INJUSTICE, ABSURDITÉ ET NULLITÉ DE LA CENSURE DE M. ABNAULD
De Paris, ce tj février i656.
Monsieur ,
.le viens de recevoir votre lettre, et en même temps l’on m’a apporté une copie maïuiscrite de la censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans lune, que M. Arnauld l’est mal dans l’autre. Je crains qu’il n’y ait de l’excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m assure que, si nous l’étions davantage, M. Arnauld mériteroit l’approbation de la Sorbonne , et moi la censure de l’.Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. 11 doit se faire connoître pour défendre son innocence ; au lieu que je dois demeurer dans l’obscurité pour ne j)as perdre ma réputation. De sorte que, ne pouvant paroltre , je vous remets le soin de m’acquitter envers mes célébrés approbateurs , et je prends celui de vous informer des nouvelles de la censure.
Je vous avoue, monsieur, qu’elle m’a extrêmement surpris. J’y pensois voir condamner les plus borribles hérésies du monde; mais vous admirerez, comme
:•(; TllOISJÉME LKTTHE.
moi , (jui; umt il’cclataiites préparations se soient
anéanties sur le point de produire un si grand efl'et.
l’our l’eutendre avec plaisir, ressouvenez -vous , je vous prie, des étranges imjtressions qu’on nous donne depuis si long-tenqis des jansénistes. Itappelez dans votre mémoire les cabales, les factions , les erreurs, les schismes, les attentats, qu'on leur reproche depuis si long-temps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres ; et combien ce toi'i ent, tpii a en tant de violence et de durée , étoit grossi dans ces dernières années , oii on les accusoit ouvertement et publiquement d’être non seulement hérétiques et schismatiques, mais apostats et infidèles : «de nier le mystère de la transsubstan- « tiation , et de renoncer à Jésus-Christ et à l’Évaii- « gile. »
Ensuite de tant d’accusations si surprenantes', on a pris le dessein d’examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la seconde lettre de M. Arnanld, qu’on disoit être remplie des plus grandes’ erreurs. On lui doime pour examinateurs ses ])lus déclarés ennemis. Us emploient toute leur étude à rechercher ce qu’ils y ])Ourroient reprendre ; et ils en rapportent uiu! proposition touchant la doctrine, qu’ils exposent à la censure.
Que pouvoit-on penser de tout ce procédé, sinon que celte proposition, choisie avec des circonstances
* V.^n. Kdit. lie 1657 ; Si atrora.
* Idtfni : Df^teitablca.
SUR LA CEiNSLIUi DE M. AllISAULU. 57 si remarquables , couteuoit l’essence des plus noires licrcsies qui se puissent iina^jiner? Cependant elle est telle, qu’on n'y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé dans les passages des Pères que Al. Arnauld a rapportes en cet endroit, (|ueje n’ai vu personne tjui eu pût comprendre la différence. On s’imaglnoit néanmoins <|u’il y en avoit beaucoup, puisque les passages des Pères étant sans doute catholiques , il falloit que la proposition de M. Arnauld y liit extrêmement ' contraire pour être hérétique.
C'etoit de la Sorbonne qu’on atteiidoit cet éclaircissement. Toute la chrétienté avoit les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce j)oint imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies , oü il donne; en plusieurs colonnes sa proposition , et les passages des Pères d’où il l’a prise, pour en faire paroitre la c.onforniitéaux moins clairvoyants.
Il tint voir que stiint Augustin élit en un endroit qu’il cite: « Que Jé.sus-Christ nous montre un juste « en la personne' ele; saint Pierre, qui nous instruit « par sa chute; de fuir la présomption, a 11 en rapporte un autre du meme Père , ijui dit : o Que IJieu , « pour montrei- ejuc sans la grâce on ne peut rien , a « laissé saint Pierre sans grâce. » Il en donne un autre de saint Chrysostôme, qui dit: « Que la chute de « saint Pierre u’arriva pas pour avoir été froid en- « vers .lébus-Christ, mais parce;que la grâce; lui man-
‘ Èilii. di' i6i)7 i
n cjua; et qu’elle n’arriva pas tant par sa négligence H que par l'abaiKlou de Dieu , pour apprendre à toute Il l’Église que sans Oieu l’on ne peut rien. » f'insuite de (juoi il i-apporte sa proposition accusée , qui est celle-ci : « Les l’ères nous montrent un juste en la n personne de saint Pierre, à qui la grâce, sans la- « quelle on ne peut rien, a manqué. »
C’est sui' cela cju’on essaie en vain de remarquer comment il se peut faire que l’expression de M. Arnanld soit autant différente de celles des Pères que la vérité l’est do l’erreur, et la foi de l’hérésie; car où en pourroit-on trouver la différence? Seroit-ce en ce qu’il dit ; « Que les Pères nous montrent un juste, en « la personne do saint Pierre?» Mais saint Augustin l’a dit en mots propres. Est-ce en ce qu’il dit: « Que 0 la grâce lui a manqué? » Mais le même saint Augustin, qui dit, Il que saint Pierre étoit juste, » dit « qu’il n’avoit pas eu la grâce en cette rencontre. » Est-ce en ce qu’il dit : « Que sans la grâce on ne peut O rien? » Mais n’cst-ce pas ce nue .saint Augustin dit au même endroit , et ce que saint Clirysostôme meme nvoitditavant lui, avec cette seule différence, qu’il l’exprime d’une manière bien plus forte, comme en ce qu’il dit : n (^ue sa chute n’arriva pas par sa froi- « deur, ni par sa négligence, mais par le defaut de la « grâce, et par l’abandon de Dieu? •
Toutes ces considérations tenoient toutlemonde en haleine, pour apprendre en quoi consistoit donc cette diversité , lorsque cette censure si célébré et si attendue a enfin paru après tant d’assemblées. Mais, hé-
SLR LA CENSURE DE M. ARNALLD. 5g las ! elle a bien frustre notre attente. Soit que les docteurs molinistes n’aient pas daigne s’abaisser jusqu’à nous en instruire, soit pour quebpu; autre raison secréte , ils n’ont fait autre chose que pronoucer ces paroles: «Cette proposition est tcnicruirc, impie, <1 blasplicmatoire, frappée d’anathème et bcrctique. »
Croiriez-vous , monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance , sont entrés en mauvaise humeur, et s’en prennent aux censeurs mêmes? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l’innocence de M. Arnauld. Eh quoi! disent-ils, est-ce là tout ce qu’ont pu faire, durant si long-temps , tant de docteurs si acharnés sur un seul, que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre , et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l’Eglisegrecque et latine ? Y a-t-il un auteur qu’on veuille perdre, dont les écrits n’en donnent un plus spécieux prétexte? Et quelle plus haute marque peut-on produire de la foi de cet illustre accusé?
D’où vient, disent-ils , qu’on pousse tant d’imprécations qui se trouvent dans cette censure, où l’on assemble tous ces ternies o de poison, de peste, • d'horreur, de témérité , d’impiété , de blasphème , « d’abomination , d’exécration , d’anathème , d’héré- « sic, » qui sont les plus horribles expressions qu’on pourroit former contre Arius, et contre l’Antéchrist même , pour combattre une hérésie imperceptible , et encore sans la ilécouvrir? Si c’est contre les piaroles des Pères qu’on agit de la sorte , où est la foi et la
6o TIIOISIÉMF, FKTTHE.
trailitioii ? Si c’est contre la proposition de M. Arnauld, qu’on nous montre en quoi elle en est différente, puisqu’une nous en paroit autre chose qu’une parfaite C(intbrniité. Quand nouscn reconnoitrons le mal, nous l’aurons en détestation : mais tant que nous ne le verrons point, et que nous n’y trouverons que les sentiments des saints Pères , conçus et exprimés eu leurs propres termes , comment pourrions-nous l’avoir sinon en une sainte vénération?
Voilà de (|uelle sorte ils s'einjtortent; mais ce sont dos gens trop pénétrants, l’oiirnous, qui n’approt'ondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulons-nous être plus savants que nos maîtres? n entreprenons pas plus qu’eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. Il ne faudroit rien pour rendre celte censure hérétique;. La vérité est si délicate, <iue, pour peu qu’on s’en retire, on tombe dans l’erreur: mais cette erreur est si déliée, (]ue, pour |ien qu’on s’en éloigne, on se trouve dans la vérité. Il n’y a qu’un [)oint imperceptible entre cette proposition et la foi. La distance en est si insensible, que j’ai eu peur, en ne la vovant pas, de me rendre contraire aux <locteurs de l’Église, j)Our me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne; et, dans cette crainte, j ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui, par politique, furent neutres dans la première question, |)ouraj)prendre de lui hi chose véritablement. .l’en ai ilonc vu un fort habile, que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette ilil-
SUK LA CENSUIŒ DE M. AHNAELU. G i lôi'ciice, parceqiic jp lui cotjfessai fi anchiuiient que je n’y en voyois aucune.
A quoi il nie répondit en riant, comme s’il eût pris plaisir à ma naïveté; (^ue vous êtes simple de croire qu'il y en ait! Et où |)ourroit-elle être? Vous imaginez-vous que, si l’on en eût trouvé quoiqu’une, ou ne l’eût pas marquée hautement , et qu’on n’eût ]ias été ravi de l’exposer à la vue de tous les peuples dans l'esprit desipiels on veut décrier M. Arnauld? .le reconnus bien, à ce jieu de mots , que tous ceux qui avoient été neutres dans lu première ipiestion ne l’eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai jias néanmoins de vouloir ouïr .ses oraisons, et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition? A quoi il me repartit ; Ignorez-vous ces deux choses , que les moins instruits de ces allaires coniioissent? l’une, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l'Égli.se ; l’autre, que ses ennemis ont néanmoins résolu de l’en retrancher à quelque prix que ce soit ; et qu’ainsi les écrits de l’un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, j)our satisfaire leur passion , de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi, ni pourquoi. Car ne savez-vous pas comment les jansénistes les tiennent en échec et les pre.sseut si furieusement, que, la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères , on les voit incontinent accablés par des volumes entiers , oii ils sont forcés de succomber? De sorte qu’aprè.s tant d’épreuves de
leur foiblesse , ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, pareequ’il leur est bien |>lus aisé de trouver des moines que des raisons.
Mais quoi ! lui dis-je , la chose étant ainsi , leur censure est inutile ; car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu’on y fera ? Si vous connoissiez l’esprit du peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d’une autre sorte. Leur censure, toute ccnsurable qu’elle est, aura presque tout son effet pour un temps ; et quoiqu’à force d’en montrer l’invalidité il soit certain qu’on la fera entendre , il est aussi véritable que d’abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu’on crie dans les rues ; «Voici la censure de M. Arnauld, « voici la condamnation des jansénistes, » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent ! Combien peu de ceux qui la liront qui l’entendent ! Combien j)eu tpii aperçoivent qu’elle ne .satisfait point aux objections! Qui croyez-vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond ? Voyez donc combien il y a d'utilité en cela pour les ennemis des jansénistes. Ils sont sûrs par-là de triompher, quoique d'un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois : c’est beaucoup pour eux ; ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C’est de cette sorte qu’ils se sont maintenus jusqu’à présent, tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires ; tantôt par une
SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD. 63 procession où la grace suffisante mène l’cfficacc en triomphe; tantôt par nue comédie où les diables emportent Jansénius; une autre fois par un almanach ; maintenant par cette censure.
En vérité , lui dis-je , je trouvois tantôt à redire au procédé des raolinistes ; mais, après ce que vous m’avez dit, j’admire leur prudence et leur politi(|ue. Je vois bien qu’ils ne pouvoient rien faire de plus judicieux ni de plus sur. Vous l’entendez, me dit-il ; leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c’est ce qui a fait dire à un savant théologien : « Que les plus O habiles d’entre eux sont ceux qui intriguent beau- « coup , qui parlent peu , et qui n’écrivent point. »
C’est dans cet esprit que, dès le commencement des assemblées, ils avoient prudemment ordonné que si M. Arnauld venoit en Sorbonne , ce ne fût que pour y exposer simplement ce qu’il croyoit , et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s’étant voulu un peu écarter de cette méthode, ils ne s’en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop fortement ' réfutés par son second apologétique.
C’est dans ce même esprit qu’ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi -heure et du sable. Ils se sont délivrés par-là de l’importunité de ces fâcheux docteurs (jui entreprenoient de réfuter toutes leurs raisons, de produire les livres pour les convaincre de fausseté , de les sommer de répondre , et de les réduire à ne pouvoir répliquer.
* V*ii, Édit, de 1667 ï Vertement.
64 ritOISlÈMli UiTTltK.
('<“ ii'esl pas tpi’ils n’aiciit liitai vu f|ue cc; maïujiu.'iiicntdc liberté, qui avoit portr uii si grand noinbro de docteurs à se retirer des assemblées, ne fei-oit pas de bien ù leur censure ; et que l’acte de protestation de nidlité qu’en avoit fait M. Arnauld, dès avant «pt'elle fut conclue, seroit un mauvais préambule |>our la faire recevoir lavorableiiieiit. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas jtréoccupes considèrent pour le moins autant le jugement de soixante-dix docteurs, qui n’avoient rien à gagner eu défendant ,M. Ârnaidd, que celui d'une centaine d'autres, qui n’avoient rien à jterdre eti le condamnant.
Mais, après tout, ils ont pensé que c’étoit toujours beaucoup d’avoir une censure, quoiqu’elle ne soitf|ue d’une partie de la Sorbonne, et non pas de tout le corps; (|uou[u’elle soit faite avec peu ou point de liberté , et obtenue par be.aucoup de menus moyens (jui ne sont pas des plus réguliers ; quoiqu’elle n’explitjue rien de ce qui pouvait être en dispute ; quoitpi’elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et(|u’on y parle peu, de crainte de semépnmdre. Ce silence même est un mystère pour les sinqiles ; et la censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques et les plus subtils théologiens n’y pourront trouver aucune mauvaise raison.
Mettez-vous donc l’esprit en repos , et ne craignez point d’être hérétique en vous servant de la ju-oposition condamnée. Elle n’est mauvaise que dans la seconde lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole ? croyez-cn M. I.e Moine, le plus
SUR LA CENSURE DE M. ARNAULD, C5 ardent des cxaminatcui'S , qui , en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis, qui lui dcinandoit en quoi consiste cette différence dont il s’agit, et s’il ne seroit plus permis de dire ce qu’ont dit les Pères : «Cette proposition, lui a-t-il excellemment répondu, « seroit catlioli(jue dans une autre bouche : ce n’est « que dans M. Arnauld que la Sorbonne l’a condam- « née. » Et ainsi admirez les machines du molinisme , qui font dans l’b'iglise de si prodigieux renversements , que ce qui est catholique dans les Pères devient héréti(]ucdans M. Arnauld , que ce qui étoit hérétique dans les semi - pélagiens devient orthodoxe dans les écrits des jésuites -, que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable ; et que les inventions nouvelles qu’on fabrique tous les jours à notre vue passent pour l’aucienne foi de l’Eglise. Sur cela il me quitta.
Cette instruction m’a servi. J’y ai compris que c’est ici une hérésie d’une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit , mais seulement pour ce qu’il est M. Arnauld. C’est tout ce qu’on trouve à redire en lui. Quoi qu’il fasse, s’il ne cesse d’être, il ne sera jamais bon catholique. La grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu’il la défendra. Elle le deviendroit, s’il venait à la combattre. Ce seroit un coup sùr, et presque le seul moyen de l’établir et de détruire le mo-
66 TROISIÈME LETTRE. SUR LA CENS. , etc, iinisDie ; tant il porto de malheur aux opinions tju’il embrasse.
Laissons donc là leurs différents. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous qui ne sommes point docteurs , n’avons que faire à leurs démêlés . Apprenez des nouvelles de la censure à tous nos amis , et aimez-moi autant que je suis , monsieur,
V'otre très humble et très obéissant serviteur,
IIE LA GRACE ACTUELLE TOUJOURS PRÉSENTE, ET OE.S PÉCHÉS niGNORANCE.
De Paris, cc a5 février ifilC,
Monsiku R
11 n’est rien tel que les jésuites. J'ai bien vu des jacobins , des docteurs , et de toute sorte de gens ; mais une pareille visite manquoit à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J’en ai donc vu un des pins habiles , et j’y étois acconq)a(fné de mon fidèle janséniste, qui vint avec moi aux jacobins. Et comme je souhaitois particulièrement d’étre éclairci sur le sujet d’un dilTérent qu’ils ont avec les jansénistes, touchant ce qu’ils appellent la grâce actuelle , je dis à ce bon père que je lui serois fort obligé s’il vouloit m’en instruire ; que je ne savais pas senlemen t ce que ce terme signifioit: je le priai donc de me l’expliquer. Très volontiers , me dit-il ; car j’aime les gens curieux. En voici la définition. Nous apj>elons O grâce actuelle une inspiration do Dieu par laquelle « il nous fait connoitre sa volonté, et par laquelle il « nous excite à la vouloir accomplir. » ET en quoi, lui dis-je, êtes-vous en dispute avec les jansénistes silice sujet? C’est, me rè|)ondit-il , en ce que nous vou-
68 QUATIUÈME LETTRE.
Ions que Dieu donne des {;raccs actuelles à tous les hommes à chaque tentation, parceque nous soutenons que , si l’on n’avoit jias à chaque tentation la grâce actuelle pour n’y point pécher, quelque péché que l’on commit , il ne pourroit jamais être imputé. Et les jansénistes disent , au contraire , que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent jias d’étre imputés : mais ce sont des rêveurs. J’entrevoyois ce qu’il vouloit dire ; mais , pour le lui faire encore explitpier plus clairement , je lui dis : Mon père , ce mot de grâce actuelle me brouille; je n’y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m’obligeriez infiniment. Oui , dit le père; c’est-à-<lire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini, cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. Nous soutenons donc , comme un principe indubitable , « qu’une action ne peut être imputée à péché , si « Dieu ne nous donne , avant que de la commettre , la O connoissance du mal qui y est, et une inspiration « qui nous excite à l’éviter. » M’entendez-vous maintenant ?
Étonné d’un tel discours , selon lequel tous les péchés de surprise , et ceux qu’on fait dans un entier oubli de Dieu, ne pourroient être imputés, je me tournai vers mon janséniste , et je connus bien , à sa façon, qu’il n’en croyoitrien. Mais, comme il ne répondoitmot, je dis à ce père: Je voudrois, mon père , que ce que vous dites fût bien véritable , et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulez-vous?
DE LA GUACE ACTUELLE. 69 me dit-il aussitôt; je m’en vas vous en fournir, et des meilleures: laisscz-moi faire. Sur cela, il alla chercher ses livres. Et je dis cependant h mon ami : Y en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci? Cela vous est-il si nouveau ? me répondit-il. Faites état que jamais les Pères , les papes , les conciles , ni l'Écriture, ni aucun livre de piété , même dans ces derniers temps , n'ont parlé de cette sorte : mais que pour des casuistes , et des nouveaux scolastiques , il vous en apportera.un beau nombre. Alais quoi! lui dis-je, je me moque de ces auteurs-là , s’ils sont contraires à la tradition. Vous avez raison, me dit- il. Et à ces mots, le bon père arriva chargé de livres; et m’offrant le premier qu’il tenoit : Lisez, me dit-il, la Somme des péchés du père bauny, que voici , et de la cinquième édition encore , pour vous montrer que c’est un hou livre. C’est dommage, me dit tout bas mon janséniste, que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les évêques de France. Voyez, dit le père, la page go6. Je lus donc, et je trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre coupable devant « Dieu , il faut savoir que la chose qu’on veut faire ne avant rien, ou au moins en douter, craindre, ou a bien juger que Dieu ne prend plaisir à l’action à lao quelle on s’occupe, qu’il la défend, et nonobstant a la faire , franchir le .saut et passer outre. »
Voilà qui commence bien, lui di.s-je. Voyez cependant, me dit-il, ce ejue c’est que rcnvic. C'étoit sur cela que M. Uallier, avant qu’il fut de nos amis , se moquoit du père Bauny, et lui appliquait ces paroles :
Ecce qui tolUt peccala mundi ; « Voilà celui qui ôte les opéclics tlu monde. » Il est vrai, lui dis-je, que voilà une rédemption nouvelle, selon le père liauny.
En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus authentique? Voyezce livre du père Annat. G est le dernier qu’il a fait contre M. Arnauld ; lisez la page .34 , où il y a une oreille, et voyez les lignes <|ue j’ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d’or, ,1e lus donc ces termes : «Celui qui ’n’a aucune pensée de «Dieu, ni de ses péchés, ni aucune appréhension, « c’est-à-dire , à ce tpi’il me fit entendre, aucune con- « noissance de l'obligation d’exercer des actes d’amour « de Dieu, ou de contrition , n’a aucune grâce actuelle O pour exercer ces actes ; mais il est vrai aussi qu’il «ne fait aucun péché en les omettant, et que, s’il « est damné , ce ne sera j)as en piiuition de cette «omission. • Et quelques lignes plus bas : « Et ou « peut dire la même chose d’une coiipttble connni.s- « sion. 1
Voyez-vous, me dit le père, comme il parle des péchés d’omission, et de ceux de commission? car il n’oublie rien. Qu’en dites-vous? O que cela me plaît ! lui répondis-je ; quej’en vois de belles conséquences ! Je perce déjà dans les .suites : que de mystères s’offrent à moi ! Je vois , sans comparaison , plus de gens justifiés par cette ignorance et cet oubli de Dieu que par la grâce et les sacrements. Mais , mou père, ne me donnez-vous point une fausse joie? N’est-ce jioint ici quelque chose de semblable à cotte suj-jisance qui ne suffit pas ? J’appréhende furieusement le dislin-
Diglfe«)t!f<300gle
DE LA GRACE ACTUELLE. 71 guo: j’y ai déjà étéattra|>é. Parlez-vous sincèrement? Comment ! dit le père en s’échauffant, il n’en faut pas railler. Il n’y a point ici d’etpiivoque. Je n’en raille pas , lui dis-je ; mais c’est que je crains à force de désirer.
Voyez donc, me dit-il, pour vous eu mieux assurer, les écrits de M. Le Moine , qui l’a enseigné en pleine Sorbonne. Il l’a appris de nous, à la vérité; mais il l’a bien démêlé. U qu’il l’a foitement établi ! Il enseigne que, pour faire qu’une action soit fléché, il faut que toutes ces choses se passent dans F ame. Usez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en François. « i . D’une part , Dieu réjtand « dans l’ainc quelque amour qtii la penche vers la <1 chose commandée; et de l’autre part, la concupis- «cence rebelle la sollicite au contraire. 2. Dieu lui « inspire la connoissance de .sa faiblesse. 3. Dieu lui ■> inspire la coiinois.sance du médecin qui la doit «guérir. 4- Dieu lui inspire le désir de sa guérison. O 5. Dieu lui inspire le désir de le prier et d’implorer « son secours. »
Et si toutes ces choses ne se passent dans l’amc, dit le jésuite, l’action n’est pas proprement péché, et ne peut être imputée, comme M. Le Moine le dit en ce même endroit et dans toute la suite.
En voulez- vous encore d’autres autorités? En voici; mais toutes modernes, me dit doucement mon jairséniste. Je le vois bien, dis-je; et, en m’adres.sant à ce père , je lui dis : O mon père , le grand bien que voici pour des gens de ma connoissance ! il faut ((uc
je vous les amène. Peut-être n’en avez-vous guère vu qui aient moins de péchés ; car ils ne pensent jamais à Dieu ; les vices ont prévenu leur raison : « Ils n’ont • jamais connu ni leur infirmité , ni le médecin qui la « peut guérir. Ils n’ont jamais pensé à desirer la santé « de leur aine , et encore moins à prier Dieu de la « leur donner; » de sorte qu’ils sont encore dans l’innocence du baptême, selon M. Le Moine. « Ils n’ont «jamais eu de pensée d’aimer Dieu, ni d'être con- « trits de leurs péchés ; . de sorte que, selon le père Annat, ils n’ont commis aucun péché par le défont de charité et de pénitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont jamais le moindre remords n’a interrompu le cours. Tous ces excès me faisoient croire leur perte assurée ; mais , mon père , vous m’apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré. Béni soyezvous, mon père, qui justifiez ainsi les gens! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu’on auroit crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre! J’avois toujours pensé qu’on péchoit d’autant plus qu’on pensoit moins à Dieu ; mais, à ce que je vois , quand on a j)U gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. Point de ces pécheiu's à demi , qui ont quelque amour pour la vertu ; ils seront tous damnés ces demi-pécheurs ; mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mé-
DE LA GRACE ACTUELLE. ;3 lange, pleins et achevés, l’enfer ne les tient pas : ils ont trompé le diable à force de s’y abandonner.
Le bon père, qui voyoit assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s’en échappa adroitement; et, sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence, il me dit seulement: Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients , sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seroient sans péché , s’ils n’avoient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu’ils en ont tous ; et que Dieu n’a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu’il va faire, et le désir, ou d’éviter le péché, ou au moins d’implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n’y a que les jansénistes qui disent le contraire.
Eh quoi! mou père, lui repartis-je, est-ce là l’hérésie des jansénistes, de nier qu’a chaque fois qu’on fait un péché, il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre? comme dit le père lîauny. C’est une assez plaisante chose d’etre hérétique pour cela. Je croyois bien qu’on fut damné pour n’avoir pas de bonnes pensées; mais qu’on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensois pas. Mais, mon père, je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu’il y a mille gens qui n’ont point ces désirs, qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font va-
nité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n’est pas que vous ne confessiez quehpi’un de ceux dont je parle; car c’est [lariiii les personnes de {jrande qualité qu’il .s’en rencontre d’ordinaire. Alais prenez garde, mon père, aux dangereuses suites de \ otre maxime. Ne remarquez-vous j)as quel effet elle peut liiire dans ces libertins <pii ne cherchent qu’à douter de la religion? (^uel prétexte leur en offrez-vous, quand vous leur dites , commt! une vérité de foi, tpi’ils sentent, à chaque péché qu’ils commettent, un avertisstanent et un de.sir intérieur de s’en abstenir ! (’ar n’est-il pas visible qu’étant convaincus, |iar leur propre expérience, do la fausseté d(! votre doctrine en ce puitit, que vous dites être de foi, ils en étendront la consétpicncc à tous les autres? Ils diront que, si vous n’étes pas véritables en un article, vous êtes sus|iects en tous : et ainsi vous les ohli(;erez à conclure, ou que la religion est fausse, ou du moins (pie vous en êtes mal instruits.
Mais mon second soutenant mon discours, lui dit: Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine , de n’expliquer |>as aussi nettement (jue vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits, « que personne ne pèche qu'il n’ait auparavant la cono noissance de son infirmité, celle du médecin, ledesir « de la guérison , et celui de la demander à iJieu? » Croira-t-on , sur votre parole , <|ue ceux tpii sont plongés dans f avarice, dans l'impudicité, dans les blas-
DE LA GRACE ACTUELLE. 7.'> phèmes , dans le duel , dans la ven[;eance , dans les vols, dans les sacrilèges , aient véritablement le desir d’embrasser la chasteté, riiumilité, et les autres vertus chrétiennes?
I*ensera-t-on que ces philosoplics, qui vantoient si hautement la puissance de la nature, en connussent l'infirinité et le médecin? Direz-vous <|iie ceux qui soutenoient, comme une maxime assurée, « que « ce n’est pas Dieu qui donne la vertu, et qu’il ne <• s’(!st jamais trouvé personne qui la lui ait dcmaiio dée, » pensassent à la lui demander eux-mémes?
Qui |K)urra cixiire que les épicui'ieiis, <]ui uioient la Providence divine, eiLssent des mouvements de prier Dien? eux qui disoient, s que c’étoil lui foire « injure de l’implorer dans nos besoins, comme s’il « eût été capable de s’amuser à penser û nous. »
Et enfin, comment s’imaginer que les idolâtres et les athées aient dans toutes les Umtations qui les portent au péché, c’est-â-<lire une infinité de fois en leur vio, le désir de prier le vrai Dieu, cpi’ils ignorent, de leur donner les vraies vertus qu’ils ne connoissent pas?
Oui, dit le bon j)ère d’un ton résolu, nous le dirons; (U plutôt que de dire qu’on pèche sans avoir la vue que l’on fait mal , et le désir do la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation ; car vous ne sauriez me montrer, au moins par l’Écriture, que cela ne soit pas.
Je pris lu parole à ce discours pour hii dire ; Eh
quoi! mon père, faut-il recourir à l’Écriture pour montrer une chose si claire? Ce n’est pas ici uu point de loi, ni même de raisonnement; c’est une chose de fait : nous le voyons , nous le savons , nous le sentons.
Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père avoit prescrits , lui dit ainsi : Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu’à l’Écriture, j’v consens ; mais au moins ne lui résistez pas, et puisqu'il est écrit, « que Dieu n’a pas révélé ses juge- B ments aux gentils, et qu’il les a laissés errer dans B leurs voies , » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent b avoir été aban- B donnés dans les ténèbres et dans l’ombre de la B mort. »
Ne vous sufBt-il pas, pour entendre l’erreur de votre principe , de voir que saint Paul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu’il déclare avoir commis par ignorance , et avec zélé ?
Ne sufïit-il pas de voir par l’Évangile que ceux qui crucifioient Jésus-fihrist avoient besoin du pardon qu’il demandoit pour eux, quoiqu’ils ne connussent point la malice de leur action, et qu’ils ne l’eussent jamais faite, selon saint Paul, s’ils en eussent eu la connoissance?
Ne suHBt-il pas que Jésus-Christ nous avertis.se qu’il y aura des persécuteurs de l’Église <]ui croiront rendre service à Dieu en s’efforçant de la ruiner; pour nous faire entendre que ce péché , q>ii est le plus grand de tous, selon l’Apôtre, peut être commis par
DES PÉCHÉS D’IGNORANCE. 77 ceux qui sont si éloignes de savoir qu’ils pèchent, qu’ils croiroieut pécher en ne le faisant pas? Et enfin ne suffit-il pas que Jésus-Christ lui-même nous ait appris qu’il y a deux sortes de pécheurs , dont les uns pèchent avec counoissancc , et les autres sans eounoissancc ; et qu’ils seront tous châtiés , quoicpi’à la vérité différemment ?
Le bon père , pressé par tant de témoignages de l’Écriture, à laquelle il avoit eu recours, commença à lâcher pied ; et, lai-ssant pécher les impies sans inspiration , il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les justes ne pèchent jamais sans (jue Dieu leur
donne Vous reculez, Itii dis-je en l’interroinpant,
vous reculez , mon père : vous abandonnez le principe général, et, voyant qu’il ne vaut plus rien à l’égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition , et le faire au moins subsister pour les justes. Mais cela étant , j’en vois l’usagi! bien raccourci ; car il ne serviia plus à guère de gens ; et ce n’est quasi pas la peine de vous le disputer.
Mais mon second, qui avoit, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il étoit prêt sur tout, lui répondit ; Voilà, mon père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Alais vous y êtes aussi peu en as.surance. L’exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu’ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans (|u’ils s’en aperçoivent? N’appreuons-nous pas des saints memes combien la concupiscence leur tend de pièges
78 QUATUIÈME LETTRE,
secrcts, <‘t combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu’ils soient, ils donnent à la volupté ce qu’ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?
Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s’emporter dans la disjmte à des mouvements d’aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l’beure d’autre témoignage, sinon qu’ils agissent do la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu’ils s’en aperçoivent quelquefois que long-temps après !
Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parcequ’ils les croient effectivement bonnes , comme l’bistoire ecclésiastique en donne des exemples; ce qui n’empêclic jws, selon les Pères, qu’ils n’aient péché dans ces occasions?
Et sans cela, comment les justes auroient-ils des péchés cachés ? Commimt seroit-il véritable que Dieu seul en connoit et la grandeur et le nombre ; que personne ne sait s’il est digne d’antour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu’ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même?
Concevez donc , mon père , que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez jiour pécher, de connoitre le mal et d’aimer la vertu contraire, puisque la pas-
DES PÉCHÉS D'IGNOIIANCE. -g sioa que les impies ont pour les vices témoigne assez qu’ils n’oiit aucun désir pour la vertu ; et que l’amour que les justes ont pour la vertu témoigne liautemeut qu’ils n’oiit pas toujours la connoissance des péchés qu’ils commettent chaque jour, selon l’Écriture.
Et il est si vrai (pie les justes pèchent en cette sorte, qu’il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment iiourroit-on concevoir (jiie ces aines si pures, qui fuient avec tant de soin et d’ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu’elles s’en aperçoivent, et qui pèchent néanm oins plusieurs fois chaque jour, eussent ii chaque fois , avant que de tomber, « la connoissance de «leur infirmité en cette occasion , celle du médecin, « le désir d(! leur santé, et celui de prier Dieu de les « secourir, » et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zéléi;s ne laissassent pas de passer outre et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes, n’ont pas toujours ces connoissanccs, ces désirs, et toutes ces inspirations, toutes les fois qu’ils pèchent; c’est-à-dire, pour user de vos termes, qu’ils n’ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions oii ils pèchent. Et ne dites plus, avec vos nouveaux auteurs, qu’il est impossible qu’on pèche quand on ne connott pas la justice; mais dites plutôt, avec saint Augustin et les anciens Pères, t[u’il est impossible qu’on ne pi'che pas quand on ne connoit jws la justice ; Necesse est ut peveel , a quo ignorât ur justifia.
8o QUATRIÈME LETTRE.
Le bon père, se trouvant aussi empêché tle soutenir son opinion au regard des justes (ju’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage; et apiès avoir un peu rêvé : Je m’en vas bien vous convaincre , nous dit-il. Et reprenant son père Bauny à l’endroit mémo qu’il nous avoit montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savois bien qu’il ne manquoit pas de bonnes jireuves. làsez ce qu’il cite d’Aristote , et vous verrez qu’après une autorité si expresse , il faut brider les livres de ce prince des philosophes , ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu’étahlitle père Rauny ; il dit premièrement n qu’une action ne peut être im- « putée à blâme lorsqu'elle est involontaire. » Je l'avoue, lui dit mon ami. Voila la première fois, leur dis-je que je, vous ai vus d’accord. Tenez- vous-en là, mon père, si vous in’en croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu’une action soit volontaire. J’ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez là-des.sus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin qu’une action « soit volontaire , il faut ipi’elle procède d’homme « qui voie, qui sache, qui pénétre ce qu’il y a de bien Il et de mal en elle. VoLUNT.tRitiM e.st, dit-on commun nément avec le philosophe ( vous savez bien que « c’est Aristote , me dit-il en me serrant les doigts ) , 0 ffuod Jîl a principio cognoscente singula , in quibus « c.û actio : si bien que, quand la volonté, à la volée
DES PÉCHÉS D'IGNORAKCE. Si » et sans discussion, se porte à vouloir ou abhorrer, « faire ou laisser quelque chose, avant que l’entende- • ment ait pu voir s’il y a du mal à la vouloir ou à la • fuir, la faire ou la laisser, telle action n’est ni bonne B ni mauvaise, d’autant qu’avant cette perquisition, « cette vue et réflexion de l’esprit dessus les qualités « bonnes ou mauvaises de la chose à laijuclle on « s’occupe , l’action avec laquelle on la fait n’est vo- « lontaire. »
Eh bien! me dit le père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je, qu’Aristote est de l'avis du père Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon père ! il ne suffit pas, pour a{jir volontairement, qu’on sache ce que l’on fait, et qu’on ne le fesse que pareequ’on le veut faire? mais il fout de plus « que l’on voie, que l’on sache et que l’on pé- B nétre ce qu’il y a de bien et de mal dans cette ac- B tion? » Si cela est, il n’y a guère d’actions volontaires dans la vie ; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d’excès dans les débauches, que d’emportements dans le carnaval qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons, ni mauvais, pour n’étre point accom|)agnés de ces réflexions d’esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l’on fait ! Mais est-il possible , mon père, qu’Aristote ait eu cette pensée? car j’avois ouï dire que c’étoit un habUe homme. Je m’en vas vous en éclaircir, me dit mon janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d’Ai-istote, il l’ouvrit au commencement du troisième livre , d’où le père
Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon père : Je vous panloime d’avoir cru, sur la foi du père Rauny, qu’Aristote ait été de ce sentiment. • Vous auriez changé d’avis, si vous l’aviez lu vouslucmc. Il est bien vrai qu’il enseigne « qu’afin qu'une « action soit volontaire, il faut connottre les particu- « larités de cett<! action: sinoula in ijuibusest actio. » Mais qu’enteud-il par-là , sinon les circonstances particulières de l’action, ainsi que les exemples (ju’il en donne le justifient clairement, n’en rapportant point d’autre que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances , comme « d’une personne qui , vou- « lant monter une machine , en décoche un dard qui « blesse quelqu’un ; et de Mérope, qui tua son fils en • pensant tuer son ennemi, « cl autres semblables?
Vous voyez donc par-là quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires ; et que ce n’est que celle des circonstances particulières qui est appelée pai’ les théologiens, comme vous le savez fort bien , mon père, X ignorance du fait. Mais, quant à celle du droit , c’esl-à-dii-e (|uant à l’ignorance du bien et du mal qui est eu l’action, de laquelle seule il s’agit ici, voyons si Aristote est de l’avis du père Bauny. Voici les paroles de ce pliilo.sophe : « Tous les méchants O ignorent ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils doivent « fuir; et c’est cela même qui les rend méchants et n vicieux. C’est pourquoi on ne peut pas dire que,
« parceqii’un .homme ignore ce qu’il est à propos « qu'il lasse pour satisfaire à son devoir, son action <• soit involontaire. Car cette ignorance dans le clioix
DES l'ECIlltS D'IÜNORANCE. 83 n (lu bien et du m;il ne fait pas qu’une action soitino volontaire, mais seulement qu’elle est vicieuse. « L’on doit dire la même chose de celui qui ignore en « général les règles de .son devoir, puisque cette igno- « rance rend les hommes dignes de blâme, et non « d (îxcuse. Et ainsi l’ignorance qui rend les actions « involontaires et excusables, est seulement celle « qtii regarde le fait en particulier, et ses circonstan- « ces singulières : car alors on pardonne à un homme, « et on l’excuse, et on le considère comme ayant agi O contre son gré. »
Après cela, mon père, direz-vous encore qu’Aristote soit de votre opinion? Et qui ne s’étonnera de voir qu’un philosophe païen ait été plus éclairé (jyç vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale , et à la conduite même des âmes , qu’est la connoissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N’espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des jdiilosophes, et ne résistez plus au prince des théologiens, qui décide ainsi ce point, au livre I de ses Rétr. , chap. XV : « Ceux qui pèchent par ignorance, ne font « leur action que parcequ’ils la veulent taire, quoi- » qu’ils pèchent sans qu’ils veuillent pécher. Et ainsi « ce péché même d’qpiorance ne peut être commis « que par la volonté de celui qui le commet, mais « par une volonté qui se fjortc à l’action, et non au « péché , ce qui n’empêche pas néanmoins que l’ac- « tion ne soit péché, pareequ’il suffit pour cela qu'on
84 QUATRIÈME LETl’RE. DES PÉCHÉS, etc.
« ait fait ce qu’on étoit obligé de ne point faire. »
Le père me parut surpris , et plus encore du passage d’Aristote, que de celui de saint Augustin. Mais , comme il pensoit à ce qu’il devoit dire, on vint l’avertir que madame la maréchale de.... et madame la marquise de.... le demandoient. Et ainsi, en noms quittant à la hâte : J’en parlerai, dit-il, à nos pères; • ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons
ici de bien .subtils. Nous l’entendîmes bien; et quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d’être étonné du renversement <|ue cette doctrine apportoit dans la morale. A quoi il me répondit qu'il étoit bien étonné de mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières? Il m’en donna d’étranges exemples , et remit le reste à une autre fois. J’espère que ce que j’en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien.
Je suis, etc.
Dessein des jésuites en établissant une nouvelle morale. Deux sortes de casuistes parmi eux : beaucoup de relàcbés. et quelques uns de sévères : raison de cette différence. Explication de la doctrine de la Probabilité. Foule d'auteurs modernes et inconnus mis i la place des saiuts Pères.
De Paris, ce 30 mars iCS6.
MoNSIF.ll 11,
Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la morale de ces bons pères jésuites, « de ces a hommes éminents en doctrine et en sagesse qui n sont tous conduits par la sagesse divine , qui est plus assurée que toute la philosophie. » Vous pensez peut-être que je raille : je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé ; Imagoprimi sæcufi. Je ne fais que copier leurs paroles , aussi bien que dans la suite de cet éloge: 0 C’est une société d’hommes, ou plutôt d’an- « ges, qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : Al- « lez, anges prompts et légers. » La prophétie n’en est-elle pas claire? «Ce sont des esprits d’aigles ; c’est « une troupe de phénix , uii auteur ayant montré « de[)uis peu qu’il y en a plusieurs. Ils ont changé la « fece de la chrétienté. » Il le faut croire, puisqu’ils le disent. Et vous l’allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J’ai voulu m’en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que notre ami m’en avoit appris. J’ai voulu les voir eux-mémes; mais j’ai trouvé qu’il ne m’avoit rien dit que de vrai. Je pense qu’il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j’eus avec lui , il me dit de si étranges choses, que j’avois peine à le croire; mais , il me les montra dans les livres de ces pères : de sorte qu’il ne me resta à dire pour leur défense, sinon que c’étoient les sentiments de quelques particuliers qu’il n’étoit pas juste d’imputer au corps. Et en effet, je l’assurai que j’en counoissois qui sont aussi sévères que ceux qu’il me ci toit sont relâchés. Ce fut sur cela qu’il me découvrit l’esprit de la Société, qui n’est pas connu de tout le monde, et vous serez prtitétre bien aise de l’apprendre. Voici ce qu’il me dit.
Vous pensez beaucoup faire on leur faveur de montrer qu’ils ont de leurs pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n’appartiennent pas à toute la Société. Je le sais bien ; car si cela étoit , ils n’en souffriroient pas qui y fus.sent si contraires. Mais puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même , que.l’esjirit de la Société n’est pas celui de la sévérité chrétienne; car, si cela étoit, ils n’en souffriroient pas qui y fussent si opposés. Eh quoi ! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C’est sans doute qu’ils n’en ont aucun d'arrêté , et que chacun a la liberté de dire à
POLITIQUE DES JÉSUITES. 87 l’aventure ce qu’il pense. Cela ne peut pas être , me répondit-il ; un si grand corps ne subsisteroit pas dans une conduite téméraire , et sans une ame qui le gouverne et qui régie tous ses mouvements : outre qu’ils ont un>ordre particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de leurs supérieurs. Mais quoi ! lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? C’est ce qu’il faut vous apprendre, me réjiliqua-t-il.
Sachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs : ce n’est pas leur dessein. .Mais ils n’ont pas aussi pour unique but celui de les réformer: ce seroit une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ontassez bonne opinion d’eux-mémes pour croire qu’il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s’étende par-tout, et qu’ils gouvernent toutes les consciences. Et parceqne les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner qucbjues sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l’égard de ceux-là , afin d’avoir de quoi satisfaire tout le monde. C’est pour cette raison qu’ayant af&irc à des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes , il est nécessaire qu’ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité.
De ce principe vous jugez aisément que s’ils n’avoient que des casuistes relâchés, ils ruineroientleur ]uincipal dessein , qui est d’embrasser tout le monde ,
8s CINQUIÈME LETTRE,
puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n’y en a pas beaucoup de cette sorte , ils n'ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont pou pour peu ; au lieu que la foula des casuistes relâchés s’offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement.
C’est par cette conduite obligeante et accommodante , comme l’appelle le père Potau , qu’ils tendent les bras à tout le monde : car, s’il se présente à eux quelqu’un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis , ne craignez pas qu’ils l’en détournent; ils loueront, au contraire, et confirmeront une si sainte résolution ; mais qu’il en vienne un autre qui veuille avoir l’absolution sans restituer, la chose sera bien difficile, s’ils n’en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.
Par-là ils conservent tous leurs amis , et se défendent contre tous leurs ennemis ; car, si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères , avec quelques livres qu’ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne ; et les simjtics , et ceux qui n’approfondissent pas plus avant les choses, se contententdeces preuves.
Ainsi, ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu’on leur demande, que , quand ils se trouvent en des f>ays où un Dieu crucifié passe pour folie , ils suppriment le scandale de la croix , et nepréchcntque Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait
DE LA PROHABILITÉ. 89
dans les Indes et dans la Chine , où ils ont permis aux chrétiens l'idolâtrie même , par cette subtile invention, de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adoraûons publiques <|u’ils rendent à l’idole Cachiuchoam et à leur Keum-fùcum , comme Gravina , dominicain , le leur reproche ; et comme le témoigne le Mémoire, en espagnol, présenté au roi d’Espagne Philippe iv, par les Cordeliers des lies Philippines, rapporté par Thomas Um-tado dans son livre du Martyre de la foi, page 427. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de Propagandâ fde fiit obligée de défendre particulièrement aux jésuites, sur peine d'excommunication, de permettre des adorations d’idoles sous aucun prétexte , et de cacher le mystère de la croix à ceux qu’ils instruisent de la religion , leur commandant expressément de n’en recevoir aucun au baptême qu’après cette coiinoissance , et leur ordonnant d’exposer dans leurs églises l’image du Crucifix, comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation, donné le 9*= juillet 1646, signé par le cardinal Cap- {K>ni.
Voilà de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre à la fiiveur de la doctrine des opinions probables , qui est la source et la base de tout ce dérèglement. C’est ce qu’il faut que vous appreniez d’euxmémes; car ils ne le cachent à personne , non plus <|tie tout ce que vous venez d’entendre , avec cette seule différence , qu’ils couvrent leur prudence bu-
mainc et politique du piétextc d'une prudence divine et chrétienne ; comme si la foi , et la tradition qui la maintient , n’etoit pas toujours une et invariiible dans tous les temps et dans tous les lieux ; comin(; si c’étoit à la réj'le à se fléchir pour convenir au sujet qni doit lui être conforme ; et comme si les âmes n’avoient, pour se purifier de leurs taches, qu’à corrompre la loi du Seigneur ; au lieu « que la loi du Sei- «gneur, qui est sans tache et toute sainte, est celle n qui doit convertir les aines , » et les conformer à ses salutaires instructions !
Allez donc , je vous prie , voir ces bons pères , et je m’assure que vous remarquerez aisément, dans le relâchement de leur morale , la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y veiTcz les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l’aine et la vie; vous y verrez tant de crimes palliés, et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu’ils l’entendent. Comme leur mdrale est toute païenne , la nature suffit pour l’observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, nous lui donnons d’autres vertus pour objet. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices par d’autres vices ; ce n’est pas seidement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion; c’est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. Laloi\;t la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets.