VIII INTRODUCTION
alors elle fut effrayée et se metiant à genoux, elle lui promit de lui dire tout s'il lui promettoit de lui sauver la vie. Sur ce, mon grand-père, fort surpris, lui demanda ce qu'elle avoit fait et ce qui Pavoit obligée à le faire; elle lui dit que l'ayant prié de solliciter un procès pour elle, il Tavoit refusé parce qu'il croyoit qu'il n*étoit pas bon, et que pour s'en venger, elle avoit jeté un sort sur son enfant, qu'elle voyoit qu'il aimoit tendrement, et qu'elle étoit bien fâchée de le lui dire, mais que le sort étoit à la mort. Mon grand-père affligé lui dit: « Quoy, il faut donc que mon enfant meurt! » Elle lui dit qu'il y avoit du remède, mais qu'il falloit que quelqu'un mourût pour lui et transporter le sort. Mon grand-père lui dit : « Ah ! j'aime mieux que mon fils meure que si quelqu'un « mouroit pour lui. » Elle lui dit : « On peut mettre le sort sur « une bête. » Mon grand-père lui offrit un cheval. Elle lui dit que, sans faire de si grands frais, un chat lui sufliroit. Il lui en fit donner un ; elle l'emporta et, eu descendant, elle trouva deux pères capucins qui montoient pour consoler mou grandpère de Textrémité de la maladie de son fils. Ces pères dirent à cette femme qu'elle vouloit encore faire quelque sortilège de ce chat : elle le prit et le jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la hauteur de six pieds et tomba mort. Elle en demanda un autre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avoit pour cet enfant fut cause qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valoit rien, puisqu'il falloit, pour transporter ce sort, faire une nouvelle invocation au diable; jamais cette pensée ne lui vint dans l'esprit. Elle ne lui vint que longtemps après et il se repentit d'avoir donné lieu à cela.
« Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu'elle avoit besoin d'avoir un enfant qui n'eût pas sept ans et qui avant le lever du soleil cueillit neuf feuilles de trois sortes d'herbes, c'est-à-dire trois de chaque sorte. Mon grand-père le dit à son apothicaire qui dit qu'il y mèneroit lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois sortes d'herbes
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. ix
étant cueillies, la femme ût un cataplasme qu'elle porta à sept heures du matin à mon grand-père, et lui dit qu'il falloit le mettre sur le ventre de Tenfant. Mon grand-père le ût mettre, et à midy, revenant du palais, il trouva toute la maison en larmes et on lui dit que l'enfant étoit mort. Il monta, vit sa femme dans les larmes et l'enfant dans le berceau, mort, à ce qu'il paroissoit. 11 s'en alla et en sortant de la chambre, il rencontra sur le degré la femme qui avoit apporté le cataplasme ; et attribuant la mort de cet enfant à ce remède, il lui donna un soufHet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et lui 'dit qu'elle voyoit bien qu'il éloit en colère, parce qu'il croyoit que son enfant étoit mort, mais qu'elle avoit oublié de lui dire le matin qu'il devoit paroître mort jusqu'à minuit et qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette heure-là et qu'alors il reviendroit. Mon grand-père rentra et dit qu'il vouloit absolument qu'on le gardât sans l'ensevelir. Cependant l'enfant paroissoit mort; iln'avoit ny pouls, ny voix, ny sentiment; il devenoit froid et avoit toutes les marques de la mort. On se mocquoit de la crédulité de mon grand-père qui n'avoit pas accoutumé à croire à ces gens-là. On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'mère toujours présents, ne voulant s'en fier à personne. Ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi, sans que l'enfant revint. Enfin entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, l'enfant commença à bâiller. Cela surprit extraordinairement; on le prit, on le réchauffa, on lui donna du vin avec du sucre ; il l'avala. Ensuite sa nourrice lui présenta le teton, qu'il prit sans donner néanmoins des marques de connoissance et sans ouvrir les yeux. Cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença à ouvrir les yeux et à connoître quelqu'un. Alors voyant son père et sa mère près l'un de l'autre, il se mit à crier comme il avoit accoutumé. Cela fit voir qu'il n'étoit pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il n'étoit pas mort, et environ six à sept jours après, il commença à souf-