‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 3 sur 97 · Vie de Pascal · texte numérisé non relu

Vie de Pascal

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. v

11 est permis de supposer que le désir de vaquer à Téducation de son fils ne fut pas l'unique mobile de sa conduite. Il cultivait avec succès les sciences physiques et mathématiques. La ville de Clermont n'offrait guère de ressources de ce côté. Paris était déjà comme aujourd'hui le centre des études, du mouvement intellectuel, des relations scientifiques et littéraires. La maison d'Etienne Pascal ne tarda pas à y devenir un lieu de réunion fréquenté par un groupe de notabilités qui furent plus tard le noyau de l'Académie des sciences *. C'étaient entre autres le père Mersenne, ami et correspondant de Descartes, MM, de Roberval, de Carcavi, Le Pailleur. C'était à leur contact que le jeune Biaise devait prendre de si bonne heure le goût de la physique et des mathématiques. Était-ce aussi dans leur conversation qu'il devait prendre l'air à demi mondain et le mépris des formes scolaires qu'on remarquera dans ses écrits? Pourquoi non? 11 écrira un jour: — « On s'imagine d'ordinaire Platon et Aristote avec de grandes robes et comme des personnages toujours graves et sérieux. C'étoient d'honnêtes gens qui rioient comme les autres avec leurs amis et quand ils ont fait leurs Lois et leurs Traités de Politique, c'a été en se jouant et comme pour se divertir. » C'est cet esprit libre et dégagé qui présidera à ses travaux de mathématiques et aux railleries peu théologiques des Provinciales. De sa vie, il n'a vu l'ombre d'un bonnet carré, senti ce que c'était qu'une férule. 11 n'a pas été aux écoles: il aura tous les avantages de l'instruction privée, indépendante et sans formules. Etienne Pascal n'était pas précisément un homme du monde, de ceux qui brillaient à l'hôtel de Rambouillet ou chez M"»* de Sablé. Les agréments de la société ne lui étaient pas inconnus. Dans les réunions qu'il présidait, il n'était pas exclusivement question de mathématiques. On s'occupait, comme dans les salons en vogue, des affaires courantes, des événements politiques, des bruits

1. Voir FonteneUe : Histaire de l* Académie des sciences, préface.

VI INTHODUCTION.

de la cour et de la ville. Les mathématiques étaient Tassaisonnement grave de ces plaisirs. L'esprit ui les lettres et, on peut le supposer, un grain de médisance, n'en étaient bannis. (( Bien que Pascal n'ait peut-être jamais ri beaucoup, observe Sainte-Beuve \ il était, quand il aborda Port-Royal, de ces honnêtes gens (ceux que Téducation et Tenjouement distinguent) et des mieux réputés selon le monde, plein de diversités amusantes, de conversations curieuses, un homme qui avait lu avec plaisir toute sorte de livres et qui en causait volontiers. » Dans l'intervalle qui sépare son entrée à Port-Royal, des assemblées tenues chez Etienne Pascal, bien des incidents auront développé en lui cette disposition à la bonne humeur. L'amicîé du duc de Roannez, les entretiens de Miton et du chevalier de Méré auront diversement contribué à émanciper son esprit. Il a puisé quelque <;hose de cette désinvolture dans la maison de son père. L'austérité viendra ensuite ; l'homme des Provinciales n'est pas encore un mystique attristé. 11 y a en lui une forte provision de gaieté et un fond naturel de joie.

Une aventure singulière qui lui arriva à l'âge d'un an, longtemps inconnue de ses biographes et publiée pour la première fois par Victor Cousin * d'après le récit de Marguerite Périer, nièce de Pascal, antérieur par conséquent aux projets d'éducation ruminés par son père, a sa place naturelle ici et reste désormais inséparable de sa mémoire. « Lorsque mon oncle eut un an, dit Marguerite Périer, il lui arriva une chose fort extraordinaire. Ma grand'mère étoit, quoyque très jeune, très pieuse et très charitable. Elle avoit un grand nombre de pauvres familles à qui elle donnoit la charité. Il y en avoit une (sic) qui avoit la réputation d'être

i. Pori-Boyalf livre III, chap. i*'.

2. Des Pensées de Pascal, 1 vol. in-8<». Paris, 1843, p. 390. Ce récit est extrait du manuscrit qui existe à la Bibliothèque nationale, coté 1485, supplément français et contenant entre autres pièces les Mémoires de Mar- ^erite Périer.

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fiordère, tout le monde le luidisoit; mais ma grand'mère qui u'étoit pas de ces femmes crédules et qui avoit beaucoup d'esprit, se mocqua de cet avis et continuoit toujours à lui faire l'aumône. Dans ce temps-là, il arriva que le petit Pascal lomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle à Paris tomber en chavire^; mais cette langueur étoit accompagnée de deux circonstances qui ne sont pas ordinaires, l'une qu'il ne pouvoit souffrir de voir Teau sans tomber dans des transports d'emportement très grands; et l'autre bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvoit souffrir de voir son père et sa mère s'approcher l'un de l'autre : il souffroit les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir, mais aussitôt qu'ils s'approchoient ensemble, il crioit, se débattoit avec une violence excessive; tout cela dura plus d'un an, durant lequel le mal s'augmentoit ; il tomba dans une telle extrémité qu'on le croyoit prêt à mourir. Tout le monde disoit à mon grand-père et à ma grand'mère que c'étoit assurément un sort que cette sorcière avoit jeté sur cet enfant; ils s'en mocqnoient l'un et l'autre, regardant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisant aucune attention, laissant toujours à cette femme une entrée libre dans leur maison où elle recevoit la charité. Enfin mon grand-père, importuné de tout ce qu*on lui disoit là-dessus, fit un jour entrer cette femme dans son cabinet, croyant que la manière dont il lui parleroit lui donneroit lieu de faire cesser tous les bruits ; mais il fut très étonné lorsqu'après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que cela n'êtoit point, et qu'on ne disoit cela d'elle que par envie à cause des charités qu'elle recevoit, il voulut lui faire peur et feignant d'être assuré qu'elle avoit ensorcelé l'enfant, il la loenaça de la faire pendre si elle ne lui avouoit la vérité;

1. Chartre : « Nom vulgaire du carreau ou atrophie mésentérique, cette maladie retardant le développemeot et tdkMBt le petit maUde comme «i luie chartre, en une prison, t Littbé.

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