‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 31 sur 97 · Entretiens de Cléandre et d^Eudoxe · texte numérisé non relu

Entretiens de Cléandre et d^Eudoxe

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, xcvii ait, le plaisir d'une renommée bruyante et inattendue, trouve, à braver l'ennemi en face, une surabondance de vie qu'il n'a pas goûtée jusque-là. Son indépendance est absolue; elle est inhérente à lui-môme. Il n'a servi et ne servira que sa pensée. 11 est au-dessus des doctrines et des hommes, comme il l'a été des sciences, où il a inventé sans consentir à se soumettre ni à elles ni aux méthodes établies. Il ne dépend pas plus de Port-Royal que de n'importe quoi. Le père Annat l'ayant désigné comme secrétaire de Port-Royal, il répond dans la !?• Provinciale : « Vous supposez premièrement que celui qui écrit les lettres est de Port-Royal ; vous dites ensuite que le Port-Royal est déclaré hérétique, d'où vous concluez que celui qui écrit les lettres est déclaré hérétique. Ce n'est donc pas sur moi, mon père, que retombe le fort de cette accusation, mais sur le Port-Royal et vous ne m'en chargez que parce que vous supposez que j'en suis. Ainsi je n'aurai pas grand' peine à m'en défendre puisque je n'ai qu*à vousdire que je n'en suis pa<», et à vous renvoyer à mes lettres, où j'ai dit que je suis seul et en propres termes que je ne suispoint de Port-Royal, n Non, il n'en est pas-, il est un volontaire qui sert la cause de Port-Royal parce qu'il lui plaît de la servir. Quand Port-Royal, acculé au formulaire, essayera de capituler, Pascal secouera sur lui la poussière de ses pieds l'accusera de faiblesse et de lâcheté. 11 est seul en effet. « On mourra seul », écrit-il dans les Pensées; il a également vécu seul, n'a ployé sous aucun joug, hors celui de Dieu.

Cependant le farouche Séguier s'était adouci ; il s'était aperçu que les rieurs n'étaient pas de son côté. Et puis, à aucune époque de sa carrière, il n'a d'initiative; il exécute avec violence et ponctualité les ordres qu'il reçoit. Il est i are qu'il prenne sur lui une responsabilité. Les pièces annexes aux mémoires manuscrits de Beaubrun* contiennent une

1. 2 YoL aax manuscrits de la Bibliothèque nationale, supplément français, n<* 2673. — L'abbé de Beaubrun, fils du peintre de ce nom, est on personnage important de Port-Royal. D fut Texécuteur testamentaire de:

xc^Tii INTRODUCTION.

note d6 la maia de Saint-Gilles^ qui constate le ralentissement des poursuites exercées et permet de jeter un coup d'œil sur les moyens de cette énorme publicité clandestine. La note est datée du 18 août 1656 : (( Depuis trois mois en ça, écrit Saint-Gilles, c^est moi qui, immédiatement, ai fait imprimer par moi-même les quatre dernières Lettres au Provincial, sçavoir : la 7«, 8', 9« et 10®. D'abord il falloil fort se cacher, et il y avoit du péril ; mais depuis deux mois, tout le monde et les magistrats eux-mêmes, prenant grand plaisir à voir dans ces pièces d'esprit la morale des Jésuites naïvement traitée, il y a eu plus de liberté et moins de péril; ce qui n'a pourtant pas empêché que la dépense n'en ait été et n'en soit encore extraordinaire. Mais M. Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée : c'est qu'au lieu de donner de ces lettres à nos libraires SavreuxetDesprez, pour les vendre et nous en tenir compte, nous faisons toujours tirer de chacune douze rames, qui font 6,000, dont nous gardons 3,000, que nous donnons, et les autres 3,000, nous les vendons aux libraires ci-dessus, à chacun 1,500 pour un sol la pièce; ils les vendent 2 sols 6 deniers et plus. Par ce mo>en, nous faisons 50 écus qui nous payent toute la dépense de l'imprimerie et plus; et ainsi nos 3,000 ne nous coûtent nen et chacun se sauve. »

Le succès des Provinciales, le crédit de sa plume, l'expé-

Nicole, dont il a laissé une vie ainsi qu'une vie de Tabbé de Pootchâteau. On lui doit avec Dufossé la fin du commentaire sur la Bible que Sacy a laissé inachevé. H a laissé en outre divers recueils de mémoires et de pièces relatives à Port-Royal. Sainte-Beuve Ta consulté avec fruit dans son HUtoire de Port'Royal et apprécie beaucoup les documents accumulés par lui en vue d*une histoire de Port-Royal, qu'il n*a pas écrite, mais dont il subsiste ane ébauche au tome P' de ses Mémoires.

1. Antoine Baudry d'Âsson, dit M. de Saint-Gilles, était du Poitou et un ancêtre du député actuel de la Vendée. C'était un homme actif et entreprenant, à la fois agent de Retz et de Port-Royal. Il e^t sans cesse eo voyage. H négocie, intrigue, fait entrer à Paris des livres jansénistes en contrebande. Dans Taffaire de Timprcssion des Provinciales, il est décrété de prise de corps, mais on intervient en sa faveur. U mourut à Paris en 1068.

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, xcxix

rieDce théologique acquise dans la lutte soutenue par lui, son zèle croissant, la confiance autorisée par ce qui venait d* arriver, inspirèrent à Pascal son projet d*une Apologie du Christianisme. Ce n^était pas uniquement un monument ù construire dans rintérét de ses convictions ardentes, c'était une vengeance à tirer du monde qu'il avait traversé, où il avait reçu plus d'une blessure, et aussi contre Descartes et la Raison qui méditaient le dessein dédiûer une Société dont rÉvangile serait exclu et le bien-être matériel le fondement. Cette idée lui vint pendant qu'il écrivait les Provinciales. C'était de l'ouvrage qu'il s'était taillé d'avance; il s'y mettrait quand les Provinciales seraient terminées. Il s'y prépara durant un an, dit M"® Périer, mais au moment d'entreprendre son œuvre (1657-1658), il fut repris de sa névrose qui ne le quitta plus. Quoiqu'il se fût éloigné des réunions qui lui a?aientété chères, saretraiien'étaitpasabsolue. Une considération discrète môlée de respect et d'admiration, que ses qualités personnelles justifiaient de reste, l'entourait. 11 était devenu une sorte de directeur consultant à l'usage de la haute société chrétienne, car il y en avait une, très en dehors de Pon-Royal qui n'en était que la partie militante. « L'éloignement du monde qu'il pratiquoit avec tant de soin, dit W^ Périer, n'empôchoit pas qu'il ne vît souvent des gens de grand esprit et de grande condition, qui, ayant des pensées de retraite, demandoient ses avis et les suivoient exactement; et d'autres qui étoient travaillés de doutes sur les matières de la foi, et qui, sachant qu'il avoit de grandes lumières là-dessus, veooient à lui, le consulter et s'en retournoient toujours satisfaits; de sorte que tqutes ces personnes qui vivent maintenant fort chrétiennement témoignent encore aujourd'hui que c'est à ses avis et à ses conseils, et aux éclaircissements qu'il leur a donnés, qu'ils sont redevables de tout le bien qu'ils fout. 9

Une piété sombre le gagne déplus en plus; on le dirait atteint d'une vieillesse prématurée; les joies littéraires d'hier

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