Ikmkr$ portraitê liUérairet
XLVi INTRODUCTION.
11 s'était appliqué à rechercher dans les écrivains classiques tout ce qui a trait aux bienséances et aux agréments de la yie. Hôte assidu de la cour de France, lié avec Balzac* les duchesses de F^esdlguières et de Glairambault, enfin avec les ducs de Roannez et de La Rochefoucauld, « il nous a laissé, dit Moreri, les règles d'une politesse dont il a lui-même créé le modèle ». Il était fort prisé de M"® d'Aubigné (M"® de Maintenon) à qui il enseignait « les belles manières » et dont il brigua la main. Dans sa correspondance, il prête à La Rochefoucauld des mots tout à fait dignes de ce qu'on sait de lui. La Rochefoucauld lui avoue qu'il « croit qu'en morale Sénèque étoit un hypocrite et Épicure un saint ». Une autre fois La Rochefoucauld lui dit : (( Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que l'apparence *. »
L'importance que se donne Méré en mathématiques n'est pas acceptée de Pascal qui écrit de lui à Fermât (juillet 1651): (( Il a très bon esprit, mais il n'est pas géomètre; c'est, comme vous savez, un grand défaut; et même il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à Tinfini et croit fort bien entendre qu'elle est composée de points en nombre fini et jamais je n'ai pu l'en tirer; si vous pouviez le faire, on le rendroit parfait. » Si Méré n'est point géomètre, il
i. Dangeau écrit dans son journal à la date du 23 janvier 1685 : J'appris la mort du chevalier de Méré ; c*étoit un homme qui avoit beaucoup d*esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d*honneur. n y en a un qui a excité la colère de M"*" de Sévigné. Ce sont les conversations de M. D. C. et du C. D. M. (maréchal de Clairambault et du chevalier de Méré), 1669, in-12, réimprimé en 1671 avec un discours sur la Justesse dirigé contre Voiture. « Corbinelli, dit la marquise, abandonne le chevalier de Méré et son chien de style; et la ridicule critique qu'il fait en collet monté d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture; tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas. » On a publié les œuvres de Méré, 2 vol. in-12. Amsterdam, 1692; puis un volume d'œuvres posthumes, 170U, 1701, 1710. Les amateurs payent assez cher un volume de lui : Maximesy sentences et réflexions morales et politiqtieSf in-12. Paris, Castin ou Cavelier, 1687, qu'on ne trouve pas dans les œuvres.
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D'en jouit pas moins de l'estime de Pascal qui semble avoir essayé d'établir la distinction qu'il y a entre lui et Méré dans le fragment des Pensées connu sous le titre de : Différence entre Vesprit de géométrie et Vesprit de finesse. L'esprit de géométrie personnifie Pascal ; l'esprit de finesse est représenté par Méré. Pascal a la force d'esprit, Méré voit bien ; « Dans l'esprit de finesse les principes sont dans l'usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tête et de se faire violence. 11 n*est question que d'avoir bonne vue; mais il faut l'avoir bonne. » Méré a bonne vue; il n'est pas géomètre parce qu'il n'a pas la force de se tourner vers les principes. Par contre, les géomètres ne sont pas fins: ils ne voient pas ce qu'il y a devant eux; ils sont accoutumés à des principes nets et grossiers. Ils se perdent dans les choses de finesse. Les principes ne se laissent pas manier. Us sont ténus ; on les sent plus qu'on ne les voit : a Ce sont des choses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes et que ce seroit une chose infinie de l'entreprendre. » De sorte qu'ordinairement la géométrie exclut la finesse et celle-ci la géométrie. La finesse juge d'un coup d'œil, n'a pas de profondeur, parce qu'elle n'a pas de patience, a Les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et tout à fait hors d'usage. » Pascal envie à Méré cette finesse, cette promptitude de jugement qu'il tient sans doute de la nature, qu'il tient plus de l'usage, de la fréquentation de la Cour, d'un frottement continuel avec les hommes que la vie de province, les mathéniatiques et les Jansénistes ne lui ont pas donnée à lui Pascal. On demande ce que Pascal a fait dans l'intervalle de 1648 à 1654 qui sépare ses deux conversions. Sa sœur,
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j^me périer, n'en dit rien ; sa nièce Marguerite Périer n'en dit pas grand'chose. L'une et l'autre ne semblent pas satisfaites de lui durant celte période, qui est celle de sa vie mondaine. Eh bien, c'est la plus féconde, c'est celle qui a fait Pascal. 11 quitte son cabinet de travail, ses instruments. Au lieu de pâlir sur les secrets de la nature inanimée, il a entrepris Tétude de l'homme. 11 est allé le voir de près, s'amuser, jouer, causer, assister au spectacle de ses mœurs, vivre en un mot. A première vue, de ce long espace de six ans, il n'y a pas plus de trace dans ses œuvres que dans le récit de ceux qui ont raconté sa vie. C'est encore une erreur d'optique. Outre qu'il se prépare aux Provinciales et aux PensceSf qu'il entretient une correspondance étendue, on y peut rapporter plusieurs de ses écrits importants. Le discours sur les passions de l'amour, plusieurs opuscules, les meilleurs, qu'on a coutume d'annexer aux Pensées, mais qui sont antérieurs, trahissent un état mental fort différent de celui qui présida à l'éclosion des Pensées, De quelque côté qu'il se tourne, son activité violente le poursuit. Méré, qui fut un gros événement sur son chemin, parle des notes de voyage qu'il inscrit sur des tablettes ; il a dû prendre aussi des notes de jeu dans la compagnie de Méré qui était joueur. Pourquoi la solution du problème de la Roulette n'en serait-elle pas un souvenir? Ce ne sont que des incidents. Tous les jours, il lit Montaigne, Épictète, spécule sur la politique.
Avant tout, il va dans le monde. 11 a besoin de relations, car il est ambitieux; il songe à prendre une charge et h se marier. Mais il lui aurait fallu plus de bien qu'il n'avait. 11 eu avait peu; il faisait l'aumône sur son nécessaire, « ayant peu de bien, dit M"*' Périer, et étant obligé de faire une dépense qui excédoit son revenu ». 11 avait hérité de son père en 1651. En 1652, sa sœur Jacqueline, en entrant à Port-Royal, lui avait abandonné une partie du sien. 11 ne juge pas que cela est suffisant puisque Tannée suivante, quand Jacqueline fait profession à Port-Royal, il s'oppose, de concert avec
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M"** Périer, à ce qu'elle dispose de ce qui lui reste en faveur de la communauté. Il y eut une négociation douloureuse. Jacqueline est humiliée. Elle se plaint vivement ^ Quand elle est résolue de faire profession, elle en écrit à son frère et à sa sœur. Elle ne s'attendait à aucune opposition de leur part, a Vous savez, dit-elle à la mère supérieure, que j'avois quelque raison de vivre dans cette confiance, vu Tunion et Famitié que nous avions toujours eues ensemble. » Celte confiance était mal fondée. Ils ont pris sa demande au point de vue séculier. Font accusée d'ingratitude à leur égard. Ils ont allégué en outre que la succession de leur père étant restée indivise en vertu de conventions particulières consenties entre eux, il y aurait sujet à des litiges. C'est une grande épreuve à subir. Jacqueline en est réduite à difiérer sa profession ou à se faire admettre à Port-Royal par charité. On lui conseille de passer outre et l'on finit par en référer à M. Singlin qui est aussi d'avis de passer outre. Elle se résignerait à n'être que sœur converse. M. Singlin repousse la proposition avec hauteur. La fille d'Etienne Pascal ne pouvait pas être sœur converse à Port-Royal. Puis la mère Agnès inlenient. Ce qui arrive ne la surprend pas. « Vous saviez bien, dit-elle à Jacqueline, que celui* qui a le plus d'intérêt à cette affaire est encore trop du monde et même dans la vanité et les amusements pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa commodité particulière; et de croire qu'il auroit assez d'amitié pour le faire en votre considération, c^éioit espérer une chose inouïe et impossible. » — Ce n'est pas inouï dans notre famille, répond Jacqueline, qui cite l'exemple de son oncle. Ce sont des hasards sur lesquels il ne faut pas compter, reprend la mère Agnès. Le bien est nécessaire à la vie ; on ne saurait s'en passer tout à fait. Mais
1. Relation de la sœur de sainte Euphémie Pascal, à la mère prieorc de Port-Rojal, « qa*il faut tenir secrète à cause des personnes qu'elle touche ». Voir Victor Cousin : Jacqueline Pascalf ch. iv.