‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 25 sur 47 · DE L’ABSOLUTION · texte numérisé non relu

DE L’ABSOLUTION

ront de gens à vos confessionnaux ! Aussi , dit-il , vous ne sauriez croire combien il y en vient : « nous >< sommes accablés et comme opprimés sous la foule n de nos pénitents, pœnitentium numéro obruimur, « comme il est dit en l'Image de notre premier siècle , liv. III , ch. VIII. Je sais, lui dis-je , un moyen facile de VOUS décharger de cette presse. Ce seroit seulement, mon père, d’obliger les pécheurs à quitter les occasions prochaines ; vous vous soulageriez assez par cette seule invention. Nous ne cherchons pas ce soulagement, dit-il; au contraire : car, comme il est dit dans le même livre, liv. III, ch. vu, p. 874 : O Notre société a pour but de travailler à établir les « vertus , de faire la guerre aux vices , et de servir un 0 grand nombre d’ames. » Et comme il y a peu d'ames qui veuillent quitter les occasions procbiunes, on a été obligé de définir ce que c’est qu’occasion prochaine ; comme ou voit dans Escobar , en la Pratique de notre société , tr. 7, ex. 4 ) n. 226. O ünu’ap- « pelle pas occasion prochaine celle où l'on ne pèche X que rarement, comme de pécher par un transport « soudain avec celle avecqui on demeure, trois ou qua- « tre fois par an ; » ou , selon le père Raiiny , dans son livrefrançois, une ou deux fois par mois, p. 1082; et encore p. 1089, où il demande « ce qu’on doit faire

• entre les maîtres et servantes , cousins et cousines « qui demeurent ensembi e , et qui se portent mutuel le- > ment à pécher par cette occasion. ■> Il les faut séparer, lui dis-je. C'est ce qu’il dit aussi, « si les rechutes

• sont fréquentes, et presque journalières ; mais s’ils

aoo DIXIÉME LETTRE.

« u'ofFensent que rarement piar ensemble , comme

• seroitune oirdeux fois le mois, et qu’ils ne puissent « sc séparer sans {'rande incommodité et dommage , « on pourra les absoudre , selon ces auteurs , et entre «autres Suarez, pourvu qu’ils promettent bien de «ne plus pécher, et qu’ils aient un vrai regret du « passé. » Je l’entendis bien; car il m'avoit déjà appris de quoi le confesseur se doit contenter pour juger de ce regret. Et le père Bauny , continua-t-il , permet, pag. io83 et 1084 , à ceux qui sont engagés dans les occasions prochaines , « d’y demeurer , quand ils « ne les pourroient quitter sans bailler sujetau monde « de parler, ou sans en recevoir de l’incommodité. » Et il dit de même en sa Théologie morale , tr. 4 , Pœnit. q. 1 3 , p. g3 , et q. 1 4 , p. 94 ' * Qu’on peut et « qu’on doit absoudre une femme qui a chez elle un « homme avec qui elle pèche souvent, si elle ne le « peut faire sortir hoanctement, ou quelle ait quelque «cause de le retenir: Si non potest honeste ejicere,

• aut habeat aliquamcausamretinendi ; pourvu qu’elle « se propose bien de ne plus pécher avec lui. »

O mon père! lui dis-je, l'obligation de quitter les occasions est bien adoucie, si on en est dispensé aussitôt qu’on en recevroit de l’incommodité : mais je crois au moins qu’on y est obligé, selon vos pères , quand il n’y a point de peine? Oui, dit le père, quoique toutefois cela ne soit pas .sans exception. Car le père Bauny dit au même lieu : « Il est pei-misù toutes « sortes de personnes d’entrerdansleslieuxdedébau- « che pour y convertir des femmes perdues , quoiqu’il

DES OCCASIONS PROCHAINES. 201 « soit bien vraisemblable qu'on y péchera ; comme « si on a déjà éprouvé souvent qu'on s'est laissé aller « au péché par la vue et les cajoleries de ces femmes. « Et encore qu'il y ait des docteurs qui n'approuvent « pas celte opinion , et qui croient qu'il n'esi pas péril mis de mettre volontairement son salut en danger « pour secourir son prochain , je ne laisse pas d'em- « brasser très volontiers cette opinion qu'ils combat- « tent. » Voilà, mon père, une nouvelle sorte de prédicateurs. Mais sur quoi se fonde le père Bauny pour leur donner cette mission? C’est, me dit-il, .sur un de ses principes qu'il donne au même lieu après Basile Ponce. Je vous en ai parlé autrefois, et je crois que vous vous en souvenez. C’est « qu’on peut recher- « cher une occasion directement et par elle-même , > primo et per se , pour le bien temporel ou spirituel « de soi ou du prochain. » Ces passages me firent tant d'horreur , que je pensai rompre là-dessus : mais je me retins, afin de le laisser aller jusqu'au hout , et me contentai de lui dire : Quel rapport y a-t-il , mon père, de cette doctrine à celle de l'Évangile, qui oblige « à s’arracher les yeux , et à retrancher les •I choses les plus nécessaires quand elles nuisent au « salut? » Et comment pouvez-vous concevoir qu’un homme qui demeure volontairement dans les occasions des péchés les déteste sincèrement? N’est-il pas visible , au contraire , qu’il n’en est point touché comme il faut, et qu’il n’est pas encore arrivé à cette véritable conversion de cœur , qui fait autant aimer Dieu qu'on a aimé les créatures ?

'20H DIXIÈME LETTHE.

Comment! dit-il, ce serait là une véritable contrition. Il semble que vous ne sachiez pas que, comme dit le père Pintereau en la seconde partie de l'abbé de Uoisic, page 5o : «Tous nos pères enseignent, O d’un commun accord , que c’est une erreur , et « presque une hérésie , de dire que la contrition soit » riéccssaire, et que l’attridon toute seule, et même « conçue par le seul motif des peines de l’enfer, qui « exclut la volonté d’offenser, ne suffit pas avec le a sacrement. » Quoi, mon père! c’est presque un article de foi que l’attrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement? Je crois que cela est particulier à vos pères. Car les autres, qui croient que l’attritioii suffit avec le sacrement , veulent au moinsqu'ellesoitmcléedequelqueamour de Dieu. Et de plus, il me semble que vos auteurs mêmes ne tenoient point autrefois que cette doctrine fut si certaine. Car votre père Suarez en parle de cette sorte. De Pœn. q. 90, art. 4, disp. 1 5, sect. 4> n- ' 7- « Encore, dit-il, que ce soit une opinion probable « que l’attrition suffit avec le sacrement, toutefois « elle n'est pas certaine , et elle peut être fausse : Non

• est certa, et potest esse falsa. Et si elle est fausse. Il l’attrition ne suffit pas pour sauver im homme. Donc « celui qui meurt sciemment en cet état s’expose « volontairement au péril moral de la damnation

• étemelle. Car celte opinion n’est ni fort ancienne, « ni fort commune : Nec valde antùjua , nec mullum « communis. » Sanchez ne trouvoit pas non plus qu’elle fut si as.surée, puisqu’il dit en sa Somme ,

DE L’ATTRITION. ao3

liv. I, ch. IX, n. 34 : ■ Que le malade et son confes- « seur qui se contenteroient à la mort de l'attrition • avec le sacrement , pècheroient mortellement , à X cause duxgrand péril de damnation où le pénitent « s'exposcroil, si l'opinion qui assure que l'attrition « suffit avec le sacrement ne se trouvoit pas véri- X table. » Ni Gomitolus aussi , quand il dit, Resp. Mor. lib. I , q. 3a, n. 7, 8 : X Qu'il n'est pas trop sûr que X l'attrition suffise avec le sacrement. »

Le bon père m'arrêta là-dessus. Eh quoi ! tiit-il , vous lisez donc nos auteurs? vous faites bien; mais vous feriez encore mieux de ne les bre qu'avec quel- (pi'un de nous. Ne voyez- vous pas que, pour les avoir lus tout seul , vous en avez conclu que ces passages font tort à ceux qui soutiennent maintenant notre doctrine de l'attrition ? au lieu qu'on vous auroit montré qu'il n'y a rien qui les relève davantage. Car quelle gloire est-ce à nos pères d'aujourd'hui d'avoir en moins de rien répiandu si généralement leur opinion par-tout , que, hors les théologiens, il n'y a pre.sque personne qui ne s'imagine que ce que nous tenons maintenant de l’attrition n'ait été de tout temps l'unique créance des fidèles ! Et ainsi , quand vous montrez, par nos pères mêmes , qu'il y a peu d'années que cette opinion nétqil pas certaine, que faites-vous autre chose , sinon donner à nos derniers auteurs tout l’honneur de cet établissement?

Aussi Diana, notre ami intime, a cru nous faire plaisir de marquer par quels degrés on y est arrivé. C’est ce qu’il lait p. 5 , tr. 1 3 , où il dit : « Qu’autrefbis

ao4 DIXIÈME LETTHE.

« les aociens scolastiques soutenoient que la contri- « tion étoit nécessaire aussitôt qu'on avoit fait un « péché mortel : mais que depuis on a cru qu’on n'y « étoit oblige que les jours de fêtes, et ensuite que « quand quelque grande calamité menaçoit tout le « peuple : que , selon d'autres , on étoit obligé à ne • la pas différer long-temps quand on approche de « la mort. Mais que nos pères llurtado et Vasquez > ont réfuté excellemment toutes ces opinions-là, et « établi qu’on n’y étoit obUgé que quand on ne pou- « voit être absous par une autre voie, ou à l’article « de la mort ! « Mais, pour continuer le merveilleux progrès de cette doctrine , j’ajouterai que nos pères Fagundez, præc. 2, t. II, ch. iv, n. i3;Granados, in 3 part, contr. 7, d. 3, sec. 4> n- '7) et Escobar, tr. 7, ex. 4, n. 83, dans la Pratique selon notre société, ont décidé: «Que la contrition n’est pas « nécessaire même à la mort, parce, disent-ils, que « si l’attrition avec le sacrement ne suffisoit pas à la «mort, il s’ensuivroit que l'attrition ne seroit pas « suffisante avec le sacrement. » Et notre savant Hurtadu, de Sacr. d. 6, cité par Diana, partie 5, tr. 4, Miscell.r. ig3, et par Escobar , tr. 7 , ex. 4, n. gi, va encore plus loin ; écoutez-le. « Le regret d’avoir pé- « ché, qu’on ne conçoit qu’à cause du seul mal tempo- « rel qui en arrive, comme d’avoir perdu la santé ou « son argent, est-il suffisant? Il faut distinguer. Si on « ne pense pas que ce mal soit envoyé de la main de « Dieu, ce regret ne suffit pas; mais si on croit que « ce mal est envoyé de Dieu , comme en effet tout

DE L’AMOUR DE DIEU. ao5

• mal, dit Diana, excepté le péché, vient de lui, ce « rc{;ret est suffisant. » C’est ce que dit Escobaren la Pratique de notre société. Notre père François Lamy soutient aussi la même chose, tr. 8, disp. 3 , n. i3.

Vous me surprenez , mon père ; car je no vois rien eu toute cette attrition-là que de naturel ; et ainsi un pécheur se pourroit rendre digne de l’absolution sans aucune grâce surnaturelle. Or il n’y a personne qui ne sache que c’est une hérésie condamnée parle concile. Je l’aurois pensé comme vous, dit-il; et cependant il faut bien que cela ne soit pas. Car nos pères du collège de Clermont ont soutenu dans leurs thèses du a3 mai et du 6 juin i644>col. 4, n. I : > Qu’une attridon peut être sainte et suffisante « pour le sacrement, quoiqu’elle ne soit pas surnatu-

• relie. » Et dans celle du mois d'août 1 643 : « Qu’une « attridon qui n’est que naturelle suffit pour le sacre- « ment , pourvu quelle soit honnête : /id sacramen- « tuni st^cit attritio naturalis, modo honesta. » Voilà tout ce qui se peut dire, si ce n’est qu’on veuille ajouter une conséquence , qui se tire aisément de ces principes : qui est que la contrition est si peu nécessaire au sacrement, qu’elle y seroit au contraire nuisible', en ce qu’effaçant les péchés par elle-même , elle ne laisserait rien à faire au sacrement. C’est ce que dit notre père Valenda , ce célèbre jésuite, t. IV, disp. 7,q.8, p. 4: « La contridon n’est pointdu toutné- « cessaire pour obtenir l’effet principal du sacrement; « mais , au contraire , elle y est plutôt un obstacle :

ao6 DIXIÈME LETTRE.

t Imoobstatpoliusquominuseffectus sequatur. » On ne peut rien (Icsirerde plus à l’avantage de l’attrition. Je le crois, mon père; mais souffrez que je vous en dise mon sentiment, etqiiejevous fasse voir à quel excès cette doctrine conduit. Lorsque vous dites que iattrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement pour justifier les pécheurs, ne s’ensuit-il pas de là qu’on pourra toute sa vie expier ses péchés de cette sorte , et ainsi être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en sa vie? Or vos pères oseroient-ils soutenir cela ?

Je vois bien, répondit le père, par ce que vous me dites, que vous avez besoin de savoir la doctrine de nos pères touchant l’amour de Dieu. C’est le dernier trait de leur morale, et le plus important de tous. Vous deviez l’avoir compris par les passages que je vous ai cités de la contrition. Mais en voici d’autres plus précis sur l’amour de Dieu ; ne m’interrompez donc pas, car la suite même en est considérable. Écoutez Escobar, qui rapporte les opinions différentes de nos auteurs sur ce sujet, dans la Pratique de l’amour de Dieu selon notre société, au tr. i, ex. s , n. a I , et tr. 5 , ex. 4 , n. 8 , sur cette question : Il Quand est-on obligé d’avoir affection actuellement « pour Dieu? Suarez dit que c’est assez , si on l’aime «avant l’article de la mort, sans déterminer aucun « temps ; Vasquez , qu’il suffit encore à l’article de la « mort; d’autres , quand on reçoit le baptême; d’au- « très , quand on est obligé d’être contrit ; d’autres , « les jours de fêtes. Mais notre père Castro Palao

DE L’AMOUR DE DIEU. 207 « combat toutes ces opinions-là , et avec raison , merito. « Ilurtado de Mendoza prétend qu’on y est oblige « tous les ans , et qu’on nous traite bien favorable- ■■ ment encore de ne nous y obliger pas plus souvent: « mais notre père Coninck croit qu’on y est obligé Il en trois ou quatre ans ; Henriquez, tous les cinq « ans , et Filiutius dit qu’il est probable qu’on n’y est « pas obligé à la rigueur tous les cinq ans. Et quand «donc? Il le remet au jugement des sages. » Je laissai passer tout ce badinage , où l’esprit de l’homme se joue si insolemment de l’amour de Dieu. Mais, poursuivit-il , notre père Antoine Sirmond , qui triomphe sur cette matière dans son admirable livre de la Défense de la vertu, où il parle français en France, comme il dit au lecteur, discourt ainsi au 2' tr. , scct. I , pag. 12, 1 3 , 14, etc. : « SaintThomas « dit qu’on est obligé à aimer Dieu aussitôt après « l’usage de raison : c’est un peu bientôt. Scotus , « chaque dimanche : sur quoi fondé? D’autres, quand Il on est grièvement tenté : oui , en cas qu’il n’y eût « que cette voie de fuir la tentation. Sotus , quand on « reçoit un bienlkitde Dieu : bon pour l’en remercier. «D’autres, à la mort : c’est bien tard. Je ne crois « pas non plus que ce soit à chaque réception de « quelque sacrement : l’attrition y suffit avec la con- « fession , si on en a la commodité. Suarez dit qu’on « y est obligé en un temps ; mais en quel temps? Il « vous en fait juge, et il n’en sait rien. Or ce que ce « docteur n’a pas su, je ne sais qui le sait. » Et il conclut enfin qu’on n’est obligé à autre chose, à la

Diyili.'iv.'. by Googlc

2o8 dixième LETTHE.

rigueur, qii’ù observer les autres commandements , sans aucune affection pour Dieu, et sans que notre cœur soit à lui , pourvu qu’on ne le haïsse pas. C’est ce qu’il prouve en tout son second Traité. Vous le verrez à chaque page, et entre autres pages 1 6 , i q , 24, 28, où il dit ces mots : » Dieu, en nous comman-

• dant de l’aimer, se contente que nous lui obéissions

• en ses autres commandements. Si Dieu eût dit : Je « vous perdrai , quelque obéissance que vous me O rendiez, si de plus votre cœur n’est à moi : ce motif, « à votre avis , eût-il été bien proportionné à la fin » que Dieu a dû et a pu avoir? Il est donc dit que « nous aimerons Dieu en faisant sa volonté, comme « si nous l'aimions d’affection, comme si le motif de « la charité nous y portoit. Si cela arrive réellement, « encore mieux : sinon, nous ne laisserons pas pourn tant d’obéir en rigueur au commandement d’amour, « en ayant les œuvres , de façon que ( voyez la bonté O de Dieu) il ne nous est pas tant commandé de l’ai- « mer que de ne le point haïr. »

C’est ainsi que nos pères ont déchargé les hommes de l’obligation pénible d’aimer Dieu actuellement ; et cette doctrine est si avantageuse , que nos pères Annat , Pintereau , Le Moine et A. Sinnond même, l’ont défendue vigoureusement, quand on a voulu la combattre. Vous n’avez qu’à le voir dans leurs réponses à la Théologie morale : et celle du père Pintereau en la 2' part, de l’abbé de Boisic , p. 53 , vous fera juger de la valeur de cette dispense par le prix qu’il dit qu’elle a coûté , qui est le sang

Page 1