‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 10 sur 97 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

coup près, indifférent au succès de son livre et à la fortune de son esprit. Bien plus, le Pascal des Pensées continue d'avoir des regrets : « Nous ne nous contentons pas , écrit-il, de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans la vie des autres d'une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paroltre. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet ôlre imaginaire, et nous négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, aiin d'attacher ces vertus à cet être imaginaire. Nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre; et nous serions volontiers poltrons pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre, et de renoncer souvent à l'un pour l'autre... La douceur de la gloire est si grande qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime... La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur, se vante et veut avoir des admirateurs. Et les philosophes môme en veulent. Et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de les avoir lus ; et moi qui écris ceci ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux

qui le liront » croiront que Pascal ne se trompe pas quand

il se soupçonne de vouloir obtenir la gloire d'avoir bien écrit. Au moins, son désir de la réputation, s'il lui en reste, n'est pas de bon aloi; ce n'est pas celui d'un crocheteur, mais il l'a et ne saurait s'en défaire, quelque effort qu'il y déploie. Il demande à Dieu le don de ce dernier renoncement sans trop d'espoir d'être exaucé.

L'affection nerveuse qui ne devait plus le quitter, et dont la maladie qu'il eut à l'âge d'un an était déjà un symptôme» le prit vers dix-huit ans. Etienne Pascal fut nommé, en 1638, à l'intendance de Normandie. Ses fonctions comportaient un grand travail de comptabilité. Ce fut en vue de l'abréger que

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. xxi

Biaise inventa sa machine arithmétique (1639). Ici encore il est permis de constater qu'il est un mathématicien d'occasion. Il faut qu'un événement, une affaire d'amour-propre ou d'intérêt, l'excite à produire. Sans la comptabilité de son père à rendre plus facile, il n'aurait pas songé à sa machine arithmétique. L'exécution lui fut pénible. 11 eut le courage de surveiller la façon de plus de cinquante modèles. Dix ans plus tard (16/(9), dans une note au public, il énumère les tâtonnements et les difficultés de l'entreprise. Malgré tout, cette machine arithmétique n'était pas pratique. Ce n'était qu'un beau jouet dont on ne s'est pas servi. Ce fut également à Rouen qu'il eut connaissance des expériences faites en Italie par Torricelli et qui furent le point de départ de celles qu'il dirigea lui-même sur la pesanteur de l'air. Cela dura longtemps. Le sol plat de la Normandie s'y prêtait mal. 11 lui fallut recourir à son beau- frère, qui pratiqua, sur ses indications, la fameuse expérience du Puy-de-Dôme (16^8). Ses infirmités, jointes à d'autres soucis , l'avaient dès lors déterminé à abandonner l'étude des sciences exactes auxquelles il ne revint qu'une fois (1658), Encore sa théorie de la Roulette qu'il « trouva sans y penser », dit M™* Périer, ne fut-elle qu'une distraction.

L'année 1647 est une ère dans la vie de Pascal. Mais il est nécessaire de remonter un peu plus haut. L'envoi de son père à Rouen avait été le résultat d'une révolution dans l'intérieur de la famille. Etienne Pascal vaquait tranquillement à l'éducation de son fils, lorsque le gouvernement dépensier <le Richelieu avait eu besoin de convertir les rentes sur l'Hôtel de Ville, afin de se procurer des ressources (mars 1638). La meilleure part du bien d'Etienne Pascal était précisément en rentes sur l'Hôtel de Ville. 11 y eut une réunion chez le chancelier Séguier de rentiers intéressés à la conversion. On

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