XXII INTRODUCTION
n'était pas content du pouvoir. « Il se dit, ce jour-là, des paroles et on y — chez Séguier — fit quelques actions un peu violentes ^ »> Etienne Pascal n'était pas un de ceux qui criaient le moins fort. « Lui et un nommé De Bourges, avec un avocat au parlement, dit Tallemant des Réaux, firent bien du bruit et, à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent grand'peur au garde des sceaux Séguier. » Richelieu ordonna d'arrêter les meneurs. Etienne Pascal, qui en était un, afin de se soustraire à la colère du Maître, se sauva en Auvergne, où il se tint caché. Le salut lui vint d'où il ne ^a^ tendait pas, c'est-à-dire de Jacqueline, sa fille cadette. C'était une jeune fille d'un talent précoce, qui faisait des vers à treize ans, était déjà répandue dans le monde des précieuses et promettait d'être une nouvelle Scudéry. Chez une sœur de Pascal, destinée à mourir en quelque sorte mart^Te à Port-Royal des Champs, cette poésie est trop délurée. On en pourra juger par un échantillon, La reine était enceinte de Louis XIV. Jacqueline compose une épigramme « sur le mouvement que la reine a senti de son enfant ». La société encore très rude, sortie des guerres civiles, n'avait point acquis la délicatesse qu'elle aura bientôt. Trente ans après, les vers de Jacqueline n'auraient pas été reçus à la cour. Les voici dans leur verdeur originale :
Cet invincible enfant d^un invincible père
Déjà nous fait tout espérer, Et quoiqu'il soit encore au ventre de sa mèrey
Il se fait craindre et désirer, n sera plus vaillant que le dieu de la guerre, Puisqu'avant que son œil ait vu le firmament,
S'il reroue un peu seuleroent, C'est à nos ennemis un tremblement de terre.
La future sœur de sainte Euphémie a choisi un sujet difllcile; cette fillette de treize ans est trop instruite. Si elle avait continué de suivre cette voie, il n'est pas probable qu'elle eût
L Marguerite Périer, Vie de la sœur sainte Euphémie,
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, xxiii
pu servir d'enseigne à Victor Cousin, qui a commencé par elle sa galerie de portraits de femmes célèbres du xvu* siècle *, Dans Pavant-propos de son édition de 1856, Victor Cousin, qui appelle à juste titre Jacqueline une femme bien peu connue, mais qui la fait connaître beaucoup plus qu'elle ne l'a été de son temps, constate qu'elle « avait reçu du ciel de rares facultés et les a volontairement négligées pour un objet plus grand que toute la gloire humaine », qu'elle a jeté dans le monde « un très vif éclat », et alla de bonne heure I ensevelir dans un cloître les agréments de son esprit et de sa personne ». Les agréments de son esprit sont réels; l'énergie de son caractère l'a fait estimer de ceux qui l'ont approchée. Quant aux agréments de sa personne, la petite vérole les avait fait disparaître à l'heure où elle est censée les avoir ensevelis dans un cloître. Cet accident pourrait n'avoir pas Dui à sa vocation. Quoi qu'il en soit, c'était une petite bourgeoise, avisée, spirituelle et pleine d'entregent, lorsqu'en 1638, elle fut admise à présenter elle-même à Anne d'Autriche l'épigramme qu'on a lue plus haut. Dans l'antichambre où elle attend que la reine veuille bien la recevoir, elle rencontre Mademoiselle, fille de Monsieur, frère du roi, qui lui dit : « Puisque vous faites si bien des vers, faites-en pour moi. » Jacqueline se retire dans un coin et revient au bout d'un instant avec les vers suivants :
Muse, notre grande princesse, Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse A louer sa beauté ; mais il faut avouer
Qu'on ne sauroit la satisfaire, Et que le seul moyen qu'on a de la louer, C'est de dire en un mot qu'on ne le sauroit faire.
L'improvisation plut. Jacqueline a fait de meilleurs vers. Ceux-ci sont de 1643 ; elle avait dix-huit ans. Elle semble
1. Jacqueline Pascal, Premières études sur les femmes illustres de la ioeUté du XVII* siècle, 1 vol. in-8«». Paris, 1844} 2« édit. en 1849} 9« édit., 1878, 1 vol. in-18.