‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 29 sur 97 · Port'Royalj t. II, p. 405 de la 4< édition · texte numérisé non relu

Port'Royalj t. II, p. 405 de la 4< édition

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL, lxxxv

comme Gérard de NervaL Corinne et Adolphe n'en sont pas morts ; Emile y a fait fortune. Dix auteurs en possession du succès doivent, à ce qu'ils se sont eux-mêmes servis en pâture à leur clientèle, le crédit dont ils jouissent. On abuse de tout : le bourreau se confesse et cherche à réaliser un bénéfice de ses confessions ; les actrices se confessent et vendent leur propre honte à beaux deniers comptants. C'est une contagion, et elle remonte à Montaigne. Sainte-Beuve avoue qu'il y a chez lui du venin ; Port-Royal et Pascal n'ont pas tort de protester. Après tout, le venin est vieux maintenant; les venins perdent de leur nocuité en vieillissant. « il est ailleurs aujoard'hui, continue Sainte-Beuve, circulant sous d'autres formes, coulant avec sève et se renouvelant dans d'autres rejetons dont les parfums surprennent et attirent, autant qu'ils peuvent troubler. »

Au premier abord, le sentiment de Port-Royal sur Montaigne est surprenant ; on est stupéfait de voir le fort jugement de Pascal s'indigner et néanmoins ne pouvoir résister. Montaigne conte avec bonhomie, sans réticence ni arrièrepensée. Quoi de plus innocent que d'avancer que « la plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offensés, quand ils ont vengeance en main, c'est de les émouvoir par soumission, mais que d'autres fois la constance et la résolution ont servi au même effet » ? Ce n'est pas du Montaigne ; c'est du Machiavel que Montaigne a dégusté. Oui, main c'est un signe de plus. Quoi de plus innocent que cette observation que « nous ne sommes jamais chez nous, toujours au delà, dans la crainte, l'espérance ou le souvenir » ? Que « les esprits non embesognés, comme les terres oisives, foisonnent en toutes sortes de folles herbes » ? Que « l'àme qui n'a point de bui établi se perd » ? On est tenté. Cet homme ne vise qu'à se distraire et à nous distraire avec lui. Son prestige découle du fait que c'est la nature qui parle. Pourquoi ne l'écouterait-on pas ? Pascal et les Jansénistes lui reprochent d'être, en effet, la nature ; mais la nature sans la Grâce. La Grâce

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diffère donc de la nature? Non, Elle tend à redresser la nature, comme la vie sociale tend à redresser les instincts de l'homme sauvage. Les mœurs et les lois exigent à chaque instant de la nature un sacrifice ; elles la limitent, la modèrent, la corrigent, la cultivent, comme un jardinier cultive le plant arraché dans la forêt. Et puis la nature de Montaigne n'est pas la nature brute. C'est la nature d'un privilégié qui n'a eu que la peine de naître, à qui les institutions ont fait un sort enviable, qui a, en outre, une bonne santé et des rentes pour Tentretenir. C'est la condition de quelques-uns. Celle du plus grand nombre, pauvre, délaissé, en proie à ses besoins, aux vices que ces besoins lui donnent, soumis, comme dirait Çakya-Mouni, à la vieillesse, à la maladie et à la mort, requiert une autre philosophie que cet épicurisme jovial; courbé comme il est sous le joug du hasard et de la misère, sans vue sur l'avenir, non plus. que sur le passé, l'incertitude de notre origine faisant d'ailleurs l'incertitude de notre nature, selon une expression de Pascal, il lui faut un viatique dont Montaigne n'a pas le secret. Et ce combat quotidien pour l'existence, que Montaigne n'a pas eu à soutenir, a-t-il des armes à fournir à ceux qui sont obligés de l'affronter ?

On peut, à la rigueur, venger Montaigne de Pascal et de Port-Hoyal, par la simple remarque que ce qu'il dit, en dèQnitive, il l'emprunte à Lucrèce, à Virgile, à Horace, à Homère, aux moralistes grecs. On ne le reproche pas à Boileau, à La Fontaine. C'est vrai, mais ils plaisantent ; ce sont des poètes. Montaigne a un bonnet de docteur. Au fait, il n'est que naturaliste, païen, étranger au Surnaturel. C est ce que Pascal lui reproche ; il ne prend pas la peine de le reprocher à Rabelais plus qu'à Silène. Au fait, si Montaigne est étranger à la Grâce, c'est de sa faute. Il ne connaît pas le côté grave de la nature humaine, les causes finales ; il n'a pas fixé son regard sur le mystère de notre destinée : il est en retard de deux mille ans fiur la race, en retard de deux mille ans sur l'éducation acquise au contact du Christianisme,

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Sainte-Beuve n'a pas la notion de cette éducation de deux mille ans, de cette vérité historique que, dans ce laps de temps, le tempérament de la race a changé, acquis un développement nerveux et d'imagination qu'il n'avait pas auparavant. II aperçoit pourtant, au premier coup d'œil, que cette légion de critiques, d'érudits, de philologues, de moralistes superficiels, qui ne font pas la différence des temps et de l'acquis de la race, se trompent sur Montaigne, ne dt^couvrent pas qu'il est un archéologue, un Romain de Tâge des Césars, non un homme du xvr siècle. « Je prétends, dit-il, que sincères et peut-être très religieux, d'ailleurs, ces hommes sont inconséquents sur ce point... retombent plus ou moins à la bonne loi naturelle. )> Le joug imposé par la Renaissance continue de peser sur eux. Ils se croient en avant et se trouvent en arrière.

Cela n'empêche pas Pascal de beaucoup devoir à Montaigne. Montaigne Ta remué profondément et sans doute fécondé, il lui a ouvert des horizons divers ; il l'a provoqué h la contradiction : il lui a dévoilé tout un côté de la nature humaine, sa faiblesse ; il lui a fourni un point d'appui contre la raison, contre Descartes. Quand il a une opinion orgueilleuse à contester, il n'a qu'à ouvrir Montaigne, et il Touvre. Montaigne est le contempteur de l'homme : a H n'est, dit-il, animal au monde, en butte d'autant d'offenses que l'homme : il ne nous faut point une baleine, un éléphant et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de desfaire un grand nombre d'hommes ; les pouils sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla. » Oui, répond Pascal : l'homme est un roseau ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Montaigne en rit; Pascal s'apitoie. Dans Montaigne, Spinosa est contenu : « Un grand ciel morne, un profond univers roulant, muet, inconnu, où de temps en temps, par ..places et par phases, s'assemble, se produit et se renouvelle la vie; l'homme éclosant un moment, brillant et mourant avec les mille insectes échoués sur cette lie d'herbes flot-

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tantes dans un marais * . n 11 ne professe pas cela ouvertement ; il rinsinue ; il gazonne la tombe, la couvre de son éclatant rire gascon. Il s'offre de biais ; il est nécessaire de le regarder en face si on veut avoir les traits de sa physionomie. Son style et son art sont le condiment à l'aide duquel il déguise le poison. Ils l'imposent tout de suite en France et à l'étranger. A peine a-t-il fermé les yeux, que le pauvre Shakespeare, qui a bien plus l'àme de Pascal que celle de Montaigne, s'accoude sur lui et rêve. Il en éprouve une telle émotion, que, si éloignée que la matière des Essais soit de son métier de poète, il coupe Montaigne par tranches et retend sur ses pièces. Montaigne doit ce prestige, exercé même sur l'imagination de Shakespeare, à la puissance de la sienne. Il n'y en a pas qui lui soit supérieure. Malebranche l'avait remarqué. 11 s'empare du lecteur, dit-il ', « par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante ».

On n'a pas la date certaine de l'entretien avec Sacy sur Épictète et Montaigne. 11 a précédé l'extase du 23 novembre 1654, date approximative de la deuxième conversion de Pascal. Après, il tend à devenir un ascète; avant, il n'a que le dégoût des choses du monde. Le traité de la vie intérieure de Jansénius l'a éloigné dts sciences; Montaigne lui a fait perdre sa confiance dans la raison; ses conversations de salon, la fréquentation de quelques libertins et de quelques viveurs, divers échecs à son amour-propre et à ses velléités d'ambition, Font rendu misanthrope. Afin d'échapper à ces visions amères d'un passé récent, il se séquestre, se soumet à un règlement austère, lit l'Écriture sainte, cherche à acquérir la science du cœur ; celle de l'esprit lui répugne désormais. Elle le possède

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