‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 42 sur 47 · VINGTIÈME LETI RE. DE L’INQÜISIT · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETI RE. DE L’INQÜISIT

que le pape ne se contente pas de défendre d ’écrii-e , de prêcher, et de rien dire de contraire à ses decisions , comme on rcconnoit qu’il en a le pouvoir f>ar le rang suprême qu’d tient dans l’Église? Mais il veut aller au-delà , et nous imposer de croire ce qu'il a deci<lé lui seul, Teneant: et c’est ce que nous ne pourrions reconnoUre sans confesser que ■> nous et « nos rois sommes ses sujets dans le temporel méme^» puisque leurs bulles déclarent nettement « que c’est « une hérésie de dii-e le contraire : » Aliter sentientes hœrelicos reputamus , disoit lioniface VIH à notre roi Philippe-le-Bel. Il est donc sans doute que, si nous tenons le pape pour infaillible , il faut que nous nous déclarions pour ses esclaves, ou que nous passions pour hérétiques , j)uisque nous résisterions à une autorité infaillible. Aussi jamais l’Église n’a l'econnu cette infaillibilité dans le pap>c, mais seulement dans le concile universel , auquel on a toujours appelé des jugements injustes des papes. Etau lieu que, pour établir leur souveraine domination , ils ont souvent entrepris de traiter comme hérétiques ceux qui appelleroieut d’eux aux conciles, comme firent Pie 11 , Jules II, et Léon X, l’Église au contraire soutient, comme il a été déterminé en plein concile universel, que le pape lui est soumis. Et c’est pourquoi nos rois, leurs procureurs-généraux, les universités entières , et les particuliers, ont si souvent appelé des bulles au concile , ainsi qu’il se voit dans tout le chapitre XIII des libertés de l’Eglise gallicane. Aussi le principal fondement de nos libertés, et dont M. Pi-

QU’ON VEUT ÉTABLIR EN FRANCE. 4G7 thou les feit presque toutes dépendre, est cette ancienne maxime : « Qu’encore que le pape soit souve- » rain ès choses .spirituelles, néanmoins en France la • puissance souveraine n’a point de lieu, mais qu’elle « est bornée par les canons et régies des anciens conti ciles : et in hoc maxime consistit libertas Eccicsice » gallicance , selon l’université de l'aris. » Sur quoi M. Du Puy, dans ses Commentaires sur ces libertés, dédiés à feu M. Molé , premier president et garde des sceaux , imprimés chez Cramoisy avec bon privilège, rapporte, page 3o, que nos théologiens aj)pellent cette pleine puissance du pape, « une tem- « péte consommée et une parole diabolique , plenam n tempestatem et verhum diabolicum. »

Voilà les sentiments de nos docteurs , selon lesquels nous avons toujours tenu « que la décision du « pape n’oblige point à croire ce qu’il a décidé, même « en matière de foi, pareequ’il est sujet à errer dans » la foi ; mais seulement à n’y rien dire de contraire, O s’il n’y en a de grandes raisons : In causis Jidei , de- « terminatio solius papce ut papœ non Ugat ad creden- « dum , quia est deviabilis a fide, » comme dit Gerson. Le pape entreprend donc sur nos libertés dans cette InvUe, où il nous vent obliger de croire ses décisions ; et ainsi c’en est une nullité manifeste.

C’en est aussi une autre plus considérable qu’il ne semble, lorsque le pape dit qu’on a employé à examiner cette matière la plus grande diligence qui se paisse desirer, qua major desiderari non possit; car il y a ici un artifice secret qu’il faut découvrir : c’est

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que, comme je vous l’ai déjà dit, les papes veulent qu’on croie qu’üs peuvent seuls décider les points de foi, en sorte qu'après cela il ne faut rien désirer davantage; au lieu que nous soutenons qu’il n’y a que les conciles qui puissent obliger à croire , et qui ne laissent rien à desirer. Et ainsi le |>ape fait fort bien , selon sa prétention , de nous vouloir faire avouer qu’on a apporté en cette matière tout ce qui se peut desirer, quoiqu’il n’ait fait autre chose que consulter quelques réguliers. Mais nous ferions fort mal d'y consentir, puisque ce seroit le reconnoitre pour infaillible, blesser iiiHniment nos libertés, ruiner les appels au concile général , et même rendre tous les conciles inutiles, puisque le pape sufRroit seul, s’il étoit infaillible. Et ne doutez point que les partisans de la cour de Uoine ne fissent bien valoir un jour la réception de cette bulle, pour en tirer ces conséquences.

Il y a bien d’autres nullités essentielles que je serois trop long à rapporter. Jamais bulle n’eu eut tant. Mais ce qui la met le plus hors d'état d’étre reçue au parlement, est qu’ayaut été faite par le pape seul, sans concile, et mémo sans l’avis du collège des cardinaux,‘elle ne peut être considérée que comme ayant été faite par le propre mouvement du pape , motu propria, que l’on ne reconnott point en France; car on n'y a jamais reçu les bulles faites motu proprio en matière de foi ou de chose qui regarde toute l’Église, quelque effort qu’aient fait les papes pour cela , comme fit Innocent X, dans sa bulle de la résidence

QU’ON VEUT STABIJR EN FRANCE. 469 des cardinaux, de l'an 1646, où il déclare « eju'en- « core quelle soit faite par son propre mouvement , <1 il entend qu'elle ait la meme force qui si elle avoit « été faite par le conseil des cardinaux. » Sur (|uoi feu M. l’avocat-général Talon dit « que c’étoit en vain « que dans cette clause le pape avoit voulu suppléer, « par la voi * de puissance , à l’essence d’un acte im- « portant; » de sorte qu’elle fut rejetée comme abusive. Et la dernière constitution du même pape, sur les cinq propositions, quoiqu’elle décidât des points de foi qui étoient reconnus de tous les théolojjiens sans exception, néanmoins, par cette seule raison que le pape y parloit seul , on n’osa pas seulement en demander l’enregistrement, quelque désir que l’on en eût. Comment donc celle d’Alexandre n’y seroit-elle pas refusée, puisque, quand elle n’auroit point tant d’autres nullités , ce défaut essentiel d’étre faite par le pape seul la rend incapable d’y être admise?

Il est donc constant, monsieur, qu’il n’y eut jamais de bulle moins recevable que celle-ci, puisqu’on la devroit rejeter à cau.se de ses nullités, quand on n’en voudroit point faire de mauvais usage, et qu’on la devroit encore rejeter à cause du mauvais usage qu’on médite d’en faire, quand elle n’auroit |K>int de nullités. Que sera-ce donc si l’on en considère tout ensemble et les nullités et l’usage? N’est-il pas visible que , si celle-ci passe, il n’y en aura point qu'on ne soit oblige d’admettre , et qu’ainsi nous voilà exposés à toutes celles qui pourront arriver de

47u vingtième LE'ITHE. DE L’INQUISIT.

Hume; ce qui n'est pas d'une petite conséquence! Car un peut juger de ce qui en peut venir par ce qui en est déjà venu. Ne voyez-vous pas qu'on ne tâche qu'à multiplier les bulles, afin que ce soient autant de titres de l'infaillibilité, qui en a besoin, et que le monde s'accoutume peu-à-peu à y ajouter une créance aveugle? Quand ils se seront ainsi rendSs maîtres de l’esprit des peuples, ce sera en vain que les parlements s'opposeront aux entreprises de Rome sur la puissance temporelle de nos rois. Leur opposition ne passera que pour un effet de politique, et non pas pour une décharge de conscience. On les fera passer eux-mêmes pour hérétiques, <|uand il plaira à Rome; car le moyen de faire croire qu’une autorité infaillible se soit trompée? De sorte qu'après les bulles de Ronifdce VIII , et de ses semblables, il n'y a point de dilférencc entre dire que le pape est infaillible , et dire que nous sommes ses sujets.

Vous voyez par tout cela, monsieur, et combien cette bulle est dangereuse par la fin où l’on veut la faire servir, et combien elle est défectueuse dans la manière dont elle est dressée. Il ne me reste qu'à vous faire remar(|uer combien elle est peu considérable dans le fond , et dans la matière qui y est dé- * cidée, laquelle n'étant qu'un simpde point de fait, est bien éloignée de mériter tout le bruit qu’on en veut faire ; car il est constant , selon tous les théologiens du monde, que ce fait ne jieut rendre hérétiques ceux (jui le nient, mais tout au jilus téméraires. Or, qu'une témérité mérite qu’on prive les gens de leurs

QU’ON VEUT ÉTABLIH EN FRANCE. 4 7 1 biens et bénéfices, et qu'on les punisse comme des hérétiques, cela n’est |ia.s r:ii.sonnuble: car jToiirquoi traiter comme hérétiques ceun qui ne le sont point, la dispute n'étant que sur un point de fâitqui ne peut faire d’hérésie? Cependant quelques évêques, qui ont résolu de déposséder les bénéficiers, et qui n’en ont de prétexte que sur ce point de fait, ont arrêté, dans leur lettre circulaire du 1 7 mars dernier, « que " ceux qui refuseront de souscrire le fait seront trai- • tés comme s’ils refusoient de souscrire le droit. » Ils ont beau faire néanmoins, ils ne sauroient confondre par toute leur puissance ces choses qui sont séparées par leur nature. Un simple fait demeurera toujours un simple fait, et celui-ci ne sauroit jamais donner lieu de priver les gens de leurs bénéfices; car j’en reviens toujours là.

N’est-il donc pas plus clair que le jour, qu’en tout ceci ils n’ont point du tout songé à nous instruire dans la foi, mais seulement à nous assujettir à l’inquisition ? C’est ce que je vous montrerois au long, si j’en avois le loisir, tant pour le point qu’ils ont choisi pour objet de leurs décisions, que par la manière dont ils s’y prennent. Car n’est-ce pas un bel article de foi de croire que des propositions que tout le monde condamne sont dans un livr et peut-on s’imaginea que ce soit seulement pour faire croire ce point qu’on exige des signatures de toute l’Église? Il faudroit être bien simple. S’ils avoient tant voulu le faire croire, ils n’avoielit qu’à en citer les pagt;s : et s’ils avoient eu dessein de nous éclairer tout de bon,

47^ VINGTIÈME LE'ITRE. DE L’INQUISIT.

ils nous auraient expliqué ce sens de Jansénius, qu'ils condamnent sans dire ce que c'est, comme dit fort bien la dix-huitième, que mon fils m’a montrée ce matin. Heconnoissez-le donc, monsieur. Ils n’ont pensé qu’à eux , et non pas à nous. Ils n’ont choisi ce point que parcequ’il leur ctoit favorable , à cause de la passion qu’on a contre Jansénius. Ils ont voulu ménager cette occasion , et , tournant à leurs fins le désir qu'on a témoigné de voir condamner cette doctrine , ils ont cru que nous y serions assez échauffés pour acheter leurs bulles par la perte de nos libertés.

Comme j'écrivois ces dernières lignes, je viens de voir un conseiller des plus habiles, qui m’a dit que c’est une maxime constante dans les parlements , qu’ils sont les juges légitimes et naturels des questions de fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques; et qu’ainsi n'étant question ici que de savoir si les cinq propositions condamnées sont tirées de Jansénius, il leur appartient d’examiner si elles y sont, au cas qu’on leur présente cette bulle. De même (jue dans la célèbre conlércnce de Fontainebleau , où le cardinal Du Perron accu.sa de faux cinq cents passages des Pères, allégués par Du Plessis Mornay, le roi Henri IV nomma des commissaires laïques pour jÿger celte affaire, où il étoit question d’examiner si ces |)assages étoient vériutbleqientdans les Pères, comme il s'agit ici de .savoir si ces propositions sont dans Jansénius ; et quelque bruit que fit le nonce d’abord , de ce (ju’on ne prenoit jjas des ccclésiastitpics pour connoitre d’une matière ecclésias-

QU’ON VEUT ÉTABLIR EN FRANCE. 473 tique, ils en demeurèrent les juges, parcequ’il n’étoit question que d’examiner des poiiits.de (ait. Il m’en donna encore d’autres exemples ; mais celui-là suffit pour mettre la chose hors de doute, et pour montrer que, si l’on presse le parlement sur le sujet de la bulle, nous aurons le plaisir de leur voir examiner régulièi-ement, et en pleine assemblée des chambres , si ces cinq propositions sont dans le livre de Jansénius : nous saurons s’il est vrai que ce soit une témérité de ne le pas croire , et nous verrons le jugement du pape exposé au jugement du parlement.

Ainsi, je ne puis assez admirer combien ce dessein d’inquisition a été mal concerté, pour avoir été conduit par de si habiles gens ; car ils ne pouvoieut choisir de base plus foible et plus ruineuse que cette bulle, ^ui, n’étant que sur un fiiit, ne pouvoit jamais être assez considérable pour soutenir une si grande entreprise. Car ne seroit-ce pas une chose honteuse et insupportable que l’inquisition, qu’on n’a point voulu souffrir en France pour les choses mêmes de la foi, s’introduisit aujourd’hui sur ce point de (ait; et que tout le inonde y contribuât volontairement , les évêques en l’établissant par leur autorité , et le parlement en les laissant (aire?

Je ne crois pas qu’il soit disposé à cela. Il n’y a point ici de raillerie. Cela les touche eux-mêmes, comme j’ai dit tantôt, au moins pour leurs parents et amis, n’y ayant guère de personnes qui puissent être sans intérêt dans une affaire générale. Le moins

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de servitude qu’on peut est le meilleur. Les gens sages ne s'en attireront jamais de gaieté de coeur, (ju'ils cherchent donc d'autres manières de iàire croire que ces propositions sont dans ce livre. Qu’ils écrivent tant qu’ils voudront, ou plutôt qu’ils se taisent tous. On n’a que trop parlé de tout cela. Qu’ils laissent le monde en re[K>$ , et nos bénéhces en assurance.

Si le parlement prend connoissance de cette affaire, j’ai d’assez bons mémoires pour montrer combien il y a de différence entre la primauté que Dieu a véritablement donnée au pape pour l’édification de l’Église, et l'infaillibilité que ses flatteurs lui voudraient donner pour la 'destruction de l’Église et de nos libertés.

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