L INTRODUCTION
il est rare qu'on manqae du néœssaire. Si Dieu yous envoie du bien, prenez-le; s'il permet qu'on nous ôte de celui qui nous appartient, remercions-le. « Feu M. de Saint-Cyran disoit que les richesses sont dans le monde comme les humeurs peccantes du corps, qui se jettent toujours avec plus d'abondance sur la partie la plus foible et la plus susceptible de mal. » Que Jacqueline continue de faire bon visage à sa sœur et à son frère. Elle avait déjà donné une part de son bien à ce dernier. « Vous savez bien, dit la mère Agnès, que vous avez regardé Dieu en cela, et le bien de cette personne qui vous doit être plus chère que tout l'or du monde, et que ce n'a point été par ambition pour le faire grand et lui donner de l'éclat dans le monde. Cela ne lui en donne pas le moyen, puisque avec tout ce que vous lui avez donné vous voyez qu'il ne lui en reste pas assez pour vivre comme les autres de sa condition. » On devait le savoir à Port-Royal. Il y en a d'autres indices. Pascal avait accepté un appartement chez le duc de Roannez; il était associé au même train d'existence fastueuse. On a souvent cité comme exemple de son luxe personnel le carrosse à quatre ou six chevaux qui occasionna l'accident du pont de Neuilly (1654), accident qui aurait déterminé sa deuxième conversion. Ce carrosse était celui du duc de Roannez; Pascal n'avait pas de carrosse. S'il en avait eu un, l'étiquette en vigueur au xvn® siècle ne lui aurait pas permis d'y atteler six chevaux. Le duc de Roannez, qui ne pouvait se passer de lui, l'avait attaché à sa personne, associé en quelque sorte à son rang et aux jouissances de ce rang. Parmi ces jouissances, celle à laquelle Pascal dut être le plus sensible était sans contredit la société des jeunes gens que fréquentait le duc.
L'année où sa sœur fit profession à Port-Royal, Pascal avait trente ans; le duc de Koannez en avait vingt-quatre. La jeunesse qu'ils voyaient n'était pas seulement légère comme elle est toujours. Le temps prétait à des vices de caractère et d'esprit autrement graves. On ne croyait plus à grand'chose ;
LA YIK ET LES OEUVRES DE PASCAL. u
le bien et le mal û'avaient presque plus de sens. Le vieux fond insurrectionnel du xvi« siècle subsistait. Ce n'était pas au spectacle des œuvres de Richelieu et de Mazarin, d'ailleurs si ëminents, que le moral des générations nouvelles pouvait se refaire. Les meilleurs se nourrissaient de Montaigne et de Machiavel. Les héros à la mode étaient les sicaires italiens de l'âge précédent. Retz et Condé en jouaient le rôle avec un succès remarquable. Les athées étaient dans la coulisse à regarder les hommes d'action qui s'escrimaient dans la rue. Pascal est à leur école et ils l'intéressent jusqu'à nouvel ordre. U écrit d'eux dans les Pensées : « Athéisme, marque d'esprit, mais jusqu'à un certain point. » Ils l'amusent et l'instruisent à la fois. Ce sont des sujets à disséquer. S'il ne les avait pas coudoyés, il ne les jugerait pas ensuite de si haut. <( C'est au milieu des émotions du jeu, dit avec raison M. P. FaugèreS dans le bruit des plaisirs et des festins qu'il traversa un moment; c'est parmi les discours de personnages frivoles comme le chevalier de Méré ou cyniques comme Miton et Desbarreaux*, que le besoin de venger la morale et la religion se ût sentir à lui avec plus d'empire. Ses pieds se posèrent un moment sur la fange de cette société corrompue ; mais ses ailes divines n'en furent jamais souillées. » Ces contacts ont opéré en lui une réaction salutaire. Ils étaient on remède, non à son indifférence, il n'était pas indifférent, mais à certains goûts inhérents à la jeunesse, à des désirs vagues, à une activité qui brûlait de se déployer dans les lattes du dehors. L'homme qu'il avait été dans le cabinet lui déplaisait. C'était une vie unie à laquelle il ne pouvait s'accommoder. Il l'avait rojetée. Il avait aspiré à son tour au divertissement; il lui avait fallu « du remuement et de l'ac-