‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 30 sur 97 · Recherches de la vérité, livre II, 3« partie, ch. v · texte numérisé non relu

Recherches de la vérité, livre II, 3« partie, ch. v

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL, lxxxix

toujours néanmoins et c'est avec elle qu'il écrira les Provinciales. Il lui devra la couleur, le mouvement et Fart. L'extase du 23 novembre parait en avoir fait un homme nouveau. Elle le surprit, à ce qu'il semble, durant une de ces nuits solitaires où, comme il devait arriver à Jouffroy, il arpentait sa chambre, en proie à une crise intérieure provoquée par l'écroulement de l'idéal de la veille. Chez Jouffroy, c'est la tradition qui s'écroule; chez Pascal, ce sont les idées naturalistes. L'un cesse de croire et l'autre commence. 11 écrivit sur un bout de parchemin, qu'il fit coudre entre l'étoffe et la doublure de son pourpoint, où on la trouva après sa mort, la pièce que Condorcet a mise au jour et qui consacrait le souvenir de cette révolution spirituelle :

« L*aD de grâce 1654

LoDdi 23 novembre, Jour de saint Clément, pape et martyr, et autres tu martyrologe,

VeiUe de 9aint Cbrysogone, martyr et autres,

Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, feu

Dieu d^ Abraham, Dieu dUsaac, Dieu de Jacob. {Exode, 111, 6, etc. Math., XXll, 32, etc.)

Non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.

Dieu de Jésus-Christ

Deum meutn et Deum vestrum. (Jean, XX, 17.)

< Ton Dieu sera mon Dieu. » (Ruth, I, 16.)

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

n ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Évangile.

Grandeur de T&me humaine.

Père Juste, le monde ne t*a point connu, mais Je t'ai connu. {Jean, XVn, 25.)

Joie, Joie, Joie, pleurs de Joie.

Je m'en suis séparé :

Dereliquerunt me fontem aquœ vivœ, (Jérémie, II, 13.). • Mon Dieu, me quitterez-vous? » (Math., XVII, 46.)- Qoe je n'en sois pas séparé étemeUement.

xc INTRODUCTION.

« Cette est la vie éternelle^ quMU te connaissent seul yrai Dieu et celai que tu as envoyé^ Jésns-Christ. » {Jeaity XVJI, 3.) Jésus-Christ.

Jésus-Christ..— '■

Je m'en suis séparé ; Je Tai fui, renoncé, crucifié.

Que je n'en sois jamais séparé.

Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile :

Renonciation totale et douce*

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

Non obliviscar sermones tuos (Pi. CXVllI, 16), amen.

Était-ce une amulette? On Ta prétendu. Ce n'était pas dans l'intention d'en faire honneur à Pascal. Ce n'était pas une amulette. Une amulette est un préservatif. Il n'avait à se préserver d'aucun péril, à moins que ce ne fût de l'abîme légendaire qu'il voyait à sa gauche et où il faisait mettre une chaise pour se rassurer. Selon Tabbé Boileau, il aurait eu l'imagination frappée à la suite de l'accident du pont de Neuilly. Cette assertion, émise en 1737 S quatre ans après la mort de Marguerite Périer, mérite peu de créance. Pascal aurait pu croire aux amulettes. Ce n*eût pas été une nouveauté au sein du Christianisme. Les peuples de TOrient y croient de temps immémorial, et ce n'est pas une croyance aussi déraisonnable qu'il semblerait. La foi aux amulettes est

1. Lettre XXIX du t. V de la Correspondance de l'abbé Boileau. U est le seul qui parle de l'accident du pont de Neuilly. Aucun témoignage émanant de la famille ne confirme son dire. On connaît cette prétendue aventure. Pascal se promenait une après-midi du mois de septembre 16.^, dans l'avenue de Neuilly, dans un carrosse à quatre ou six chevaux — le carrosse du duc de Roannez — deux des chevaux, effrayés sans doute par quelque objet, auraient pris le mors aux dents et se seraient précipités du haut du pont qui est au bout de l'avenue de Neuilly et qui n'avait pas de garde-fou. Les traits se brisèrent ; la voiture et les deux autres chevaux restèrent sur le bord du gouffre. Cet accident aurait occasionné une telle émotion à Pascal, que depuis lors il aurait vu à côté de lui on abîme sur lequel il aurait fait mettre une chaise afin de ne pas l'apercevoir.

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an hommage aux puissances secrètes qui errent dans la nature, qu'on sent et qu'on ne voit pas, dont l'action mystérieuse est proprement le champ de la Fortune. La tournure d'esprit de Pascal n'y répugne pas. En réalité, le morceau de parchemin qui a fait scandale est le souvenir d'une scène qui a duré deux heures, que Pascal ne veut pas oublier. Il le garde comme on garde un vestige d'un événement mémorable, qui est une ère ou un point de repère dans la vie.

M"»* Périer s'abstient de rappeler les incidents qui accompagnèrent la publication des Provinciales. Sa notice parut en 168/|. L'orage était à peine calmé ; il était inutile au but qu'on se proposait d'en rééditer les péripéties. Elle y fait une courte allusion : « Il — Pascal — avoit une éloquence naturelle qui lui donnoit une facilité merveilleuse à dire ce qu'il vouloit ; mais il avoit ajouté à cela des règles dont on ne s'étoit pas encore avisé, et dont il se servoit si avantageusement qu'il étoit maître de son style; en sorte que non seulement il disoit ce qu'il vouloit, mais il le disoit en la manière qu'il vouloit et son discours faisoit l'effet qu'il s' étoit proposé. Et cette manière d'écrire, naturelle, naïve et forte en môme temps, lui étoit si propre et si particulière, qu'aussitôt qu'on vit paroltre les Lettres au Provincial, on vit bien qu'elles étoient de lui, quelque soin qu'il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches. » Ce n'était toujours pas à M. Périer, son beaufrère, qui intervint dans l'imprjession.

Port-Royal était menacé. Ils n'étaient que quelques-uns, privés de leur chef, isolés, perdus dans le désordre sans bornes de la situation, en butte aux soupçons du pouvoir, à l'indifférence générale, opiniâtres et hardis, mais battus en brèche par les Jésuites tout-puissants, qui, non contents de leur susciter des embarras de la part du gouvernement de Mazarin, les poursuivaient par des pamphlets. L'Église était en suspens. Le clergé séculier était favorable, les réguliers hostiles. Messieurs de Port-Royal étaient ou des laïques, ou des émancipés qui ne tenaient à la hiérarchie que par un fil.

xcii INTRODUCTION.

Ils avaient un point d'appui dans les Pays-Bas. Mais cela aussi leur était un obstacle. Plusieurs bulles pontificales avaient sévi contre la doctrine de Jansénius ; celle de 1653 avait condamné les cinq propositions qui ont fait les frais de la polémique religieuse en France durant un siècle. Dans les assemblées générales du clergé de 165ii, 1655 et 1656, non seulement on accepta la bulle condamnant les cinq propositions extraites de VAugustinus, ce qui allait de soi, mais on s'occupa de dresser un formulaire d adhésion à la bulle, qu'on ferait signer de tous les ecclésiastiques. Il fut approuvé en 1656 et appuyé d'une nouvelle bulle d'Alexandre VII. Arnauld s'était tu ; mais, en 1655, le curé du duc de Liancourt lui ayant refusé l'absolution à cause de ses liaisons avec Messieurs de Port-Royal, Arnauld s'était plaint dans deux lettres. Tune à une personne de condition — le duc de Liancourt, — l'autre à un duc et pair — le duc de Luynes, — dans lesquelles on crut surprendre Tapologie de la grâce nécessaire, qui était le fond de la querelle faite à Jansénius. Arnauld fut déféré à la Faculté de théologie siégeant à la Sorbonne, et dont il était membre. Il en fut exclu (14 janvier 1656). Avant que le procès, dont l'issue n'était pas douteuse, fût terminé, Arnauld avait lu à plusieurs amis, réunis à Port-Royal, une défense destinée au public et qu'on l'avait sollicité d'écrire. La lecture en fut accueillie en silence, a Je vois bien, dit-il, que vous ne trouvez pas cet, écrit bon pour son effet, et je crois que vous avez raison. » Puis se retournant vers Pascal : « Vous qui êtes jeune, qui êtes un curieux, un bel esprit, vous devriez faire quelque chose. » Le public n'entendait rien aux débats théologiques de la Sorbonne ; il importait de l'en saisir, sous une forme intelligible à tous, surtout aux gens du monde étrangers à la théologie. Pascal promit une ébauche, qu'on pourrait retoucher ; il n'avait pas trop de confiance. Il n'avait pas eu l'occasion d'essayer ses forces. Il lut son ébauche , à quelques jours de là , aux « Messieurs » assemblés. Arnauld, qui n'avait pas d'amour-propre, s'écria : <c Gela est

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excellent, cela sera goûté ; il faut le faire imprimer. » On le Gt imprimer. Cétait la Première Provinciale, qui parut le 23 janvier 1656, huit jours après la condamnation d'Âmauld, qui n'était pas encore promulguée.

Le cœur de Pascal avait changé, mais les fagons mondaines de sa pensée n'avaient pas eu le temps de s'amender. Sa raillerie aiguë et rieuse, proférée d'un ion indifférent et cavalier, prit comme une traînée de poudre. Il a introduit la raillerie dans la théologie, delà devait aller loin et servir contre elle. On ne s'en inquiéta point à Pori-Royal; on allait au plus pressé, qui était de se défendre dans une occurrence grave. Pascal n'avait pas eu plus de souci que ses maîtres de fournir des armes aux adversaires du Christianisme ; sa préoccupation avait été de sortir de la routine. 11 y était arrivé sans effort. Dès sa première lettre, sa supériorité éclate. Le sujet est peu de chose; c'est elle qui se lève, et qu'on n'éteindra pas désormais. La pièce fut distribuée à profusion. Séguier qui, en autoritaire exact qu*il fut toujours, menait la campagne contre Port-Royal, faillit en avoir la jaunisse; on dut le saigner sept fois de suite. Mais c'était un homme qui ne se contentait pas d'avoir la jaunisse et de se faire saigner : il agissait. Le 2 février, on arrête Savreux, un des imprimeurs de Port-Royal. On le met au secret, on interroge sa femme et ses commis; on met les scellés chez Petit etDesprez, les deux autres imprimeurs de Port-Royal. Le lendemain, un garçon de Petit se rend chez le premier président de Bellièvre, avec un exemplaire encore humide de la Deuxième Provinciale : ce n'est donc pas Petit qui imprime. Bellièvre se rend à cet argument et lève les scellés chez Petite C'était pourtant lui qui

1. La cUentèle de Port^Royal était bonne. Les Uvres de ces «Messieurs» se vendaient à grand nombre, se répandaient dans les provinces, étaient contrefaits en Hollande et dans les Pays-Bas. Durant la crise occasionnée par les Provinciales^ Cramoisy, libraire des Jésuites, fit une banqueroute de trois cent mille livres. Ni De^prez ni Petit ne firent banqueroute. Quant à Savreux, Timpression des ouvrages de Messieurs de Port- Royal Pavait enrichi. U eut une assex triste fin. U avait été mis trois fois à la Bas-

xav INTRODUCTION.

était coupable. Quand le commissaire du roi était venu, sa femme était montée à l'imprimerie, avait mis les formes dans son tablier, était passée ûèrement à travers les gardes, quoique la charge fût lourde. On n'avait pas songé à tant d*audace et on Tavait laissée passer, ce qui avait permis de continuer et d'offrir au premier président de Bellièvre le premier exemplaire tiré de la Seconde Provinciale.

La justice fut impuissante. Les Jansénistes n'ont pas inventé Tart de se cacher, mais ils l'ont perfectionné. Le bon Sacy a des pseudonymes variés; on lui écrit à un autre domicile que le sien; il recommande de ne nommer personne dans la correspondance qu'il reçoit. On ne sait jamais où est Arnauld. 11 a passé la dernière partie de sa vie à Bruxelles, sans que les autorités en eussent connaissance, sans que les siens, à l'exception de quelques afiidés, eussent le secret de sa retraite. Nicole et Quesnel sont dans le même cas, qui avait été au début celui de Saint-Cyran. Ils agissent comme les membres d'une société secrète. Aussi quand on en trouve un, on prend tout ce qu'il y a dans la maison, aûn de se renseigner. Dans l'affaire de Savreux, disent les Mémoires de Beaubrun : « On saisit tout ce qu'on trouva chez lui; on lui prit bien des choses, et entre autres un paquet sur lequel étoit le nom de M. de Pontchateau, qui effectivement lui appartenoit, et dans lequel il se trouva une lettre de M. le cardinal de Richelieu, son oncle. M. de Pontchateau fut fort inquiet de cet accident. » De longtemps, grâce aux guerres d'opinion et de religion, aux guerres civiles de la minorité de Louis Xill, aux troubles de la Fronde, les imprimeries clandestines pul-

tille. Il en était sorti récemment lorsqu'on faisant une visite à Port-Royal, ^1 septembre 1669, la Toiture où il était en compagnie de trois pères de rOratoire, versa. Il se démit les vertèbres du cou et en mourut le lendemain, à Port-Royal, où on Tavait transporté. Sa veuve continua de tenir sa librairie. Elle légua ensuite à Port-Royal-des-Champs, par testament, ce dont elle put disposer. Elle accomplissait ainsi un vœu de son mari qui se proposait de rendre à Port-Royal une partie du bien qu*il avait gagné *à son service.

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luIaieDt. Les Jansénistes Grent de l'imprimerie clandestine une institution qui fonctionna depuis l'origine de la secte jusqu*à la fin de l'ancien régime. Au xvui* siècle, l'Autorité n'est jamais parvenue à savoir où s'imprimaient les Nouvelles ecclètiastiqueSy qui étaient leur journal officiel.

Pascal, au moment d'écrire les Prooinciaks, s'était établi dans une maison voisine du Luxembourg, proche de la porte Saint-Michel, et prêtée par le poète Patrix, officier au service du duc d'Orléans, sous le nom de M. de Mons (Montalte). De Mons était le nom de sa grand'mère paternelle, c'est-à-dire de la mère d'Etienne Pascal. Puis, craignant que le bruit fait autour des premières leitres ne le décelât, il alla se cacher, toujours sous le nom de M. de Mons, rue du Poirier, dans une auberge à l'enseigne du Roi David^ derrière la Sorbonne et vis-à-vis le collège des Jésuites (Louis-le-Grand). M. Périer qui était dans le secret des Provinciales, et qui était arrivé d'Auvergne depuis peu, alla loger à la même auberge. Il y reçut la visite du père du Frétât, jésuite, qui était son parent. Le père l'avertit qu'on attribuait les Provinciales à son beaufrère. M. Périer le savait mieux que lui; il avait là sur son lit, à sécher, des exemplaires de la septième ou huitième lettre. II fut soulagé quand le père jésuite sortit et alla conter son alarme à Pascal, qui occupait la chambre au-dessus de la sienne.

On les imprimait un peu partout, à Paris et en province, en plusieurs endroits à la fois. « En 1672, le 27 février, M"« Périer raconta à un de ses amis que M. Pascal, son oncle, avoit un laquais nommé Picard, très fidèle, qui savoit que son maître composoit les Lettres Provinciales. G'étoit lui qui pour l'ordinaire en portoit les manuscrits à M. Fortin, proviseur du collège d'Harcourt, qui avoit soin de les faire imprimer; on assure qu'elles avoient été imprimées dans le collège même^ » Les tirages simultanés ne suffisaient pas aux

1. Manuscrit de la BibUothèque nationale, supplément français n« 1485.

XCM INTKODUCTION.

demandes; on y revenait au bout de quinze jours, deux mois, môme après que d'autres lettres avaient paru, souvent avec des modifications de détail introduites avec ou sans l'aveu de Pascal, ce qui rend la leçon des Provinciales de l'édition in-4% malaisée à établir. Un ami de M. Périer lui écrit en lui envoyant la 17* lettre, de ne pas la montrer, qu'on n'en a tiré que dix mille exemplaires et qu'il pourra y avoir des changements. A quarante ans de distance, le père Daniel^ écrit de son côté : (( Jamais la poste ne fit de plus grands profits. On envoya des exemplaires dans toutes les villes du royaume et quoique je fusse assez peu connu de Messieurs de Port-Royal, j'en reçus dans une ville de Bretagne où j'étois alors, un gros paquet, port payé. » On en faisait des lectures en commun dans les salons à la mode, chez M^ de Sablé, chez M"* Duplessis-Guénégaud, à l'hôtel de Nevers. Les cercles jansénistes étaient des foyers de distribution et de propagande.

Sauf les initiés, on ignorait de qui étaient les Provinciales. L'auteur avait peu de réputation. On les attribua d'abord à Gomberville, incapable d'un pareil méfait. 11 n'y avait pas de Montalte provisoirement. Le nom de (iomberville, réflexion faite, étant au-dessous d'un poids si lourd, on alla à l'abbé de Hautcfontaine, Leroi. Le modeste abbé s'en défend dans une lettre à Esprit, de l'Oratoire : on lui fait trop d'honneur; il voudrait les avoir faites.

Pascal nargue les curieux : à la fin de la Troisième Provinciale (9 février 1656), il si^ne à l'adresse des pères de la Compagnie de Jésus : Votre très humble et très obéissant serviteur, E, A. A. B. P, A. F. D. E. P. (et ancien ami, Biaise Pascal, Auvergnat, fiU d'Etienne Pascal). On devine là un léger accès d'amour-projire ; il est content de son œuvre et du bruit qu'elle fait dans le monde. On deviiie aussi la jubilation qui règne dans les réunions iniimes de Messieurs de Port- Royal. Pascal, actif, habile, vainqueur, savourant, quoi qu'il en

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