Victor Cousin : Jacqueline Pascal, cb. iv
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côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait de ce côtè-Ià ». 11 y tâche néanmoins. Jacqueline est persuadée qu' a il se croyoit en état de tout entreprendre et qu'il falloit qu'il eût en ce temps-là d^horribles attaches (est-ce M^^ de Roannez?) pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements qu'il lui donnoit ». Pascal lui rend à Port-Royal des visites fréquentes; il se confesse à elle. Elle en est toute joyeuse; elle ne peut se contenir de le mander à sa sœur: (( car depuis ce temps-là (est-ce l'accident de Neuilly?) elles furent si fréquentes et si longues que je pensois n'avoir plus d'autre ouvrage à faire ». Elle ne reconnaît plus son frère. Elle lui écrivait à lui-môme huit jours auparavant, 19 janvier 1655 : (( Je loue Timpatience que vous avez eue d'abandonner tout ce qui a encore quelque apparence de grandeur, mais je m'étonne que Dieu vous ait fait cette grâce, car il me semble que vous aviez mérité, en bien des manières, d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier (expression mystique) que vous aviez embrassé avec tant d'empressement, et il semble qu'il étoit bien juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert vous retînt captif, après avoir eu tant d'éloignement de ce qui vous en pouvoit délivrer. » 11 est au désert, c'est-à-dire à Port-Royaides-Ghamps. A Paris, il avait commencé par changer de quartier, afin d'éviter les amis qui le venaient voir; puis il s'était réfugié à Port-Royal-des-Champs. Il y boude plus qu'il n'est converti.
La vérité est qu'il est vaincu, atteint de lassitude, qu'après avoir, durant l'espace de six ans, pris part à la bataille du monde, il y a vu échouer ses espérances. 11 a perdu patience, jeté, comme on dit, le manche après la cognée. Sa volonté a subi un échec grave. Il n'est pas revenu des étonnements divers qui l'ont assailli. Mais il a horreur du monde et il se retire lentement comme un homme indécis sur le parti à prendre. 11 n'est pas indécis sur la question de savoir s'il quittera la vie d'action, les salons, les conversations, le
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train qu'il a mené durant ces dernières années. Mais il emporte de là des opinions, des habitudes, toute une éducation dont il ne peut se défaire, dont il conserve malgré lui le goût. C'est un mal qui le ronge à l'intérieur et qui lui est toujours cher. Lorsqu'il aborda Port-Royal, dit Sainte-Beuve, « il était de ces honnêtes gens, et des mieux réputés selon le monde, plein de diversités amusantes, de conversations curieuses, un homme qui avait lu avec plaisir toutes sortes de livres et qui en causait très volontiers. On n'a pas d'emblée ce solitaire austère et contrit qu'on se figure; la première fois qu'il nous apparaît au sentier du désert, il est brillant, presqu'à la mode encore et un vrai bel esprit au regard de M. de Sacy qui en tire mille étincelles. » Il restera tel jusqu'après les Fravinciales. A Paris, il voyait M. Singlin, l'un des maîtres les plus vénérés de Port-Royal, directeur spirituel de Jacqueline, depuis longtemps lié avec sa famille. Pon-Royal brûlait d'envie d'avoir en lui une recrue qui lui ferait honneur et le défendrait dans les circonstances fâcheuses où il se trouvait. On sentait néanmoins la nécessité de oe pas le brusquer. M. Singlin, au rapport de Fontaine, eut l'idée de l'envoyer à Port-Royal-des-Champs, où Arnauld « lui préteroît le collet en ce qui concerne les hautes sciences et où M. de Sacy lui apprendroit à les mépriser ». Arnauld ne doutait de rien, il n'en était pas de môme de Sacy ; il était timide. 11 craignait de succomber à la tâche de dompter l'intelligence de Pascal. C'était pourtant un homme habile, adroit à tourner les difficultés, à flatter ses interlocuteurs, à les faire causer de ce qui les intéressait et à les charmer de la douceur avec laquelle il avait l'art d'entrer dans leurs deutiments. « S'il voyoit, par exemple, M. Champagne, dit Fontaine, il parloit avec lui de peinture ; s'il voyoit M. Hamon, il l'eniretenoit de la médecine; s'il voyoit le chirurgien du lieu, il le questionnoit sur la chirurgie. Ceux qui cultivoient ou la ^ne, ou les arbres, ou les grains, lui disoient tout ce qu'il y falloit observer. » Le métier de Pascal était d'un ordre plus
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élevé; on courait le risque de ne pouvoir le suivre dans les régions où il lui plairait de s'engager. Le traducteur de la Bible l'entreprit sur la philosophie morale. Pascal lui avoua que ses deux lectures les plus ordinaires étaient Épictète et Montaigne. M. de Sac>' n'en avait pas fait son bréviaire. 11 disait volontiers comme Ovide: Timeo lectorem unitis libri. C'était riiabitude à Port-hoyal ; on restait volontiers dans le coin 011 l'on avait pbnté sa tente; on regardait comme inutiles, sinon comme dangereuses, ces lectures faites au hasard qui dispersent l'esprit sans le fixer et l'afTaiblissent au lieu de le fortifier. 11 consentit à ce que Pascal lui parlât à fond d'Épictète et de Montaigne. La conférence ayant été convenue d'avance, Pascal s'y était préparé; préparer les entretiens qu'il devait avoir paraît avoir été chez lui une méthode; il est probable qu'il l'avait déjà employée dans le monde. 11 ne l'a pas inventée. Elle a cours en diplomatie et dans renseignement. On ne dédaigne pas d'en user dans les salons. Ceux qui ont leur mérite à faire valoir y ont recours volontiers.
Lors de son entretien avec Sacy sur Épictète et Montaigne, Pascal avait trente et un ans, Sacy quarante et un. Tous les deux étaient dans la plénitude de leur force. Celle-ci n'était pas ordinaire chez Sacy qui était plus qu'un érudit. Pascal avait peu de lecture. C'était un inventeur. 11 avait inventé dans les sciences ; il devait inventer en Morale et même inventer son style, parce qu'il y avait en lui un instrument auprès duquel ce qu'on appelle invention est une chose vulgaire. De quoi qu'il s'agisse, il a un système. Épictète et Montaigne personnifient à ses yeux les deux espèces d'hommes qui ont le mieux connu les conditions de la vie humaine parmi ceux qui ont vécu hors du sentiment religieux. 11 est lui-môme hors du sentiment religieux en parlant d'eux, mais Sacy n'en est pas scandalisé. On a, dans cet entretien sur Épictète et Montaigne, la mesure de Pascal à la veille des Provinciales et avant les Pensées, d'un Pascal à qui FÉvan-
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gilc n'est pas inconnu, mais qui sort de vivre pendant six ans hors du Christianisme. Épictète et Montaigne, voilà un double aspect de l'Idéal, hors du Christianisme. Pascal ne Ténonce pas; néanmoins on aperçoit tout de suite que ce double aspect de l'Idéal moral l'a attiré tour à tour, a été chez lui une sorte de foi qui n'est pas éteinte. Dans son entretien sur Épictète, son peu de lecture se trahit du premier coup. U oe sait pas que la morale d'Épictète est moins celle d'un moraliste que celle d'une condition sociale dont Épictète est l'interprète. Épictète est un stoïcien, le porte-voix des Patriciens et des hommes d'État dont Tacite a chanté les œuvres, de ceux qui cultivent le cursus honorum, qui aiment le pouvoir, la gloire, les fonctions publiques, qui croient qu'on ne peut pas les acheter trop cher, qui mettent de l'héroïsme à servir la patrie romaine, les institutions, la civilisation césarienne, qui ont des mœurs au niveau de ce rôle, affrontent le destin, la mort, les événements, ont une vague conviction de servir l'humanité, la cause du bien. Pascal ne sait pas davantage qui est Épicure, qui, lui aussi, est le représentant d'une condition sociale, de la bourgeoisie antique, qui a pour mot d'ordre : cache ta vie, c'est-à-dire vis tranquillement à l'écart, jouis des biens que la fortune t'a donnés; ne descends pas dans la rue, ne harangue point ia multitude, fuis les charges, les honneurs, les vicissitudes de la Politique; il vaut mieux avoir la paix et vivre obscur que de s'exposer à la proscription, aux passions, au va-etvient de l'Opinion, d'être honoré, riche et puissant durant six mois ou dix ans pour finir dans l'exil, périr dans une émeute, avoir ses biens confisqués, dans tous les cas être au service d'autrui et perdre le gouvernement de soi-même. S'il avait hanté Épicure, il le mépriserait. Il se contente de voir en lui un épicurien, c'est-à-dire un viveur qui recherche le plaisir i buis clos et se plaît dans la mollesse, par insuffisance de l'âme et inertie de la volonté. L'auteur du Discours sur i« passions de l^amour préfère les maximes d'Épictète : Sois I. e
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ambitieux, gouverne si tu peux; la vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ; si tu péris dans la tempête, tu n'auras pas mal employé ta vie. Il le regarde d'ailleurs au point de vue privé, comme docteur du devoir. Épictète avait une haute idée de la grandeur de l'homme : « J'ose dire, insinue Pascal à Sacy, qu'il mériteroît d'être adoré s'il avoit aussi bien connu son impuissance. » L'impuissance de l'homme, c'est Épicure qui la connaît et raisonne dans le sens de cette impuissance.
Pascal considère Épicure dans Montaigne qui en est un disciple accompli et rajeuni. En réalité, Épicure traduit par Montaigne convient infmiment sinon au caractère ascétique et lier de Pascal, au moins aux habitudes de sa pensée. Montaigne l'a mordu à l'âme. A la force près qui fait défaut à Montaigne, Pascal en a les qualités d'esprit, une liberté sans mesure, flottante, sceptique, spirituelle, haute en couleur, avec une originalité de forme qui leur est commune. C'est de cela que Port-Royal aura du mal à le guérir ; c'est cela qui, en réloignant du commerce des hommes et en le rendant misanthrope, ne le rapproche point de Dieu. Comme il entend Montaigne et possède le talent de le montrer à Sac y! « Il met tout, dit-il, dans un doute si universel et si général que ce doute s'emporte soi-même, c'est-à-dire, s'il doute et doutant même de cette dernière supposition, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos ; s'opposant également à ceux qui assurent que tout est incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. »
Même à l'heure où il disserte avec Sacy, Pascal est beaucoup plus avancé que Montaigne. 11 y en a des causes qui touchent à sa personne : il a une santé misérable; il sort d'une expérience qui ne lui a pas réussi. 11 éprouve le besoin
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de chercher na secours coatre ce double désastre. Montaigne se porte bien; sa santé florissante lui a donné Thumeur joviale. Le terme jovial est de son invention et qualiûe en lui une manière d'être. Il a d'autre part une situation au soleil. Quoiqu'il ne soit, suivant son expression, qu'un valet de trèfle dans le jeu de cartes social, il est le maître chez lui, indépendant, honoré, considéré. Il y a aussi le temps où il a vécu à mettre dans la balance. Au xvii* siècle, il n'aurait pas été Montaigne ; il n'aurait môme pas été La Rochefoucauld. Au XVI*, le désarroi est sans bornes; Montaigne assiste au conflit de la civilisation chrétienne et de la civilisation païenne exhumée par les Humanistes, au moment où non seulement on ne voit pas ce qui en sortira, mais où on ne Yoit pas môme s'il en sortira autre chose que le chaos. Montaigne est chrétien par honneur, par condition, par ses habitudes; il est païen d'éducation. Le vent qui souffle dehors souffle dans sa conscience qui vire comme une girouette sur an toit pendant Touragan. Pascal est à une autre école. Le conflit n'est pas réglé ; il ne le sera pas de sitôt. Mais le chaos n'est plus. Les deux forces en présence, dans le domaine de la réalité extérieure comme dans celui de Tentendement, n'ont pu se détruire ; elles se sont concentrées, raidies l'une contre l'autre. Chacun peut faire son choix, prendre parti. Montaigne n'avait pas fait de choix, de son gré ou du gré des circonstances. Pascal en fait successivement deux. 11 a d'abord été chercher un abri dans le camp de Montaigne. Il y a rencontré Épictète qui était un intrus. Entre Épictète et Montaigne, il hésite : Épictète élève, Montaigne abaisse, lui crie son caractère; Montaigne a raison, lui souffle une fée aux discours de laquelle il ne peut s'empôcher de prêter l'oreille. Le sentiment religieux essayera de mettre Épictète et Montaigne d'accord dans sa pensée, en les renvoyant dos à dos, et ce sera l'objet du fragment des Pensées intitulé : Grandeur et mishre de l'homme. Lors de Tentretien avec Sacy, ce n'est pas fait. « M. de Sacy, dit Fon-
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taineS se croyant vivre dans un autre pays et entendre une nouvelle langue, se disoit en lui-môme les paroles de saint Augustin : 0 Dieu de vérité! ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? » Il est un peu interloqué ; il n'a pas lu Montaigne et ne se propose pas de le lire : Montaigne pourrait le mettre à une très rude épreuve et il pense comme Saint-Cyran que ces choses-là ne le regardent point. Il remercie doucement Pascal et assaisonne, d'une leçon appropriée à son cas, l'éloge qu'il accorde à son éloquence. « Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que si j'avois lu longtemps Montaigne, je ne le connoltrois pas autant que je le connois par l'entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme devroit souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous faites de ses écrits et il pourroit dire avec saint Augustin : Ibi nie vides, attende, » Certes, Montaigne ne lui paraît pas manquer d'esprit ; Sacy est persuadé que Pascal lui en prête aussi. Quelque intérêt
qu'il ait su jeter sur Montaigne il ne décidera point Sacy à descendre dans le livre de Montaigne. Avec la vie qu'il a menée jusque-là, il n'a pas eu le loisir de s'enquérir de Montaigne. On ne le lui a pa3 conseillé non plus. Ce ne serait pas être fidèle à son devoir tel qu'il l'entend. Montaigne est étranger à Thumilité et à la piété chrétiennes '. Sacy hait
1. Fontaine a recueilli dans ses Mémoires la conversation de Pascal avec M. de Sacy sur Épictète et Montaigne. Cet entretien a paru pour la première fois en 1728 dans la Continuation des mémoires de littérature et dhistoire du père Des Motets (t. V, 2' partie) d'après les Mémoires de Fontaine, alors inédits, mais publiés quelques années plus tard.
2. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 388 de la 4« édition, annonce qu'il a eu la bonne fortune de parcourir le catalogue manuscrit des livres de Sacy, trouvés à Pomponne et à Port-Royal-des-Champs lors du décès de leur maître. L'inventaire dressé par Petit et Desprez, libraires de Port> Royal, est du 7 avril 1684. Les deux experts en estiment la valeur à 3,371 livres. Ce sont des livres de théologie, des Bibles surtout, ce qui n'est pas étonnant chez le célèbre traducteur de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il y avait également des classiques latins, parmi lesquels Térence, Catulle et Tibulle, les Fastes d'Ovide, quelques chroniqueurs français comme Joinville et Commines, les Trois vérités de Pierre Charron,
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Torgueil de Montaigne. Montaigne nie avoir de Porgueil. Il se trompe et il veut tromper autrui. 11 a au moins l'orgueil de l'esprit qui se plaît à confondre la raison et les arguments de tout le monde. Sacy voit juste. Montaigne sent sa raison impuissante et pauvre devant le grand mystère de la nature. Son orgueil consiste à démontrer que le voisin n'est pas plus ayancé que lui. Dans cette entreprise de destruction universelle d'une foi quelconque, il abuse de sa pénétration; il verse le liquide corrosif du doute surtout ce qui tient debout. Il a l'orgueil du démolisseur qui s*amuse à démolir et y trouve un malin plaisir. Qu'avait-il à faire de renouveler la philosophie des académiciens de la décadence? 11 emploie les ressources d*une puissante raison à faire des ruines. 11 use mal de son esprit, qui est un don de Dieu. Dieu ne lui en avait pas fait cadeau afin qu'il en fit un tel usage ; c'est une dérision de tout ce qu'il y a de saint et de noble dans la conscience. Sacy, qui n'a point l'éloquence violente et amère de Pascal, est indigné sans avoir d'expression à fournir de son dégoût. Il sent que Montaigne est un misérable, qu'il a méconnu la bonté divine. Puisqu'il avait du génie, il devait en faire « plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon ». Sacy félicite Pascal un peu à tort. Pascal n'a pas le cœur vide de la vérité; il est revenu du plaisir dangereux que Montaigne lui a procuré. Sacy est nourri de saint Augustin. Il en appelle à lui. Saint Augustin a quitté les Manichéens afin de se dérober à ces vanités injurieuses au prochain. Ces prétendus sages qui se tiennent dans leur coin, dans l'intention de rire à leur aise de la bonne foi et de la simplicité du genre humain, se dressent à eux-mêmes des autels sur lesquels ils offrent en sacrifice à leur intelligence les préjugés qu'ils ne partagent pas. Ce sont des démons, des ennemis publics; l'Évangile n'a pas de plus haineux adversaires.
Pascal ne se rend pas. Ses ennemis à lui, ce n'est pas le
pu son traité de la Sagesse. Sacy, qui n*avait pas lu le maître, possédait un oavrage de son disciple.
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vulgaire antique dont les académiciens se vengent par le mépris, parce qu'ils en ont le joug à subir; ce sont les raisonneurs de Pécole de Descartes. 11 a Descartes et son école en horreur; il écrira contre eux le livre des Pensées. Puisque Montaigne lui vient au secours, il accepte. « Je vous avoue, monsieur, déclare-t-il à Sacy, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre Thomme, laquelle de la société avec Dieu, à laquelle il s'élevoit par les maximes de sa foible raison, le précipite dans la condition des bêtes. J'aurois aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant humble disciple de l'Église par la foi, il eût suivi les règles de la morale. »
Montaigne aurait alors imité les académiciens de la décadence qui ont préparé le règne du Christianisme, en ruinant Tempire de la raison. Ils ne l'ont pas fait exprès. C'étaient des ouvriers inconscients qui travaillaient à une œuvre dont ils ne soupçonnaient pas l'issue. Montaigne n'a pas plus de responsabilité. 11 est païen parce qu'il est un lettré. Les lettrés de la Renaissance ont repris la tâche interrompue par le Christianisme, sans avoir l'idée que c'était une tâche de décomposition intellectuelle qui reconduisait à Tétat sauvage par l'abus de la raison. Montaigne a été emporté par le vent qui soufflait. Les livres de la décadence païenne lui avaient créé, comme par miracle, un état mental, pareil à celui de la décadence. Le désordre immense auquel il assistait dans l'ordre politique n'était pas fait pour l'en tirer. Voyant l'incertitude partout, ses efforts en vue d'avoir la paix, inutiles, il en avait conclu que le mieux était de se croiser les bras, de laisser faire, de regarder en spectateur nonchalant, sinon désintéressé. 11 y avait un vrai, un bien et un mal qui servaient d'enseigne aux choses, par habitude. 11 n'avait rien aperçu dessous ces apparences. 11 avait à les prendre pour ce qu'ils étaient, sans les examiner de trop près « parce
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qu'ils sont si peu solides, que, quelque peu qu*on serre la main, ils s'échappent entre les doigts et la laissent vide ».
Pascal n'a pas eu le commerce intime de Montaigne avec les Anciens. Mais il a respiré l'air créé par les Humanistes sous Tinspiration des écrivains de la Décadence ; il a vu les tentatives faites en leur nom dans le but de rendre à la raison païenne l'empire qu'elle avait eu, tentatives que les contemporains. Bacon et Descartes, personniûaient. Il a pu causer avec HobbesS qui était de son avis, misanthrope comme il va le devenir de plus en plus; Saint-Cyran et Montaigne lui ont appris quel vide il y avait sous ces prétentions et cette tyrannie de la raison qu'on veut imposer à tous. C'est elle qui est l'ennemi. Aussi ne peut-il pas voir sans joie Montaigne en saper l'autorité, et rejeter l'homme « dans la condition des bêtes ». La condition des bêtes I voilà où la raison veut précipiter l'homme, et c'est Montaigne qui le montre. Pascal admire en lui <( le ministre d'une si grande vengeance ».
Cette haine de Pascal contre la raison, qu'il manifeste dès 1654 dans son entretien avec Sacy, est demeurée inédite jusqu'à l'édition que Bossut a faite des Pensées (1779). Comme elle éclate avec encore plus d'énergie dans les Pensées (1670), on ne peut pas dire qu'elle fut inconnue au xvii* siècle. La Rochefoucauld ne la relève pas, même par allusion, La Bruyère non plus; Bossuet et Fénelon se taisent comme Malebranche. Ils étaient tous cartésiens à divers degrés. II semble d'ailleurs qu'ils se soient mis d'accord sur Pascal. Son nom ne sort pas de leur plume. Ils n*en contestent pas l'autorité; ils en ont un respect implicite. Ils honorent cette
1. Hobbes, on iostant lié avec Descartes avec qui il n'avait aucune idée commune, a longtemps séjourné en France, où il écrivit son livre De cive, et fut le précepteur du prince de GaUes, depuis Charles II, pour Thistoire et les mathématiques. Le livre De cive, publié à quelques eiemplaires en 1642, ne fut réellement édité qu*en 1647. 1 vol. petit in-12, ËUevier. Sorbières en fit une traduction française sous les yeux de Tauteur ( les Eléments de la Politique, 1 vol. petit in-8^. Amsterdam, 1649, Blaeu). Hobhes et Pascal entendent la Justice et la Politique Tun comme l'autre.
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grande figure ; leur estime secrète lui est acquise. Mais il y a sur elle comme un nuage menaçant : on aurait déplu en révoquant. Le souvenir des Provinciales la défendait à la fois contre l'injure et l'admiration écrites. 11 y avait aussi la paix de rÉglise à maintenir. Les Jésuites et les Jansénistes étaient debout. Une trêve tacite interdisait Pascal à la polémique. Voltaire Ta rompue le premier dans ses Lettres philosophiques {llZk)' Depuis, il n'y a plus eu de mesure de part ni d'autre.
Ainsi, à cette date de 1655, Pascal possède l'outil de sa future Apologie du Christianisme, le scepticisme, qui ruine la raison et balaye le terrain sur lequel doit germer la foi. Ce lui est une carrière nouvelle à parcourir. 11 n'a pas le pied ferme; il craint de s'y engager. 11 n'a pu jeter jusque-là sur la théologie qu'un coup d'œil rapide. Elle l'attire; il se défie de son savoir et de son autorité. 11 s'en excuse à Sacy : n Je vous demande pardon, monsieur, de m'emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie; mais mon sujet m'y a conduit insensiblement et il est difficile de n'y pas entrer, quelque sujet qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les vérités. » L'étonnement de Sacy redouble. Ce n'était pas un critique; ce n'était même pas un érudit. 11 n'avait guère entendu parler des origines du Christianisme, qui étaient au xvii^ siècle scellées de sept sceaux. On l'aurait effrayé en lui disant que c'était l'Hellénisme qui avait frayé la voie à l'Évangile, en écartant par le doute les obstacles qui s'opposaient à l'invasion des idées chrétiennes, qui s'étaient assises comme une horde barbare sur la raison vaincue. Pascal lui paraît très original. Il lui dit qu'il (( ressembloit à ces médecins habiles qui, parla manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent tirer les plus grands remèdes ». C'était, certes, une invention de Pascal .Ce n'était pas l'histoire qui lui avait fourni son remède, quoique l'histoire eût pu lui apprendre, par l'exemple de la manière dont ce remède avait opéré jadis, combien il était
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efficace. Au sentiment de Sacy» Pascal n'avait donc pas eu tort de se livrer à la lecture des sceptiques. Elle lui avait servi ; mais ce n'était pas une nourriture propre à beaucoup de gens. La plupart se traînent au niveau de la lettre, manquent de l'élévation suffisante, ne savent pas trier les perles qu'il y a dans le fumier de TertuUien ; aurum e stercore Tertulliani, disait un Père. Sacy n'a lu que les Pères. Le fumier des sceptiques a bien plus mauvaise odeur que celui de Tertullien; il en sort une fumée noire à laquelle on ne résiste pas aisément. Il ne conseille pas à tout venant de l'affronter. Les téméraires seraient exposés à devenir « l'objet des démons et la pâture des vers, selon le langage de l'Écriture ».
Pascal n'y contredit pas; il garde néanmoins le bénéOce qu'il a tiré de Montaigne. Grâce à lui, Port-Royal sera désormais capable 4o prendre Montaigne corps à corps. Il ne l'aurait pu faire la veille. Montaigne était le symbole de la décomposition du Christianisme sous l'effort de la Renaissance. II est au xvn* siècle le conseiller intime des libertins ou librespenseurs. Il l'est par le fond et par la forme. Par le fond, il est nihiliste; par la forme, il est débraillé, railleur, cynique, hostile à toute espèce de respect, même celui de la langue. Port-Royal réagit. Il a la foi que Montaigne n*a pas; il est pieux, ce que Montaigne n'est pas. 11 n'en diffère pas moins au dehors : il a une tenue austère; il ne rit pas, il est grave; il ne raille pas, il est dogmatique ; le respect est chez lui une méthode, un objet d'enseignement. Montaigne veut déraciner la raison; Port-Royal en affiche l'autorité et la pratique. C'est pourquoi Descartes a chez lui des disciples zélés. Montaigne nie, en somme, et Port-Royal affirme. Montaigne est une plaie qui ronge les chairs; Port-Royal est un médecin qui panse cette plaie. Port-Royal était à cette besogne lorsqu'il fit l'acquisition de Pascal. 11 ne s'était pas attaqué nominativement à Montaigne. 11 se contentait d'en poursuivre l'œuvre. L'homme avait trop de crédit; Port-Royal n'avait pas un écrivain de sa taille à lui opposer. Maintenant qu'il a.
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Pascal, il ne ménagera pas plus le nom de Montaigne qu'il n'en ménage les sentiments. 11 associe tout de suite Pascal à son entreprise. Comment? dira-t-on. Quel rapport y a-t-il entre Montaigne et les Jésuites? Celui-ci : Montaigne, sceptique, nourri aux sources romaines de la décadence, est à la fois empirique et autoritaire. Eh bien 1 les Jésuites sont des empiriques en morale, des autoritaires en politique. Qu'est-ce que leur Probabilisme, sinon le scepticisme de Montaigne, transporté dans le domaine de la morale? Et qu'est-ce qoe leur autoritarisme politique, sinon une forme de Césarisme^ c'est-à-dire du mépris de la raison à laquelle on substitue le principe d'autorité parce qu'on ne croit pas à sa puissance?
Port-Royal croit à la raison en morale comme en politique. En politique, l'esprit parlementaire a chez lui ses origines; en morale, il est le docteur de la voie étroite qui est la morale privée.
Dans l'intérêt du dessein qu'il poursuit, Port-Royal se sert admirablement de Pascal. 11 l'emploie successivement à deux objets qui lui tiennent au cœur. Dans les Provincialts, il le lance sur les Jésuites qui corrompent la morale dont il a souci ; dans les Pensées, il le lance contre Montaigne, ennemi de la société chrétienne et dont les Jésuites sont les associés. Il y a dans le procédé qui consiste à placer ainsi les libertins et les Jésuites dans le môme tombereau, un dédain qui confine à l'injustice. Port-Royal ne se pique pas de modération. On n'en use pas envers lui. Pourquoi serait-il généreux, lui qui est faible, n'a qu'une poignée de fidèles à opposer à une armée qui n'a pas pitié du courage des siens?
Le mal est que Pascal ne peut pas se débarrasser du souvenir de Montaigne. Il l'a trop aimé, il l'a trop hanté. Montaigne lui est descendu jusqu'au fond de Pâme et Tempéche d'avancer dans la voie où Port-Royal le pousse. Montaigne a été lami de ses jours de dissipation. Il voudrait bien Pextraire; il n'y parvient pas : de quelque côté qu'il regarde en lui-même, il découvre Montaigne qui le nargue et semble le
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défier. S'il lui vient une pensée, il se trouve que ce n'est pas lui qui en est le père; c'est une maxime empruntée à Montaigne et qui a changé de nez pour qu'on ne la reconnaisse pas; si c'est un fait qui se présente, il l'a retenu de Montaigne. Celui-ci le persécute avec d'autant plus de sécurité qu'il n'en a pas conscience. Pascal le cite sans s*en douter ; la critique retrouvera plus tard l'occasion ou le lieu où il s'est inspiré. Lui l'a oublié. « Pascal, dit Sainte-Beuve*, en était souvent repris et mordu et dévoré, il le rejette : le rusé revient toujours. 11 s'en inquiète, il le cite, il le transcrit quelquefois dans le tissu de ses propres Pensées, et on s'y est mépris dans l'édition donnée par ses amis. Il y a des phrases de Montaigne qu'on y a laissées comme étant de Pascal. » Ne pouvant pas s'en défaire, il l'injurie : il est plein de mots « sales et déshonnôtes » ; « le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ». D'autres fois, il avoue Montaigne : « Montaigne a raison ; la Coutume doit être suivie. » Il y a des jours où la haine de Montaigne le quitte, où il consent à le juger de sang-froid : ce qu'il a de bon n'est pas aisé à acquérir, ce qu'il a de mauvais aurait été très aisé à corriger, sauf les mœurs, car là-dessus il est foncièrement incorrigible. 11 y a trop de mai. Il aurait fallu l'avertir qu'il faisait trop d'histoires et parlait trop de lui. Sans doute ; mais c'est là tout Montaigne ou à peu près. Autant aurait valu lui conseiller de ne pas écrire. 11 est conteur; il conte par plaisir. Le plaisir de conter l'intéresse encore plus qu'il n'intéresse le lecteur. Quant à ne point parler de soi, Pascal y pense-t-il ? L'envie de s'exhiber au public est tout l'objet de Montaigne.
Pascal, à l'exemple de La Bruyère et de la plupart des auteurs originaux, écrit par humeur, c'est-à-dire sous l'impression actuelle qui diffère de celle d'hier et ne ressemble pas à celle qu'il aura demain. Il varie sur Montaigne d'une époque de sa vie à l'autre, quelquefois d'une heure de la journée à