‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 11 sur 47 · DE LA PROBABILITÉ · texte numérisé non relu

DE LA PROBABILITÉ

« FOHTK et un Javoralilior seu exoptatior sit. Mai.s je « dis de plus, qu’il ne sera point hors de raison qu’il donne à ceux qui le consultent un avis tenu pour 0 probable par quelque personne savante, quand « uiénie il s’assureroit ([u’il seroit absoluniejjrtaux. » Tout de bon, mon père, votre doctrine est bien commode. Quoi! avoir à répondre oui et non à son choix ? ün ne peut assez priser un tel i^’antafje. Et je vois bien maintenant à quoi vous^sjrfvent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière ; car l'une vous sert toujours, et l’autre ne vous nuit jamais. .Si vous ne trouvez votre compte d’un côté, vous vous jetez de l’autre, et toujours en sûreté. Cola est vrai, dit-il; et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana , qui trouva le père Baunv pour lui, lorsque le père Lu(>o lui étoit contraire :

Sœpcy premente deoyfert tiens aller opent.

Si quelque Jieu nous presse, un autre nous délivre.

J'entends bien , lui dis-je ; mais il me vient une difficulté dans l’esprit : c’est qu’après avoir consulté un de vos docteurs, et pris de lui une opinion un peu lai{je, on sera peut-être attrapé si on rencontre un confesseur qui n’en soit pas, et qui refuse l’absolution, si on ne change de sentiment. N’y avez-vous point donné ordre, mon père? En doutez-vous? me répondit-il. On les a obligés à absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables, sur peine de péché mortel, afin qu'ils ii’y manquentpas. C’est ce qu’ont bien

lOO

CINQUIÈME LETTRE, montré nos pères, et entre autres le père Bauny, ir. 4, Pœnit. q. i3, p. p3. » Quand le pénitent, « dit-il, suit une opinion probable, le confesseur le « doit absoudre, quoique .son opinion soit contraire B à celle du pénitent. » Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. Que vous êtes prompt! me dit-il; écoutez la suite; il en fait une conclusion expresse: « Refuser l'absolution à un « pénitent qui agit selon une opinion probable est O un péché qui , de sa nature, est mortel. » Et il cite, pour confirmer ce sentiment, trois des plus fameux de nos pères , Suarez , tome IV, dist. 3a, sect. 5 ; Vasquez, disp. 6a, ch. 7; et Sanchez, n. ag.

O mon père ! lui dis-je , voilà qui est bien prudemment ordonné ! Il n’y a plus rien à craindre. Un confesseur n’oscroit plus y manquer. Je ne savois pas que vous eussiez le pouvoir d’ordonner sur peine de damnation. Je croyois que vous ne saviez qu’ôter les péchés ; je ne pensois pas que vous en sussiez introduire; mais vous avez tout pouvoir, à ce que je vois. Vous ne parlez pas proju'ement, me dit-il. Nous n'introduisons pas les péchés , nous ne faisons que les remarquer. J’ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n’étes pas bon scolastique. Quoi qu’il en soit, mon père, voilà mon doute bien résolu. Mais j’en ai un autre encore à vous proposer : c’est que je ne sais comment vous pouvez faire, quand les pères de l’Église sont contraires au sentiment de quelqu’un de vos casuistes.

Vous l’entendez bien peu, me dit-il. Les Pères

lO

MÉPRIS UES SAINTS PÈRES, éioient bon.s pour la morale de leur temps ; mais ils sont trop éloignés pour celle du notre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont le.s nouveaux casuistes. Écoulez notre père Ccllot, de Hier. lib. VIII , cjq>. 1 6, pag. 714. qni suit en cela notre fameux père Reginaldus: « Dans les ([ucsiions de morale, les nou- ■I veaux casuistcs sont préférables aux anciens Pères,

« quoiqu’ils fussent plus proches des ajiôtres. » Et c’est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte, pag. 5, tr. 8, reg. 3i. « Les bénéficiers « sont-ils obligés de restituer leur revenu dont ils dis- » posent mal? Les anciens disoient qu’oui, mais les « nouveaux disent que non : ne quittons donc pas n cette opinion qui décharge de l’obligation de restiu tuer. Il Voilà de belles paroles , lui dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde. Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la positive; mais, pour nous qui gouvernons les consciences, nous les lisons jieu, et ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistcs. Voyez Diana, qui a tant écrit; il a mis à l’entrée de ses livres la liste des auteurs qu’il rapporte. Il y en a deux cent quatre-vingtseize, dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans. Cela est donc venu au monde depuis votre Société? lui di.s-jc. Environ, me répondit-il. C’est-àdire, mon père, qu’à votre arrivée on a vu disparoître saint Augustin, saint Cbrysostômc, saint Ambroise, saint Jérome, et les autres, pour ce qui est de la morale. Mais au moins (pie je sache les noms de ceux (pii leur ont succédé; qui sout-ils ces non-

CINQUIÈME LETTRE, veaux auteurs? Ce sont des {jens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C’est Villalobos, Conink, Llainas, Acliokier, Dealkozer, Dellacrux, Veracniz , Ugolin, Tiunbourin, Fernandez, Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vecliis, deGrassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Grapbaàs, Squilanti, Rizozeri, Barcola, de Boba ililla, Simancha, Ferez de I>ara, Aldretta, Lorca, do • Scarcia , Quaranta , Scophra , Pedrezza , Cabrezza , Bisbe, Dias, deClavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld , Volfangi à Vorberg, Vosthery, Strevesdorf. O mon père ! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens- là étoicnt-ils chrétiens? Comment, chrétiens ! me répondit-il. Ne vous disois-je pas que ce sont les seuls par lesquels nous gouvernons aujourd’hui la chrétienté? Cela me fit pitié, mais je ne lui en témoignai rien , et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étoient jésuites. Non , me dit-il , mais il n’iinportc ; ils n’ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n’est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres, mais nous ne nous piquons pas d'honneur, outre qu’ils citent nos pères à toute heure et avec éloge. Voyez Diana, qui n’est pas de notre Société, quand il parle de Vasquez, il l’appelle le phénix lies esprits. Et quelquefois il dit « que V'asquez « seul lui est autant (|ue tout le reste des hommes O ensemble. Instar omnium. • Aussi tous nos pères se servent fort souvent de ce bon Diana ; car si vous entendez bien notre doctrine; de la Probabilité , vous verrez epiecela n’y fait rien. Au contraire, nous avons

MÉPRIS DES SAINTS PÈRES. io3 bien voulu que d’autres que les jésuites puissent rendre leurs opinions probables , afin qu’on ne puisse pas nous les imputer toutes. Et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables, et nous n’en sommes p»as les garants quand l’auteur n’est pas de notre corps. J’entends tout cela, lui dis-je. Je vois bien par-là ([ue tout est bien venu chez vous , hormis les anciens Pères , et que vous êtes les maîtres de la cam- ])ague. Vous n’avez plus qu’à courir.

Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, et de puissantes barrières qui s’opposeront à votre course. Et quoi? me dit le père tout étonné. C’est, lui répondis-je, l’Écriture sainte, les papes, et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de l’Évangile. Est-ce là tout? me dit-il. Vous m’avez fait peur. Croyez-vous qu’une chose si visible n’ait pas été prévue, et que nous n’y ayons pas pourvu? Vraiment je vous admire, de penser <jue nous soyons opposés à l’Écriture, aux papes ou aux conciles ! Il feut que je vous éclaircisse du contraire. Je serais bien marri que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos pères qui ptu'oissent choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas. Mais, pour en entendre l’accord, il faudrait avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de

io4 CINQUIÈMK LETTUE. MÉPRIS, etc.

iiüus. Si vous voulez f[ue nous nous revoyions demain , je vous en donnerai l’cdaircissement.

Voilà la fin de cette conférence, qui sera celle de cet entretien; au.ssi en voilà Iiien assez pour nne lettre. .le m'asstire que vous en serez satisfait en attendant la suite. Je suis, etc.

DifFércnts arlificcs des jésuites pour éluder l'autorité de l'I'A’angile, des conciles et des papes. Quehpies con£ét]Ucnces ejui suivent de leur doctrine sur la Probabilité. Leurs relâcbements en faveur des bénéficiers , des prêtres , des religieux et des domestiques. Histoire de Jean d' Allia.

lt« Paris, ce lo avril |656.

.Monsieur,

Je vous ai dit, à lu fin de ma dernière lettre, que ce bon père jésuite in’avoit promis de m’apprendre de quelle sorte les casuistes accordent les contrariétés qui se rencontrent entre leurs opinions et les décisions des papes, des conciles et de l'Écriture. Il m’en a instruit, en effet, dans ma seconde visite, dont voici le récit.

Ce bon père me parla de cette sorte : Une des manières dont nous accordons ces contradictions apparentes est par l'interprétation de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les assassins sont indignes de jouir de l’asile des églises, et qu’on les en doit arracher. Cependant nos vingtquatre vieillards disent, tr. 6, ex. 4> n. 27 : « Que « tous ceux qui tuent en trahison ne doivent pas en- • courir la peine de cette bulle. » Cela vous parolt être

* Cette lettre a été revue par M. Kîcole.

io6 SIXIÈME LETTRE,

contraire , mais on l’accorde , en interprétant le mot d’assassin , comme ils font par ces paroles : « Les as- « .sassins ne sont-ils pas indifjiies de jouir du privi- « lége des églises? Oui, par labulle de Grégoire XIV. • Mais nous entendons par le mot d'assassins ceu.x n qui ont reçu de l’argent pour tuer quelqu'un en tra- « liison. D’où il arrive que ceux qui tuent sans en re- « ccvoir aucun prix, mais seulement pour obliger U leurs amis, ne sont pas appelés assassins. » De même, il est ditdans l’Evangile : a Donnez l’aumône a de votre superflu. » Cependant plusieurs casuistes ont trouvé moyen de décharger les personnes les plus riclies de l’obligation de donner l’aumône. Cela vous paroit encore contraire; mais on en fait voir facilement l’accord, en interprétant le mot dosuperfu; en sorte qu'il n’arrive presque jamais que personne en ait; et c’est ce (ju’a fait le docte Vasquez en cette sorte, dans son Traité de l’Aumône, c. 4i >4a Ce que les personnes du monde gardent pour relea ver leur condition et celle de leurs parents n’est a pas appelé superflu; et c’est pourquoi à peine troua vera-t-on qu’il y ait jamais de superflu chez les gens a du monde, et non jias même chez les rois. »

Aussi Diana ayant rapporté ces memes paroles de Vasquez, caril se fonde ordinairement sur nos pères, il en conclut fort bien: a Que, dans la question, si a les riches sont obligés de donner l’aumône de leur a .superflu, encore que l’afBrmative fût véritable, il a n’arrivera jamais , ou presque jamais , quelle oblige a dans la prati({ue. »

Page 1