; mais si nous montrons que celles que nous produisons sont publiques et manifestes, ce n'est point sortir de la modestie et de la liberté apostolique de les reprocher. »
Mais ce n'est pas assez, mes pères, de ne dire que des choses vraies", il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies **, parce qu'on ne doit rapporter que les choses qu'il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourroient que blesser sans apporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première règlq est de parler avec Vérité, la seconde est de parler avec Discrétion. « Les Méchants, dit saint Augustin, Ép. viii, persécutent les Bons en suivant l'aveuglement de la passion qui les anime; au lieu que les Bons persécutent les Méchants avec une sage Discrétion : de même que les Chirurgiens considèrent ce qu'ils coupent, au lieu que les Meurtriei*s ne regardent point où ils frappent. » Vous savez bien, mes pères, que je n'ai pas rapporté, des maximes de vos Auteurs, celles qui vous auroient été les plus sensibles, quoique j'eusse pu le faire, et même sans pécher contre la Discrétion, non plus que de savants hommes et très catholiques, mes pères,
■ Textes in-4o et in-lS : • véritables ». «> Ibid.
qui l'ont fait autrefois ; et tous ceux qui ont lu vos Auteurs, savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés : outre que je n'ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier ; et je serois fâché d'avoir rien dit des fautes secrètes et personnelles, quelque preuve que j'en eusse. Car je sais que c'est le propre de la haine et de l'animosité, et qu'on ne doit jamais le faire, à moins qu'il n'y' en ait une nécessité bien pressante pour le bien de l'Église. Il est donc visible que je n'ai manqué en aucune sorte à la Discrétion, dans ce que j'ai été obligé de dire touchant les maximes de votre Morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion*.
La troisième règle, mes pères, est que quand on est obligé d'user de quelques railleries, l'Esprit de Piété porte à ne les employer que conti'e les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l'Esprit de Bouffon-
■ < Qu'il y en ait », sans négation dans les textes du temps. L'usage veut maintenant que le texte ainsi rectiBé soit seul correct
1. L*assertion de Pascal qu'il a épargné le» Jésuites et mis de la discrétion à les citer peut ressembler à un comble. Il a raison, néanmoins; il ne s'en prend qu'à leurs Casuistes, à leur Morale rel&chée, à leur ambition politique. Encore y met-il de la retenue. Il ne leur reproche ni de gonverner ni de confesser les rois. Môme au xu' siècle, où les Jésuites ne sont plus que Tombre d'eux-mêmes, les Écrivains Catholiques ont eu moins de retenue : « Les Jésuites, dit Ballanche, professent Tobéissance passive qui est Tabolition de Thomme. » Il est certain que Pascal n*approuvait pas le perinde oc cadaver, II s^cst abstenu de le dire. Le secret qui n*a cessé de planer sur leur conduite générale offusquait Chateaubriand : « Un mystérieux nuage couvre toujours les affaires des Jésuites, » écrit-il. Ce mystérieux nuage a dû frapper les yeux de Pascal; il s'est tu. Il était chrétien. Quels que fussent leurs défauts, il voyait en eux les champions du Christianisme. Un instinct secret plaidait leur cause dans son cœur. L'aveu qu*il fait de sa discrétion, de sa retenue, n'est donc pas une ironie nouvelle. D est d'une sincérité qui défie le soupçon.
nerie, d'Impiété et d'Hérésie, se rit de ce qu'il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur ce point; et on est bien éloigné d'être exposé à ce vice quand on n'a qu'à parler des opinions que j'ai rapportées de vos Auteurs.
EnGn, mes pères, pour abréger ces règles, je ne vous dirai plus que celle-ci, qui est le principe et la fin de toutes les autres : c'est que TEsprit de Charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en même temps qu'on adresse ses reproches aux hommes. « On doit toujours, dit saint Augustin, Ép. v, conserver la Charité dans le cœur, lors même qu'on est obligé de faire au dehors des choses qui paroissent rudes aux hommes, et de les frapper avec une âpreté dure, mais bienfaisante, leur utilité devant être préférée à leur satisfaction. » Je crois, mes pères, qu'il n'y a rien dans mes Lettres qui témoigne que je n'aie pas eu ce désir pour vous ; et ainsi la Charité vous oblige à croire que je l'ai eu en effet, lorsque vous n'y voyez rien de contraire. Il parott donc par là que vous ne pouvez montrer que j'aie péché contre cette règle, ni contre aucune de celles que la Charité oblige de suivre ; et c'est pourquoi vous n'avez aucun droit de dire que je l'aie blessée en ce que j'ai fait.
Mais si vous voulez, mes pères, avoir maintenant le plaisir de voir en peu de mots une conduite qui pèche contre chacune de ces règles, et qui porte véritablement le caractère de l'Esprit de Bouffonnerie, d'Envie et de Haine, je vous en donnerai des exemples ; et, afin qu'ils vous soient plus connus et plus familiers, je les prendrai de vos Écrits mêmes.
Car, pour commencer, par la manière indigne dont vos Auteurs parlent des Choses Saintes, soit dans leurs raille-
ries, soit dans leurs galanteries, soit dans leurs discours sérieux, trouvez-vous que tant de contes ridicules de votre père Binet, dans sa Consolation des malades^ soient fort propres aux desseins qu'il avoit pris de consoler chrétiennement ceux que Dieu afflige? Direz-vous que la manière si profane et si coiuette dont voire père Le Moine a parlé de la Piété dans sa Dévotion Aisée, soit plus propre à donner du respect que du mépris pour Tidée qu'il forme de la Vertu chrélienne? Tout son livre des Peintures Morales respire-t-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde? Estce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du Septième Livre intitulée : « Éloge de la pudeur, où il est montré que toutes les belles choses sont rouge-?, ou sujettes à rougir?» C'est ce qu'il fit pour consoler une dame, qu'il appelle Delphine*, de ce qu'elle rougissoit souvent. II dit donc, à chaque stance, que quelques-unes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche, la langue; et c'est parmi ces galanteries, honteuses à un Religieux, qu'il ose mêler insolemment ces
i. Le titre exact du livre du P. Binet est : Contolation et rijouissuncê pour les malades et personnes affligées. Il y a de la réjouissance. Binet veut distraire ses clients. C'est d'ailleurs un homme en us qui a lu Piutarque, ciie Pline le Naturaliste et entend qu'on sache qu'il ne manque pas d'érudition. Les recettes médicales puisées dans les praticiens du moyen âge abondent sous sa plume. Il se moque des Médecins. Il y a là-dessus une tradition qu'il continue et qui remonte beaucoup plus haut que Mo' lière. Il a des contes quelquefois grossiers. Là encore, il sacrifie à la tradition; c'est l'esprit des Jésuites. Les contes populaires n'étaient souvent pas délicats : « Les aises de la vie, l'abondance, le calme d'une grande prospérité font que les Princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbécile et d'un mauvais conte, » dit La Bruyère. Binet le savait, et la grossièreté du temps lui permettait de croire que ses lecteurs étaient encore moins difficiles que les Princes.