Revue des Deux Mondes (15 septembre
2. Charlotte Gouffîer, sœur du duc de Uoannez, et qui épousa en 1667 le duc de la Feuillade, était née en 1633. Elle est morte en 1683, à Page de cinquante ans. Elle était entrée à Port- Royal en 1656, sous les auspices de Pascal. Dans la supposition qu'il Ta aimée et qu'il a été payé de retour, elle aurait embrassé la vie religieuse afin de n'Ctre pas à un autre que lui. Après la mort de Pascal, elle revint sur sa détermination et en fut punie, disent les Jansénistes. Son premier-né mourut sans avoir reçu lo baptême; le second naquit contrefait; le troisième était une fille naine, morte à dix-neuf ans.
3. Ces neuf extraits de lettres, expurgés dans un intérêt que Pon conçoit par les amis de Pascal, sont de 1656 et précédèrent l'entrée de M"« de Roannez à Port-Royal. Victor Cousin les a publiés.
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cours sur ks passions de l'amour, II y en ayaît pourtant des passages significatifs. Ainsi le fragment qui porte le n*" k n'est pas un lieu commun de piété; il accuse un désespoir morne et d'une intensité que la foi ne parvient pas à dissimuler : 0 II est bien assuré, écrit Pascal à la néophyte de Port-Royal, qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin ; mais quand on commence à résister et à marcher en s'éloignant, on souffre bien; le lien s'étend et endure toute la violence; et ce lien est notre propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort... Avant que l'on soit touché, on n*a que le poids de sa concupiscence qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence, que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie ; car il n'y a point ici de paix. — Jésus-Christ est venu apporter le couteau et non pas la paix*. — Mais néanmoins il faut avouer que comme l'écriture dit que la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu, aussi on peut dire que cette guerre qui paroît dure aux hommes est une paix devant Dieu ; car c'est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le corps sera détruit ; et c'est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie pour l'amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de bien que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul, en répître de la messe d'aujourd'hui, »
M'^° de Roannez avait une quinzaine d'années quand la familiarité de son frère et de Pascal la mit en présence de celui-ci. L'habitude de le voir établit entre eux une amitié étroite. Son alliance n'eût pas seulement satisfait les vœux de
1. Non veni ut mitterem pacem, sed gladium. Matth., x, 34. C*est Tépigraphe mise par Calvin en tête de son Institution chrétienne.
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Pascal, elle eût comblé son ambition, car il en avait alors. 11 y avait la différence du rang et c'était un obstacle, moins grand qu'on n'imaginerait pourtant. La famille Pascal avait près de deux siècles de noblesse ; elle avait occupé de grandes charges dans l'État. Le père de Pascal avait été un des hauts fonctionnaires du Royaume; sa distinction et son mérite personnel étaient d'autres titres. EnGn M"* de Roannez, qui devint plus tard une riche héritière et put disposer d'un duché-pairie après la retraite de son frère à l'Oratoire, avait en ce moment peu de fortune et n'était pas recherchée en mariage. « Comme elle ne pouvoit pas ôtre un grand parti, dit Marguerite Périer, M. son frère, dont on ne savoit pas la résolation, étant encore dans le monde, ceux qui pensoient à elle n'étoient pas de fort grands seigneurs. » Pascal, durant les quelques années où il aspirait à un établissement dans le monde, a pu songer à l'épouser sans que son amourpropre le flattât outre mesure. On lit dans son Discours sur les passions de l'amour : u Quand on aime une dame sans égaiit'j de condition, l'ambition peut accompagner le commencemeotde l'amour; mais, en peu de temps, il devient le maître; c'est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul. Il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent. » Aucune des circonstances qui ont fait échouer le projet présumé quMl eut d'épouser M"* de Roannez n'a transpiré. On ne sait rien non plus des sentiments de M"® de Roannez à cet égard. Le fait que M"' de Roannez accepte sa direction spirituelle, entretient avec lui un commerce épistolaire, se réfugie à Port-Royal et non ailleurs à l'heure précise de la lutte engagée entre Pascal et les Jésuites, tendrait à montrer qu'il était payé de retour. Des deux côtés la résignation mystique succède aux rigueurs de la destinée.
Un aspect aussi mystérieux de Pascal durant sa vie mondaine est Tattrait que la Politique exerce sur lui. De prime abord, ceci ressemble à un paradoxe. Pascal, homme politique! dira-t-on. Eh! oui. Il y a un mot du Discours sur les
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passions de Pamour qui donne à réfléchir, a La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits », écrit-il. L'attitude qu'il prend dans les Pensées vis-à-vis de ceux qui suivent cette carrière ne concorde guère avec ce mot-là. Ayant à juger de ce qu'ont dit ou fait Aristote et Platon, il le prend de haut : n G'étoit, dit-il de la Politique, la partie la moins philosophique et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophique étoit de vivre simplement et tranquillement. S'ils ont écrit de la Politique, c'étoit comme pour régler un hôpital de fous; s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils savoient que les fous à qui ils parloient pensoient être rois ou empereurs. » Il n'épargne pas le mépris à la Politique ; mais ce qui frappe tout de suite dans les Pensées et dans plusieurs opuscules annexes, comme les Trois Discours sur la condition des Grands, c'est qu'il est très versé dans cette matière. Elle le dégoûte. Ne serait-ce pas encore une de ses illusions perdues? Ne lui aurait- il pas fait la cour auparavant? Il n'y a pas d'erreur possible. On a les confidences de Nicole. Les Trois Discours sur la condition des Grands sont la pièce de résistance du livre publié par Nicole en 1670 et intitulé : Traité de l'éducation d'un prince. Nicole n'a pas d'idées particulières sur l'éducation d'un prince. Il a vécu dans un coin, ne s'est pas mêlé aux événements, n'a rempli ou essayé de remplir aucun rôle dans l'État. Son recueil se compose d'emprunts faits aux moralistes, sur lesquels il a étendu, comme un vêtement, les doctrines professées à Port-Royal. On remarque néanmoins qu'il a des points communs avec Pascal. Ce sont des réminiscences ; il ramasse les miettes de la table du maître, utilise ce qu'il a recueilli dans la conversation de Pascal. Une note singulière, placée en tête des Trois Discours sur la condition des Grands et qui a passé jusqu'ici presque inaperçue, jette un jour inattendu sur les années obscures de la vie de Pascal dans le monde. « Une des choses, dit Nicole, sur lesquelles feu M. Pascal avoit le plus de vue, c'étoit l'éducation d'un
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prince que Ton tàcheroit d'élever de la manière la plus proportionnée à l'état où Dieu l'appelle et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et d'en éviter tous les dangers. On lui a souvent entendu dire quHl n^y avoit rien à quoi il désirai plxis de contribuer sHl y étoit engagé, et qu'il sacrifieroit volontiers sa vie pour une chose si importante. Il a?oit accoutumé d'écrire les pensées qui lui venoient sur les sujets dont il avoit l'esprit occupé; ceux qui l'ont connu se sont étonnés de n'avoir rien trouvé dans celles qui sont restées de lui, qui regardât expressément cette matière, quoiqu'on puisse dire en un sens qu'elles la regardent toutes, n'y ayant guère de livresqui puissent plus servir à former Pesprit d'un prince, que le recueil qu'on en a fait. 11 faut donc ou que ce qu'il a écrit de cette matière ait été perdu, ou qu'ayant ces pensées extrêmement présentes, il ait négligé de les écrire. Et comme par l'une ou Tautre cause, le public s'en trouve également privé, il est venu à l'esprit d'une personne qui a assisté à trois discours assez courts qu'il fit à un enfant de grande condition* et dont l'esprit, qui étoit extrêmement avancé, étoit déjà capable des vérités les plus fortes, d'écrire neuf ou dix ans après ce qu'il en a retenu. »
La note de Nicole suggère plus d'une réflexion. Pascal aurait désiré avoir à faire l'éducation d'un prince ; il y aurait sacriûé sa vie. S'y élait-il préparé? Ce n'était pas un homme à s'engager dans une entreprise où il aurait manqué de compétence. Il s'y était donc préparé. C'était un des objets sur lesquels il avait le plus de vue, dit Nicole. Il y avait l'éducation de Louis XIV à faire. A-t-il levé son regard jusque-là? 11 avait assez d'audace. Louis XIV avait quinze ans. On aurait pu lui souhaiter Pascal au lieu de La Mothe Le Vayer. La
1. Oq croit communément que les Trois Discours sur la condition des Grands sont adressés au duc de Roannez. Il est plus probable quMl s'agit dn fils aîné du duc de Luynes, à qui on donna ensuite le nom de duc de Chevrease, et à Tintention de qui a été également écrite la Logique de ^ort'BoyaU En ce cas, les trois discours seraient de 1660 ou environ.
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Mothe Le Vayer était un homme médiocre, sceptique, terre à terre, aigre, avec la moyenne d'opinion qu'on pouvait avoir sous l'œil de Richelieu qui ne l'avait pas pris dans l'Église ou dans les régions assujetties aux mœurs qui avaient cours dans l'Église. La Mothe Le Vayer n'est pas sorti d'une ombre discrète. Pascal était d'une trempe différente. Ce n'eût pas été un Fleury. Il aurait pu rêver d'être Sénèque s'il avait eu une santé meilleure et un âge plus avancé. L'assertion de Nicole ouvre des horizons sur Pascal. Il a été la proie de tous les sentiments humains, y compris celui qui aime à se repaître d'avance de la possession du pouvoir. Dans plusieurs directions, ses desseins n'ont pas eu d'avenir, mais il a nourri de grands desseins. Qu'on le suppose heureux dans un projet d'éducation royale. C'était l'avènement de Port-Royal. L'histoire aurait changé. Pourquoi cela ne serait-il pas arrivé comme autre chose? Tout arrive. Nicole est venu, après coup, soulever le coin d'un voile qui est retombé. M"* Périer, ni Marguerite Périer, ne soufflent un mot de ce que raconte Nicole. Il était inutile de revenir sur des espérances qui ne s'étaient pas réalisées, qui étaient un secret de famille, qu'une réserve décente empêchait de communiquer au public, sur lesquelles il était convenable de faire silence sous le règne du grand roi. Mais Nicole était à même d'être bien informé.
Si cela était vrai, la haine de la Politique que suent les Pensées ne serait pas d'un complet désintéressement. Elle trahirait le souvenir amer de rêves évanouis. 11 y a plus d'un mystère dans l'existence météorique de Pascal. Revenu du souci des grandeurs, il en embrasse le revers. « Ces gens, dit-il des sujets dans les discours sur la condition des grands, sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence ; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence... ne prétendez pas régner par une autre voie que celle qui vous fait roi. » 11 hait maintenant la concupis-
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œnce et ses moyens d'action. Il prêche la solitude, le mépris des honneurs et du pouvoir. Mais avant ce retour aux opinions farouches du christianisme primitif, il avait été un ardent royaliste. Chez Descartes, royaliste comme lui, ce sentiment était le respect de la Coutume. Ce Tétait certainement aussi chez Pascal. C'était en même temps la vue des maux occasionnés par la guerre civile. En dernier lieu, et c'est le motif invoqué par M"'» Périer, c'était la soumission à l'ordre établi par Dieu, a 11 résistoit à tout le monde lors des troubles de Paris, et toujours depuis, il appeloit des prétextes, toutes les raisons qu'on donnoit pour excuser cette rébellion ; et il disoit que dans un État établi en République comme Venise, c'étoit un grand mal de contribuer à y mettre un roi et opprimer la liberté du peuple, à qui Dieu Ta donnée, mais que dans un État où la puissance royale est établie, on ne pouvoit violer le respect qu'on lui doit, que par une espèce de sacrilège, puisque c'est non seulement une image de la puissance de Dieu, mais une participation de cette même puissance. » Les hommes d'État dignes de ce nom ont toujours professé cette manière de voir. Ce qui existe a le droit d'exister. C'est la Coutume qui fait le Droit. 11 s'agit d'avoir la paix, le plus grand des biens. Afin d'être fidèle à cette maxime, qui est celle des sages, Pascal aurait refusé des avantages considérables qu'on lui offrait. Il pensait avec raison que le plus terrible des maux qui puissent affliger une nation est la guerre civile. « Il disoit ordinairement qu'il avoît un si grand éloignement pour ce péché que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins, n Son instinct y répugnait. Aussi était-il Tennemi « irréconciliable » de la Fronde.
Sainte-Beuve estime* que M"»* Périer insiste un peu trop sur la fidélité de Pascal au principe monarchique. Sa Vie de Pascal, destinée à servir d'introduction aux Pensées, avait