‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 9 sur 47 · DU JEUNE · texte numérisé non relu

DU JEUNE

Mais , pour dégager l'ame de l'amour du mondé , pour la retirer de ce qu'elle a de plus cher, pour la foire mourir à soi-même , pour la porter et l'attacher unic|uement et invariablement à Dieu , ce n'est l'ouvrage que d'une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l'on a toujours un plein pouvoir, qu'il le seroit de nier que ces vertus , destituées d'amour de Dieu, lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chréüennes, ne sont pas en notre puissance.

Voilà comme il me parla , et avec beaucoupNle douleur; car ü^'afflige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi , j'estimai ces bons pères de l'excellence de leur politique , et je fus , selon son conseil , trouver un bon casuiste de la Société. C'est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler exprès. Et comme j'étois instruit de la manière dont il les folloit traiter, je n'eus pas de peine à le mettre en- train. Il me fit d’abord mille caresses, cajil m’aime toujours ; et après quelques discours indifféi-euts, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne , afin d’entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j’avois de la peine à le supporter. Il m’exhorta à me foirç violence ; mais , comme je continuai à me plaindre , il en fut touché , et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m’en offrit en effet plusieurs qUl ne me convenoient point, lorsqu’il s’avisa enfin de me demander si je n’avois pas de peine à dormir sans souper. Oui , lui dis-je , mon

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père, et cela m’oblige souvent à foire collation à midi et à souper le soir. Je suis bien aise , me répliqua-t-il , d’avoir trouve ce moyen de vous soulager sans pécbé : allez, vous n’étes point oblige à jeûner. Je ne veux pas que vous m’en croyiez, venez à la bibliothèque. J’y fus , et là , en prenant un livre ; En voici la preuve, me dit-il , et Dieu sait quelle ! C’est Escobar. Qui est Escobar, lui dis-je , mon père ? Quoi ! vous ne savez pas qui est Escobar de notre Société , qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères ; sur quoi il foit, dans la préfoce, une allégorie de ce livre K à celui de l’Apocalypse qui étoit scellé de sept a sceaux ? Et il dit que Jésus l’offre ainsi scellé aux « quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Valen- « tia, en présence de vingt-quatre jésuites qui repré- « sentent les vingt-quatre vieillards? » 11 lut toute cette allégorie, qu’il trouvoit bien juste, et par où il me donnoitune grande idée de l’excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage «lu jeûne : Le voici , me dit-il , au tr. i,ex. 18,0.67. “Celui qui « ne peut dormir s’il n’a soupé , est-il obligé de jeù- « ner? Nullement. » N’étes -vous pas content? Non pas tout-à-foit, lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite, me dit-il; ils ont pensé à tout. « Et que dira-t-on , si on peut bien se passer » d’une collation le matin en soupant le soir? Me tt voilà. On n’est point encore ttbligé à jeûner; car O personne n’est obligé à changer l’ordre de ses re- « pas. » O la bonne raison ! lui dis-je. Mais dites-moi ,

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continua-t-il, usez-vous de beaucoup de vin? Non, mon père, lui dis-je, je ne le puis souffrir. Je vous disois cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin , et quand il vous plairoit, sans rompre le jeûne ; et cela soutient toujours. En voici la decision au même lieu , n. 75 : <■ Peut-on , «sans rompre le jeûne, boire du vin à telle heure « qu’on voudra, et même en grande quantité? On le « peut, et même de l’hypocras. » Je ne me souvenais pas de cet hypocras , dit-il ■, il faut que je le mette sur mon recueil. Voilà un bonnête bomme , lui dis-je, qu’Escobar. Tout le monde l’aime, répondit le père : il lait de si jolies questions ! Voyez celle-ci, qui est au même endroit, n. 38 : « Si un homme doute qu’il ait « vingt-un ans, est-il obligé de jeûner? Non. Mais si « j’ai vingt-un ans cette nuit à une heure après mi- « nuit, et qu’il soit demain jeûne, serai-je obligé de « jeûner demain? Non; car vous pourriez manger au- « tant qu’il vous plairait depuis minuit jusqu'à une « heure, puisque vous n’auriez pas encore vingt-un « ans : et ainsi ayant droit de rompre le jeûne, vous « n’y êtes point obligé. » O que cela est divertissant ! lui dis-je. On ne s’en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre chose. Le bon père, voyant que j’y prenais plaisir, en fut ravi ; et continuant : Voyez , dit-il , encore ce trait de Filiutius, qui est un de ces vingt-quatre jésuites, tome II, tr. 27, part. 2, c. 6, n. i43 : «Celui « qui s’est fati{;ué à quelque chose, comme à pour- « suivre une fille , ad insequendain amicam , est -il

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(I oblif^c de- jeûner? Nullement. Mais s’il .s’est Fatigué « exprès pour être par-là dispensé du jeûne, y seran t-il tenu? Encore qu’il ait eu ce dessein formé, il n’y a sera point obligé. » Eli bien! l’eussiez-vous cru? me dit-il. En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Eli quoi! n’est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut? Et est-il permis de rechercher les occasions de jiécher? ou plutôt n’eston pas obligé de les fuir? Cela seroit as.sez commode. Non pas toujours, me dit-il; c’est selon. Selon quoi? lui dis-je. Ho , ho ! repartit le père. Et si on recevoit quelque incommodité en fuyant les occasions, y seroit-on obligé à votre avis? Ce n’est pas au moins celui du père liauny que voici, p. 1084 : » On ne doit •> pas refuser l'absolutiou à ceux qui demeurent dons « les occasions prochaines du péché , s’ils sont en tel « état qu’ils ne jiuissent les quitter sans donner sujet tt au monde de parler, ou sans qu'ils en reçussent « eux-memes de l’incommodité. » Je in'en réjouis , mon père ; il ne reste plus qu’à dire qu’on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu’il est permis de ne les pas fuir. Cela même est aussi quelquefois permis, :qouta-t-il. Le célébré casuiste Basile Ponce l’a dit, et le père Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici dans le Traité de 1a Pénitence, q. 4> P- 94- 'fhi peut rechercher une

• occasion directement et pour elle-même; primo et « per se, quand le bien spirituel ou temporel de nous

• ou tle notre prochain nous y porte. »

Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve.

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(|uand j’entends des rclifjieux parler de cette sorte ! l'diquoi, mon |>ère, ditcs-moi, en conscience, êtesvous dans ce sentimcnt-là? Non vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai-je, contre votre conscience? Point du tout, dit-il: je ne parfois pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du père IJauny ; et vous pourriez les suivre en sûreté, car ce sont d’habiles gens. Quoi! mon père, pareequ’ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je croyois ne devoir prendre pour régie que l'Ecriture et la tradition de l'Eglise, mais non pas vos casuistes. ü hon Dieu, s’écria le père, vous me fuites souvenir de ces jansénistes ! Est-ce que le père Rauny et Kasilc Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable ? Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr. Je vois bien, me dit le bon père , que vous ne savez pas ce tpie c’est que la doctrine des opinions j)rob<ibles; vous parleriez auti'ement si vous le .saviez. Ah ! vraiment , il faut que je vous en instruise. Vous n’aurez pas perdu votre temps d'être venu ici , sans cela vous ne pouviez rien entendre. C’est le fondement et l’A B C de toute notre morale. Je fus ravi de le voir tombé dans ce que je souhaitois ; et, le lui ayant témoigné, je le priai de m'expliquer ce que c’étoit qu’une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils eu parlent tous généralement, et entre autres, nos vingt-quatre, m princ. ex. 3 , n. 8 : « Une opinion est appelée probable , lors-

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« qu'elle est fondée sur des raisons de quelque con- « sidération. D’où il arrive quelquefois cju’un seul O docteur fort grave peut rendre une opinion pi'oba- « ble. » Et en voici la raison : « car un homme adonné « particulièrement à l’étude ne s’attacheroit pas à O une opinion , s’il n’y étoit attiré par une raison « bonne et suffisante. » Et ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. Il n’en feut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes l’ont voulu faire , ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Écoutez Sanchez, qui est un des plus célébrés de nos pères. Sont. liv. I, chap. ix, n. 7 : Vous douterez n peut-être si l’autorité d’un seul docteur bon et sa- « vant rend une opinion probable ; à quoi je réponds !■ que oui; et c’est ce qu’assurent Angélus, Sylv. « Navarre, Emmanuel Sa, etc. Et voici comme on le « prouve. Une opinion probable est celle qui a un « fondement considérable : or l’autorité d’un homme K savant et pieux n'est pas de petite considération , « mais plutôt de grande considération ; car, écoutez « bien cette raison : Si le témoignage d’un tel homme « est de grand poids pour nous assurer qu’une chose « se soit passée, par exemple, à Rome, pourquoi ne n le sera-t-il pas de même dans un doute de mo- « raie? »

La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde à celles de la conscience! Ayez patience; Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent

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