DE LÀ PARESSE, DE LÀ GOURMANDISE
et des brens superflus. Et d'où vient, mon père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas, pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs ?
Il n'est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer
pour cela les définitions des choses. Vous l'allez voir
sur le sujet de la bonne chère, qui passe pour un des
plus grands plaisirs de la vie, et qu'Escobar permet en
cette sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre société :
« Est-il permis de boire et de manger tout son soûl
« sans nécessité, et pour la seule volupté? Oui certaine-
« ment, selon Sanchez, pourvu que cela ne nuise point
a à la santé, parcequ'il est permis à l'appétit naturel
« de jouir des actions qui lui sont propres : angomedere,
« et bibere usque ad satietatem absque necessitafe ob solam
avoluptatem, sit peceatum? Cum Sanctio négative res-'
« pondeo, modo non obsit valetudini, quia licite poiest appe-
a titus naiuralis suis actibus frui» » mon père ! lui
dis-je, voilà le passage le plus complet, et le principe
le plus achevé de toute votre morale, et dont on peut
tirer d'aussi commodes conclusions. Eh quoil la gour-
•mandise n'est donc pas même un péché véniel ? Non
pas, dit-il, en latnanière que je viens de dire; mais ellei
seroit péché véniel selon Escobar, n. 56, a si, sans au-,
<c cune nécessité, on se gorgeoit du boire et du manger
a jusqu'à vomir : siquis se usque ad vomitum ingurgitet, » ,
Cela suffît sur ce sujet; et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve est d'éviter le mensonge, et sur-tout
itO NEUVIEME LETTRE
quand on voudroit bien faire accroire une chose fausse. C'est h quoi sert admirablement notre doctrioe des équivoques , par laquelle a il est permis d'user de (( termes ambigus, en les faisant entendre en un autre (( sens qu'on ne les entend soi-même, » comme dit Sanchez, Op. mor. p. 2, liv. ill, ch. vi, n. 13. Je sais cela, mon père, lui dis-je. Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques? Non, mon père. Je m'en doutois bien, dit-il; cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au môme lieu : « On peut jurer, dit il, qu'on n'a pas fait a une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en eih « tendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain
(( jour ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant «quelque autre circonstance pareille, sans que les i (i paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse
« faire connoîlre; et cela est fort rommode en beaucoup <( de rencontres, et est toujours très juste quand cela <( est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur ou le « bien. »
Comment ! mon père, et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure? Non, dit le père : Sanchez le prouve au même lieu, et notre père Filiutius aussi, tr. 25, ch. XI, n. 331; parce, dit-il, que « c'est l'inlen- (( tion qui règle la qualité de l'action. » Et il y donne encore, n. 328, un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge : c'est qu'après avoir dit tout haut, Je jure que je n'ai point fait cela, on ajoute tout bas, aujourd'hui; ou qu'après avoir dit tout haut, Je jure^ on dise tout bas, que je dis, et que l'on continue ensuite tout
DES RESTRICTIONS MENTALES i4J
aut, que je nai point fait cela. Vous voyez bien que c'est lire la vérité. Je l'avoue, lui dis-je; mais nous trouveions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un nensonge tout haut : outre que je craindrois que bien les gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces naéthodes. Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauroient pas user de ces restrictions, qu'il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement qu'ils n'ont pdnt fait ce qu'ils ont fait, pourvu oc qu'ils aient en «général l'intention de donner à leurs discours le sens' y « qu'un habile homme y donneroit. »
Dites la vérité, il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé, manque de cette connoissance ? Quelquefois, lui dis-je. Et n'avouerez-vous pas de môme, continua-t-il, qu'il seroit souvent bien commode d'être dispensé en conscience détenir de certaines paroles qu'on donne? Ce seroit, lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde ! Écoutez donc Escobar au tr. 3, ex. 3, n. 48, où il donne cette règle générale : « Les «promesses n'obligent point, quand on n'a point inten- « tien de s'obliger en les faisant. Or, il n'arrive guère «qu'on ait cette intention, à moins que l'on les conforme par serment ou par contrat: de sorte que, «quand on dit simplement : Je le ferai, on entend «qu'on le fera si on ne change de volonté : car on «De veut pas se priver par-là de sa liberté. » 11 en <îonne d'autpes que vous y pouvez voir vous-même; et 'I dit à la fin, « que tout cela est pris de Molina et de « nos autres auteurs : Omnia ex Molina et aliis. Et ainsi ^'on n'en peut pas douter. »
^ mon père ! lui dis-je, je ne savoîs pas que la direc-
tion d'intention eût la force de rendre les promesses nulles. Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde : mais ce qui nousa donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes ; car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu'on puisse s'imaginer ; il m*ea donna de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parceque vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrois pas donner l'occasion de' cette lecture» à ceux qui n'y chercheroient que leur divertissement.
La seule chose que je puisse vous marquer de ce qu'il me montra dans leurs livres, .môme françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines petites privautés qu'il y explique, pourvu qu'on dirige hien son intention, comme à passe?' pour galant : et vous serez surpris d'y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand (( cela se fait du consentement de la fille, quoique le « père ait sujet de s'en plaindre, ce n'est pas néan- (( moins que ladite fille, ou celui à qui elle s'est pro- « stituée, lui aient fait aucun tort, ou -violé pour son (( égard la justice ; car la fille est en possession de sa c( virginité aussi bien que de son corps; elle en peut <( faire ce que bon lui semble, à l'exclusion de la
DE LA CHASTETE i43
« mort ou du retranchement de ses membres. » Jugez
par-là du reste. Je me souvins sur cela d'un passage
d'un po^te païen^ qui a été meilleur casuiste que ces
pères, puisqu'ika dit : « Que la virginité d'une ûlle ne
«lui appartient pas tout entière; qu'une partie appar-
« tient au père, et l'autre à la mère, sans lesquels elle
« n'en peut disposer môme pour le mariage. » Et je
doute qu'il y ait aucun juge qui ne prenne pour une
loi le contraire de cette maxime du père Bauny.
Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j'entendis, et qui dura si long -temps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. 11 le fit, et m'entretint de leurs règlements pour les habits des femmes en cette sorte. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auroient l'intention impure; mais pour les autres, Ëscobar dit au tr. i , ex. 8, n. 5 : « Si on se pare sans mauvaise intention, 1 « mais seulement pour satisfaire l'inclination naturelle « qu'on a à la vanité, ob naturalem fastus inclinationem, «ou ce n'est qu'un péché véniel, ou ce n'est point « péché du tout. » Et le père Bauny, en sa Somme des péchés, ch. XLvi, pag. i094, dit : « Que bien que la . « femme eût connoissance du mauvais effet que sa drli- ; « gence à se parer opèreroit et au corps et en l'âme de « ceux qui la contempleroient ornée de riches et pré- «tieux habits, qu'elle ne pécheroit néanmoins en s'en « servant » Et il cite entre autres notre père Sanchez pour être du même avis.
Mais, mon père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l'Écriture, qui parlent avec tant de vébéïûence contre les moindres choses de cette sorte? Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, De JusL
livre rv, c. iv,(1.14, n. Ii4, en disant: « Que ces passages « de rÉcriture n'étoient des préceptes qu'à Tégarddes
"^ « femmes de ce temps-là, pour donner par leur mo- (( destie un exemple d'édification aux païens. » Ëtd'oiL a-t-il pris cela, mon père ? Il n'importe pas d'oà il Tait pris; il suffit que les sentiments de ces grands hommes-là sont toujours probables d'eux-mêmes. Hais le père Le Moine a apporté une modération à cette permission générale; car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles : c'est dans sa Dévotion aisée, et, entre autres, pages 127, 157, 163. « La jeunesse, « dit-il. peut être parée de droit naturel. Il peut être « permis de se parer en un âge qui est la fleur et la «verdure des ans. Mais il en faut demeurer là : le « contre-temps seroit étrange de chercher des roses « sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient «d'être toujours au bal, parcequ'elles ont le don de « jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point a seroit de prendre conseil de la raison et d'un bon
- « miroir ; de se rendre à la bienséance et à la nécessité, « et de se retirer quand la nuit approche. » Cela est tout-à-fait judicieux, lui dis-je. Mais, continua-t-il, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur seroit souvent inutile, si on ne leur donnoit aussi le moyen d'avoir de quoi jouer, ils ont établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chap. do Larcin, tr. 1, ex. 91, n. d3. « Une femme, dit-il, peul « jouer, et prendre pour cela de l'argent à son mari. » En vérité, mon père, cela est bien achevé. 11 y « bien d'autres choses néanmoins, dit ie père ; mais il
DE LA MESSE i45
faut les laisser pour parler des maximes plus imporlaDtes, qui facilitent l*usagedes choses saintes, comme, par exemple, la manière d'assister à la messe. Nos grands théologiens, Gaspard Hurtado, De Sacr, tome II, d. 5, dis. 2, et Coninck, q. 83, a. 6, n. 197, ont enseigné sur ce sujet, « qu'il suffit d'être présent à la messe y *« de corps, quoiqu'on i^oit absent d'esprit, pourvu qu'on «demeure dans une contenance respectueuse exté- , «rieiirement. » Et Vasquez passe plus avant, car il dit 1 «qu'on satisfait au précepte d'ouïr la messe, encore j «même qu'on ait l'intention de n'en rien faire. » Tout cela est aussi dans Escobar, tr. \, ex. 11, n. 74 et 107; «t encore au tr. 1, ex. 1, n. 116, où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on oiène à la messe par force, et ^uiont l'intention eîÇresse de ne la point entendre. "Vraiment, lui dis-je, je ne le croirois jamais, si un autre mêle disoit. En effet, dit-il, cela a quelque besoin ^e l'autorité de ces grands hommes; aussi bien que ce ^e dit Escobar, au tr. 1, ex. 11, n. 31 : « Qu'une mé- « chante intention, comme de regarder des femmes <<avec un désir impur, jointe à celle d'ouïr la messe «comme il faut, n'empêche pas qu*on y satisfasse : «iViec obest alia prava intentio ut, aspiciendi libidinose ^ femina »
I Mais on trouve encore une chose commode dans
potre savant Turrianus, Select, p. 2, d. 16, dub. 7-:
fcOu'on peut ouïr la moitié d'une messe d'un prêtre,
n^t ensuite une autre moitié d'un autre, et même
"^ qu'on peut ouïr d'abord la fin de l'une, et ensuite le
.^commencement d'une autre. » Et je vous dirai de
plus qu'on a permis encore « d'ouïr deux moitiés de
*< messe en même temps de ^deux différents prêtres,
146 iNEUVlÈMË LETTRE
c( lorsque Tun commence la messe quand l'autre en esi « à Télévation ; parcequ'on peut avoir l'attention à ces (( deux côtés à la fois, et que deux moitiés de messe c( font une messe entière : Duœ medietates unam missam (( constiluunt. » C'est ce qu'ont décidé nos pères Bauny, tr. 6, q. 9, p. 312; Hurtado, DeSacr. t. II, De lUissâ^ d. S. difF. 4; Azorius, p. i, liv. VII, cap. m, q. 3; Escobar, tr. I, ex. 11, n. 73, dans le chapitre a De la Pratique <( pour ouïr la messe selon notre société. » Et tous verrez les conséquences qu'il en tire dans ce môme livre, des éditions de Lyon, des années 1644 et 1646. en ces termes : « De là je conclus que vous pouvez ouïr « la messe en très peu de temps : si, par exemple, vous « rencontrez quatre. npuesses à-k-fois, qui soient telle- (( ment assorties^ que,' quana liàwàfi commence, l'autre (( soit à l'évangile, une autre à la consécration, et la « dernière à la Communion. » Certainement, mon père, on entendra la messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, dit-il, qu'on ne pouvolt pas mieux faire pour faciliter la manière d'ouïr la messe.
Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l'usage des sacrements, et sur-tout de celui de la pénitence ; car c'est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères ; et vous admirerez que la dévotion, qui étonnoit tout le monde, ail pu 6tre traitée par nos pères avec une telle prudence, (( qu'ayant abattu cet épouvantait que les démon» « avoieiit mis à sa porte, ils raient rendue plus facile « que le vice, et plus aisée que la volupté ; en sorte que « le simple vivre est incomparablement plus malaisé ] « que le bien vivre, » pour user des termes du père Le