Port-Royal, t. Il, p. 397 de la 4« éditioD
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l'autre. Dans fÀrt de persuader^ qui est de la période où il n'avait pas quitté le monde, il qualifie Montaigne a d'incomparable auteur de l'art de conférer ».
La campagne menée contre Montaigne sous les auspices de Pascal et de Port-Royal le fut avec autant de vivacité que la guerre intentée à la Compagnie de Jésus. Montaigne est le type de la corruption épicurienne. 11 y a plusieurs sortes de corruptions et par corruption on entend l'abandon qu'on fait de soi-même à la brutalité des sens. Nicole ^ en énumère deux, qui, différentes d'origine, ont le même résultat. 11 y ea a une matérielle et grossière qui est naturelle à la canaille. C'est la volupté romaine qui réclame du pain et des spectacles; il y en a une seconde plus délicate et rationnelle, qui est celle de Montaigne. Elle est moins excusable que l'autre,, s'il est possible. Chez ceux qui pratiquent l'autre, en effet, il n'y a de l'homme que la bête; la raison est muette; ils ont une âme au niveau de leur condition. La responsabilité est petite. Celle de Montaigne n'est pas petite. 11 est de ceux, dit Nicole, qui ont assez de lumières « pour reconnoltre qu'il n'y a rien de solide en ce que les hommes estiment, et que les grandes charges, les grands desseins, la science, la réputation et toutes les autres choses semblables n'ont qu'ua faux éclat et une véritable misère ». Quand on a cette conviction et qu'on n'a d'autre avenir en perspective que cetta vie précaire, on se rejette dans la sensualité par dégoût et par mépris des occupations laborieuses des hommes, même de la sagesse qui nous engage à regarder les plaisirs comma quelque chose de plus réel qu'elle. On dit comme VEcclésiaste: Vadam et affluant deliciis et fruar bonis : Je me plongerai dans les délices, je jouirai des biens de la terre. Ceux qui n'ont point encore acquis le mépris des grandeurs ou des sciences jouent à la gloire : Magniflcavi opéra mea. Ils font la guerre. jEdificavi domos : ils bâtissent comme Louis XIV; ils thésau-
1. Euais de morale, t. VI, p. 211 de Tédit. de 1714 qui est la première de ce tome.
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riseDt comme les usuriers : coacervavi mihi argentum. Montaigne n'a pas cette excuse. Il n'est point las d'avoir conquis des provinces, construit des palais, accumulé des richesses. 11 l'est, par contre, d'avoir mesure par la raison la vanité de tant de labeur. 11 pense comme Salomon : « Quid enim proderit homini de universo labore suo et afflictione spiritus, qua sub sole cruciatur? Cuncti dies ejus cum doloribus et «rumnis pleni sunt, nec per noctem mente requiescit; et hoc nonne vanitas? Nonne melius est comedere et bibere et ostendere animae su» bona de laboribus suis? Que retirera f homme de tout son travail et de l'affliction d^esprit avec laquelle il se tourmente sous le soleil? Tous ses jours sont pleins de douleur et de misère, et il u^a point de repos intérieur, mime penilant la nuit? PPest-cepas là aussi une vanité? Ne vaul-il pas mieux manger et boire et faire goûter à son âme du fruit de ses travaux?
Montaigne est ce réprouvé de PEcclèsiaste, u On peut dire, s'écrie Nicole, délayant les idées de Pascal, que ce dernier degré comprend tout le livre et tout l'esprit de Montaigne. Cest un homme qui, après avoir promené son esprit sur toutes les choses de ce monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumière pour en recon- Dottre la sottise et la vanité. » Il a découvert à merveille l'inutilité de la grandeur et le néant de la science ; mais au lieu de regarder en haut, il a conclu comme l'homme de T^cdèsiaste: a Nonne melius est comedere et bibere? » 11 n'a pas copié Lucullus; ses six mille livres de rentes ne i*y autorisaient pas. 11 s'est arrangé pour avoir de l'agrément. En at-41 eu? non; il est parvenu à n'être pas triste, ou du moins à D'en avoir pas l'air. C'est la leçon à tirer du livre de Montaigne, si leçon il y a. Il a cédé aux mouvements instinctifs de la nature, à ses agitations stériles, et il a fait une fin brutale. Ce n'était pas la peine de faire un si long voyage à travers les choses; sans tant d'efforts un commis^voyageur moderne arrive à ce résultat.
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La Bruyère, qui derrière son humeur brusque et son affectation chréiienne, est un naturaliste de Técole de Montaigne, n'ose en faire Tapologie directe. Il préfère médire de ceux qui en pensent du mal. Est-ce de Nicole et de Malebranche qu'il écrit : « Deux écrivains, dans leurs ouvrages, ont blâmé Montaigne... L'un (Nicole?) ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; Tautre (Malebranche?) pense trop subtilement pour s'accommoder des pensées qui sont naturelles. » Parmi les deux écrivains auxquels La Bruyère fait allusion, celui qui ne pense pas assez a peut-être mérité ce trait de Tillustre pamphlétaire à cause de la part qu'il a eue à la Logique ou PÀrt de penser. On y revient en effet sur Montaigne. On lit au chapitre xix ^ de la III® partie de la Logique de Port-Royal: « Feu M. Pascal, qui savoit autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su, portoit cette règle — le mépris de Tamour-propre — jusques à prétendre qu'un honnête homme devoit éviter de se nommer, et même de se servir des mots de je et de moi, et il avoit accoutumé de dire sur ce sujet que la piété chrétienne anéantit le moi humain et que la civilité humaine le cache et le supprime. Ce n'est pas que cette règle doive aller jusqu'au scrupule, car il y a des rencontres où ce seroit se gêner inutilement que de vouloir éviter ces mots ; mais il est toujours bon de l'avoir en vue pour s'éloigner de la méchante coutume de quelques personnes qui ne parlent que d'euxmêmes et qui se citent partout lorsqu'il n'est point question de leur sentiment : ce qui donne lieu à ceux qui les écoutent de soupçonner que ce regard fréquent vers eux-mêmes ne naisse d'une secrète complaisance... c'est ce qui fait voir qu'un des caractères les plus indignes dun honnéle homm^ est celui que Montaigne a affecté, de n'entretenir ses lecteurs que de ses humeurs, de ses inclinations, de ses fantaisies, de ses maladies, de ses vertus et de ses vices; et qu'il ne naît que
1 . A partir de la deuxième édition (1664). La première D*a pas de chapitre XIX à la m* partie.
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d'un défaut de jugement aussi bien que d'un violent amour de soi-même. Il est vrai qu'il tâche autant qu'il peut d'éloigner de lui le soupçon d'une vanité basse et populaire, en parlant librement de ses défauts aussi bien que de ses bonnes qualités, ce qui a quelque chose d'aimable par une apparence de sincérité ; mais il est facile de voir que tout cela n'est qu'un jeu et qu'un artiûce qui doit le rendre encore plus odieux. Il parle de ses vices pour les faire connoître et non pour les faire détester; il ne prétend pas qu'on doive moins l'en estimer; il les regarde comme des choses à peu près indifférentes, et plutôt galantes que honteuses ; s'il les découvre, c'est qu'il s'en soucie peu et qu'il croit qu'il n'en sera pas plus vil ni plus méprisable ; mais quand il appréhende que quelque chose le rabaisse un peu« il est aussi adroit que personne à le cacher. C'est pourquoi un auteur célèbre de ce temps (Balzac) remarque fort agréablement qu'ayant eu soin fort iautilement de nous avertir en deux endroits de son livre qu'il avoit un page, qui étoit un officier assez peu utile en la maison d'un gentilhomme de six mille livres de rente, il n'avoit pas eu le même soin de nous dire qu'il avoit eu aussi un clerc, ayant été conseiller du Parlement de Bordeaux; cette charge, quoique très honorable en soi, ne satisfaisant pas assez la vanité qu'il avoit de faire paroltre partout une humeur de gentilhomme et de cavalier et un éloignement de la robe et des procès. Il y a néanmoins de l'apparence qu'il ne nous eût pas celé cette circonstance de sa vie s'il eût pu trouver quelque maréchal de France qui eût été conseiller de Bordeaux, comme il a bien voulu nous faire savoir qu'il avoit été maire de cette ville, mais après nous avoir averti qu'il avoit succédé en cette charge à Monsieur le maréchal de Biron et qu'il l'avoit laissée à Monsieur le maréchal de Matignon. ))
Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, cite l'opinion de Pascal sur le moi, racontée par Nicole; il ne cite pas le passage relatif à Thabileté de la vanité de Montaigne. Ce n'est pas par
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bonté d'âme: la réputation de Montaigne lui est chère; il craindrait d'y porter atteinte. Entre lui et Montaigne il y a plus d'un point commun. L'anonyme de la Logique continue : (( Mais ce n'est pas le plus grand mal de cet auteur que la vanité; il est plein d'un si grand nombre d'infamies honteuses et de maximes épicuriennes et impies, qu'il est étrange qu'on l'ait souffert si longtemps dans les mains de tout le monde et qu'il y ait même des personnes d'esprit qui n'en connoissent pas le venin. 11 ne faut point d'autres preuves pour juger de son libertinage que cette manière même dont il parle de ses vices, car, reconnoissant en plusieurs endroits qu'il avoit été engagé en un grand nombre de désordres criminels, il déclare néanmoins en d'autres qu'il ne se repent de rien et que s'il avoit à revivre il revivroit comme il avoit vécu. » Suivent de nombreux passages de Montaigne à l'appui de ce qu'on vient d'avancer : « Paroles horribles, reprend la Logique, et qui marquent une extinction entière de tout sentiment de religion, mais qui sont dignes de celui qui parle ainsi en un autre endroit : — Je me plonge la tête baissée stupidement dans la mort sans la considérer et reconnoître, comme dans une profondeur muette et obscure qui m'engloutit tout d'un coup et m'étouffe en un moment, plein d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et d'indolence. »
Il est incontestable que Montaigne est un épicurien, un Romain du temps de Caligula;il Test également que Montaigne en est fier, qu'il ne voudrait pas être fait d'une autre façon, qu'il a choisi de son gré cette existence. Ce ne lui est néanmoins pas tout à fait imputable. 11 est du xvf siècle; au xvu® il aurait pris une autre allure. On ne se dérobe point aux circonstances parmi lesquelles on vit. 11 est surtout un témoin. Quel est celui de ses contemporains qui a mieux vécu? Calvin a mieux pensé et même mieux dit; Bossuet, qui est un excellent juge et impartial ici, accorde à Calvin le privilège d'être le meilleur écrivain de son siècle. A-t-il mieux vécu que Montaigne? a-t-il exercé une influence meilleure? L'un était
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un homme d'action, l'autre un spéculatif. Dans la besogne accomplie sous leurs yeux, avec le concours de Calvin et sans le concours de Montaigne, le rôle le plus digne et le plus innocent est encore celui de Montaigne. Qu'on en prenne dix ou vingt au choix, parmi les plus en vue, Montaigne aura raison d'y préférer le sien. Il n'a fait de mal à personne, hors à ceux qui le lisent, et il y a plus de leur faute que de celle de Montaigne. 11 ne demande pas qu'on soit attentif à ses discours si Ton n'en a pas envie.
Âmauld et Nicole donnent leurs conclusions contre Montaigne : « Cest une effronterie punissable que de découvrir ses désordres au monde sans témoigner d'en être touché, puisque le dernier excès de Tabandonnement dans le vice est de D'en point rougir et de n'en avoir ni confusion ni repentir, mais d'en parler indifféremment comme de toute autre chose, en quoi consiste proprement l'esprit de Montaigne. »
Port-Royal n'a pas tué Montaigne, mais il est parvenu à organiser contre lui une résistance qui subsiste. Montaigne n'était plus un nom propre; c'était un état d'esprit fort commun. C'était le vide intérieur, avec le rire au dehors, celui des viveurs, celui des gens de lettres du xvni® siècle, celui de Voltaire qui se trahit le jour où Voltaire écrit Candide. Port-Royal, malgré 5on attitude pessimiste, est l'école des vivants. Ses adhérents montrent qu'ils vivent en ne se réfugiant point dans l'inertie. -Chez lui on meurt sur la brèche. Saint-Cyran et Pascal donnent l'exemple. D'Andilly, Sacy, Arnauld, Nicole, Quesnel, feront comme eux. Aucun d'entre eux n'a désespéré ni de luimôme ni de sa cause qui est celle du respect, de la raison, de 4a moralité de l'homme, du mérite des actions de l'homme. Port-Royal est foncièrement optimiste derrière son visage rogue.Ceux qui l'ont renouvelé au xix" siècle l'ont bien senti, lisent cru, respecté, agi jusqu'à la fin. 11 y en a une légion; on les a appelés Doctrinaires. 11 avait fallu changer de nom comme de terrain. Us étaient optimistes aussi. On n'a pas oublié Joubert, ni Royer-Collard. Leur mémoire est aussi res-
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pectée que le furent leurs personnes. Ils avaient tous pour devise ces paroles de Guizot, Pun d'entre eux : — L'art du philosophe consiste à rendre tous les objets agréables par la manière de les considérer. — Au contraire, les disciples de Montaigne continuent de n'être pas heureux. Deux d'entre eux, Prévost-Paradol et Bersot, ont fini récemment par le suicide. Sainte-Beuve, réduit à se faire évoque du diocèse de la libre pensée, n'a pas eu un sort plus enviable. Dans Port-Royal il n'aurait pu prendre sur lui de faire l'apologie de Montaigne contre ses clients; c'eût été manquer à son rôle. Il en appelle à M™® de Sévigné, ce qui u'esl pas dépourvu d'habileté. La devise de la marquise aurait pu être cette maxime de Montaigne : — Il faut légièrement couler le monde et le glisser, non pas l'enfoncer. — M'"** de La Fayette, faite du même bois, aurait souhaité d'avoir Montaigne pour voisin. M"*® de Sévigné le lisait les jours de pluie. Elle écrit à sa fille : € En voici un que j'ai trouvé; c'est un volume de Montaigne que je ne croyois pas avoir apporté. Ah! l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! — précisément, -^ c'est mon ancien ami; mais, à force d'être ancien, il m'est nouveau. Mon Dieu! que ce livre est plein de bon sens! » 11 amuse son désœuvrement comme il amusait celui de Ninon. Ninon et M*"® de Sévigné, sauf qu'elles ne sont pas tout à fait du même monde, et la différence de leur monde n'est pas grande, sont d'une complexion analogue. Quand elles n'amusent pas autrui, c'est autrui qui les amuse. M"'* de Sévigné n'a pas de préjuges. Aujourd'hui Montaigne l'amuse; le lendemain c'est Nicole; un autre jour ce sont les Petites lettres de Pascal, ou c'est Bourdaloue. Dieu et le Diable l'intéressent au même degré. Le sang-froid qu'elle apporte à préparer la candidature de sa fille à la succession de M'"^ de Montespan, de concert avec son cousin Bussy, est comparable à son éclectisme en matière de lectures.
il n'y a pas en elle l'étoffe d'un juge de Montaigne; elle est passive; on est toujours sûr de l'intéresser du moment
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qu'on arrive à son oreille. Aussi le moi de Montaigne qui répugne si fort à Pascal et à Port-Royal ne l'offusque pas. 11 la captiverait plutôt. Ce moi, commun au xvf siècle, n*est pas particulier à Montaigne. Quand l'individu n'est rien au dehors, il se conûne en lui-même et s'y dresse un autel. Port-Royal et Pascal essayent en vain de le refouler, au nom de l'humilité chrétienne. 11 repousse immédiatement. J.-J. Rousseau en fera un dieu. Depuis, on en a fait une carrière, a Ariston disoit, écrit Montaigne, que les vents que les hommes craignent le plus sont ceux qui les descouvrent. » Jl n'y paraît pas; il n'y a pas un auteur moderne qui ne se soit appliqué à faire de ses oeuvres un commentaire de ces autres paroles de Montaigne : « 11 faut voir son vice et l'esiudier pour le redire. » Ils le voient, ils Tétudient, et surtout ils le redisent. Chaque ouvrage qu'ils publient est une confession. Rousseau ouvre la voie. Au moins il y met de Torgueil. C'est un avocat qui présente sa défense à la postérité. Il se soucie de sa mémoire. 11 ne se propose pas de tirer de l'inventaire de son cœur un bénéfice pécuniaire. Ses successeurs ont découvert une ressource où il n'avait cherché qu'un appoint posthume à sa renommée. Cela est devenu un genre littéraire, la poésie du moi s'exhibant elle-même. Le moi tient lieu d'inspiration. Par lui on est lyrique, éloquent; il sauve de la stérilité. On ne parviendrait pas à s'intéresser aux passions d'autrui, aux idées d' autrui, encore moins à y intéresser un lecteur exigeant. Il est plus commode de s'étudier soi-même. 11 n'y a pas à se déranger. Et puis l'amour-propre y trouve une satisfaction immense. On est son propre héros. Montaigne avait deviné cela. On n'est pas seulement l'objet de l'attention des vivants. Pour peu qu'on ait du talent, et l'amour-propre en est une source, on peut concevoir l'espérance de se survivre. 11 y a là une veine nouvelle que les anciens n'ont pas connue si l'on excepte saint Augustin qui s'est confessé dans un but d'édification, Montaigne est le père du genre, et Dieu sait qu'il a des fils! Ceux qui ont eu part aux affaires d'État écrivent
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des mémoires. Il n'y en a pas avant Montaigne ; après lui, ils emplissent l'histoire; ils remplissent la chronique. A leur exemple les gens de lettres se confessent. Les autres racontaient les événements auxquels ils avaient assisté, ceux-ci racontent leurs émotions, leurs idées. Rousseau a plus fait que Montaigne. 11 y a peu de grands écrivains du xir siècle qui ne l'aient pris pour modèle. Byron s'est confessé; Chateaubriand s'est confessé ; Alfred de Musset s'est confessé; George Sand, qui avait plus besoin qu'un autre de se confesser, l'a fait dix fois. Lamartine a fait des Confidences; Victor Hugo s'est fait raconter par un témoin de sa vie. Il n'y a plus de romancier infime qui ne se confesse publiquement. Dans cette forêt de confessions, le mensonge, la fatuité, toutes les mauvaises herbes de la nature humaine se donnent rendez-vous : voyez comme je suis grand, misérable d'être grand, incompris I
Faut-il prendre la chose au tragique?
Sainte-Beuve, qui s'est confessé lui-même dans Volupté, et qui s'y est pris de bonne heure, prend des accents de sibylle au spectacle de ce qui se passe dans la forêt : a Forêt sombre, et épaisse et vénéneuse, dit-il *, mortelle aux Werther et à tous rêveurs qui s'endormiront sous son ombrage ; bois de mort, pareil au lugubre bosquet de cyprès et de myrtes dont parle Virgile en son Enfer {secreti celant calles) , séjour tortueux des Suicides, et dans lequel, en silence, Toeil farouche, à la vue d'Énée, s'enfonça Didon :
o .... Atque inimica refugit In nemus umbriferum... »
Eh ! non. C'est un sentier comme un autre. Quelques romantiques de 1830 ont jeté leur imprécation dans la rue, se sont couchés dans leur mansarde, en attendant qu'on vint leur offrir la couronne, et, comme on ne vint pas, ils ont fait