‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 34 sur 97 · if"« de Sablé, ch. n · texte numérisé non relu

if"« de Sablé, ch. n

civ INTRODUCTION.

qu'on ne peut le reconnottre, qui remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre auroit changé.» Cette maxime avait de quoi réussir, chez M""® de Sablé, parmi celles du marquis de Sourdis, de d'Ail ly, d'Esprit, de La Rochefoucauld.

Une deuxième conjecture de Cousin est moins plausible. Le Discours sur les passions de V Amour aurait été inspiré par la société de M"^ de Sablé. 11 convenait au milieu. Le retour de Pascal à la religion n'autorise pas à croire qu'il soit de l'époque où M™** de Sablé s'est retirée à Port-Royal. Et puis Pascal y met trop du sien ; il exprime des sentiments personnels. Ce n'est pas un lieu commun de société. En vain Cousin fait remarquer que les rapports constants qui y sont établis entre /l'amour et l'ambition pourraient s'appliquer à M"**' de Che- - vreuse et La Rochefoucauld. M"* de Chevreuse et La Roche- : foucauld n'étaient pas des héros à son usage. Ce n'est pas que La Rochefoucauld et Pascal n'aient pu se rencontrer par ha- . sarJ. La Rochefoucauld écrit : « L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel.» Pascal dit mieux : « Les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est en mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion. C'est de là que ceux de la Cour sont mieux reçus de l'amour que ceux de la Ville, parce que les uns sont tout do feu et que les autres mènent une vie dont l'uniformité n'a rien qui frappe; la vie de tempête surprend, frappe et pénètre. » Ceci est du Pascal ancien, de celui qui rêve une vie d'action; ce n'est pas de l'ascète chrétien. Il n'y a, au surplus, aucun point de contact entre Pascal et La Rochefoucauld, hors qu'ils ont pu frayer ensemble dans le salon de M™® de Sablé et y jouer un instant aux maximes. La Rochefoucauld est un observateur positiviste, comme on dirait aujourd'hui, de hauteur moyenne, plus ingénieux que profond;

LA VIE BT LES ŒUVRES DE PASCAL. cv

Pascal est ud platonicien pur, plus accoutumé aux nuages qu'au terre à terre de l'auteur des Maximes, Celles-ci vien- Dent de chez W^ de Sablé. Elle avait la passion des sentences et Favait communiquée à ceux qui rapprochaient. La Rochefoucauld, dans sa Correspondance, se plaint à Esprit d'en avoir reçu de lui le goût. 11 en a perdu le repos ; il envoie des maximes à M™® de Sablé afin d'obtenir d'elle, en échange, la recette d'un potage aux carottes. Il s'y met peu à peu. On lui offre les sujets chez M™^ de Sablé, comme des bouts-rimés. 11 revient le lendemain avec une formule. On en cause, on objecte, on approuve, on propose une rédaction meilleure. Le recueil de La Rochefoucauld a été ébauché de cette façon, bien avant M"* de La Fayette. M"® de Sablé en est responsable, et la double assertion de Cousin, qu'on n'aurait pas songé à publier les Pensées, au moins sous ce titre, si l'on n'avait pas cédé aux exigences de la mode, et qu'une partie des Pensées, loin d'appartenir à VApologie du Christianisme, ont été brassées dans l'atelier de M"* de Sablé, à Tusage de la maison, n'est pas contestable. C'est une vue ouverte presque non soupçonnée sur les Pensées de Pascal. Vers 1648, quand Pascal a pu la connaître, M"® de Sablé avait cinquante ans. Elle était des samedis de M"® de Scudéry, puis de la société de Mademoiselle sur qui elle avait de l'influence. Puis elle se retire. L'âge y aide et ses malheurs domestiques. Elle a toujours un pied dans le monde, même à Port-Royal de Paris, où elle reçoit, donne à dîner, a un nombreux domestique. D'où lui était venu le goût des maximes? De chez M"® de Scudéry, de chez Mademoiselle.

Sous la Fronde, la politique, la morale, les lettres sont à la mode : c'est l'éclosion du siècle. Elle n'avait été mêlée à aucune intrigue, elle n'avait ni l'amour de l'action ni un mérite extraordinaire. Elle avait du bon sens, de la culture, des relations, du goût, celui de la conversation. Elle écrit sur l'Éducation, sur d'autres sujets. Ses essais courent manuscrits. Elle est hostile à la morale de l'intérêt, combat

cvi INTRODUCTION.

La Rochefoucauld. L'opuscule qu'on a d'elle ^ n'est pas un chef-d'œuvre. Elle était de ceux qui valent plus par le rang, la distinction, l'ascendant personnel que par les qualités de rintelligence. Elle sait que c'est un mérite. « 11 y a, lit-on dans son recueil, un certain empire dans la manière déparier et dans les actions, qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la considération et le respect... Une méchante manière gâte tout, môme la justice et la raison. Le comment fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur donne, dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses, n Port-Royal n'était point rébarbatif, malgré son attitude austère, surtout aux personnes de qualité qui pouvaient le servir. Il accueillit la marquise quoiqu'elle eût des opinions et des allures peu ascétiques. Elle se les Gt pardonner par son attitude en plusieurs circonstances, comme dans la querelle engagée à propos de la Comédie. Elle embrassa la façon de voir un peu sévère de Port-Royal, du prince de Conti et de M"^ de Longueville contre Racine et Molière. Les Maximes ont été faites chez elle par ses habitués.

Si Pascal n'avait pas eu de relations avec elle avant qu'elle habitât Port-Royal, et s'il n'avait pas suffi qu'elle habitât Port- Royal pour qu'il n'eût point de scrupule à aller chez elle, on pourrait supposer qu'il y fut amené par Domat*. Celui-ci, avocat du roi dans sa ville natale, gallican, intègre, éloquent, estimé de la magistrature, un peu revôche et bizarre, qui disait, à la veille de mourir : « Ce n'est pas une futile consolation pour quitter ce monde, que de sortir de la foule du grand nombre des sots et des méchants dont on y est environné » , par sa condition, son savoir, ses talents et son humeur, était né janséniste. Il fut une des ressources de la société de

1. Maximes de Af^* la marquise de Sablé et pensées diverses de M. L. Z). (d^Ailly). Paris, 1678, 1 vol. iii-12. Il y en a une réimpression d'Amstei^ dam, 1712, avec les Maximes de La Rochefoucauld.

2. Le jurisconsulte Domat, né en 1625, mort en 1606, était de Clermont; il était lié avec la famille Pascal et ami particuUer de Biaise, qui l'entraîna dans sa conversion et en fut assisté à ses derniers moments.

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M"® de Sablé, où on l'imagine volontiers discutant et faisant des Pensées avec PascaL On a des Pensées de lui, extraites des papiers de Marguerite Perler. Elles ne démentent pas ses âpres vertus : « Toutes les sottises et les injustices que je ne fais pas m'émeuvent la bile. — Je ne serois ni de Fhumeur de Démocrite, ni de celle d'Heraclite; je prendrois un tiers parti pour mon naturel, d'être tous les jours en colère contre tout le monde. — Un peu de beau temps, un bon mot, une louange, une caresse, me tirent d'une profonde tristesse, dont je n'ai pu me tirer par aucun effort de méditation. — Cinq ou six pendards partagent la meilleure partie du monde et la plus riche! c'en est assez pour faire juger quel bien c'est devant Dieu que les richesses. »

Indépendamment des preuves qu'elles en portent en ellesmêmes, surtout dans la version autographe, les Pensées de Pascal ne sont donc pas en entier des fragments de son Âpo^ logie du Christianisme. Il y avait à Port-Royal de Paris un centre où cette littérature fleurissait, d*où elle s'est répandue au dehors. Pascal l'avait sous la main. Par Domat, par Nicole, parM°** de Sablé, par d'autres, il a vécu dans Tintimité du genre. Ce genre, il Ta cultivé. C'était conforme à ses mœurs littéraires, à la nature même de ses habitudes et de ses travaux. Ce fait confère aux Pensées un caractère qu'elles n'avaient pas eu jusqu'ici aux yeux de ceux qui les lisent. Il ne leur ôte rien, ne leur ajoute rien. C'est une clef qui peut servir à en mieux entendre quelques-unes.

Le miracle de la sainte Épine qui eut lieu à Port-Royal des Champs au mois de mars 1656, au plus fort des Provindaks, avait vivement impressionné Pascal. La jeune Marguerite Périer, objet du miracle de la sainte Épine, était sa nièce et sa filleule. La joie qu'il en eut fut si grande, au témoignage de M"**" Périer, qu'elle lui inspira ses Pensées sur les miracles. Comme il dut les écrire sous l'impression qu'il avait reçue, cette partie de l'ouvrage remonterait donc à six années avant sa mort. La résolution d'écrire une Apologie du Christianisme

cvni INTRODUCTION.

serait môme un effet du miracle de la sainte Épine. Ce fut dans tous les cas le point de départ de sa vie ascétique. La ceinture garnie de pointes de fer n'en est qu'une étape. 11 renonce à toute superfluité, ne veut plus de tapisserie dans sa chambre. Dès 1655 un balai lui parait du superflu et sa sœur Jacqueline l'en reprend au nom de la propreté. Les inûrmités qui l'assaillirent à partir de 1658 ne le détournèrent point du parti qu'il avait pris de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. « Si elles Tempôchèrent, dit M"* Périer, de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles à luimême, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le vouloit pour paroUre devant lui. » La paix et la patience sont les deux principaux attributs de la vie des saints. Pascal avait en lui une difficulté particulière de les acquérir. La patience n'était pas une de ses vertus natives. Il était bouillant; on le croyait toujours en colère. Il avait la paix à un moindre degré; l'inquiétude de Tesprit était chez lui un principe de force et un tourment. L'habitude de la douleur physique lui donna la paix et la patience, la paix du cœur et la patience de ses maux. La paix qu'il possède est l'indifférence relativement aux objets qu'il a aimés jadis, au premier rang desquels était la géométrie ; la patience est le silence qu'il garde à propos de ses maux. 11 y a l'une et l'autre dans une lettre de lui à Fermât, datée de Bien-Assis, maison de campagne de sa famille en Auvergne, le 10 août 1660 : « Pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit; mais en même temps je la connois pour si inutile que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde, mais enûn ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire lessai, mais non pas l'emploi de notre force ; de sorte que je ne ferois pas deux pas pour la géomé- ^ie et je m'assure que vous êtes fort de mon humeur. Mais il

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y a maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là, qu'à peine me souviensje qu'il y eu ait. Je m*y étois mis il y a un an ou deux par une raison tout à fait singulière, à laquelle ayant satisfait, je suis au hasard de ne jamais plus y penser, outre que ma santé n'est pas encore assez ^ forte, car je suis si foible que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre lieues au plus en carrosse. C'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. » 11 ne fait pas de réflexions. Quelle que soit l'intensité de ce qu'il souffre, il ne renonce pas à la résolution qu'il a prise de se priver de plaisir. Si la nécessité l'oblige à se donner une satisfaction, il sait faire en sorte de Tignorer. On le nourrit délicatement; il ne goûte pas ce qu'il mange. 11 ne dit pas: ceci est bon ; si on l'interroge, il répond qu'il n'y a pas pris garde, que ce serait de la sensualité. 11 a fixé d'avance la quantité de nourriture qui convient à son estomac : il n'en prend ni plus ni moins. Son but est d'être pauvre, quoiqu'il ne soit pas obligé de l'être, d'après cet axiome que la pauvreté est notre condition naturelle. Un principe qu'il observe avec la même attention est le soulagement des misérables. On lui objecte qu'on pourrait y pourvoir par des moyens généraux : Non, dit-il, nous ne sommes pas appelés au général, mais au particulier; il faut servir les pauvres pauvrement. 11 trouve bon qu'il y ait des hôpitaux; il n'appartient pas au premier venu d'en fonder. 11 y en a dont c'est le devoir; celui de tous est d'agir selon sa condition.

11 a une chasteté ombrageuse ; il blâme les caresses que M°* Périer reçoit de ses enfants ; il y a une autre manière de leur témoigner de la tendresse. Trois mois avant sa mort, une jeune fille lui demandait l'aumône, au sortir de l'église Saint-Sulpice. Cette jeune ûlle était belle. Pascal est frappé du danger qu'elle court. C'était une paysanne dont le père

1. Cet encore indique néanmoins qu'elle est en ce moment meilleure.

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était mort récemment et la mère malade à THôtel-Dieu ; elle n'avait ni asile ni protection. Il la conduisit à un prêtre du séminaire de Saint-Sulpice, à qui il donna de l'argent destiné à pourvoir à ses besoins en attendant qu'on lui trouvât une condition. Le lendemain il envoya une dame porter des vêtements à la jeune ûlle. On ne put obtenir de la femme le nom de Pascal. 11 était dévoué aux siens sans qu'ils reçussent de lui aucune marque extérieure d'attachement. Il repoussait d'un air bourru celui qu'on lui témoignait. Il apprend la mort de sa sœur Jacqueline (1661) sans donner aucun signe d'affliction. M"*'' Périer était très affectée de cette froideur : « J'étois, ditelle, toute surprise des rebuts qu'il me faisoit, et je le disois à ma sœur, en me plaignant à elle que mon frère ne m'aimoit pas. » Jacqueline, plus experte, la rassure. Il avait donné à cet égard des explications à une personne qui parait avoir été le duc de Roannez : u II est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperois C3UX à qui j'en ferois naître le désir, car je ne suis la Qn de personne et n'ai pas de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc. Comme je serois coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fît plaisir; de même je suis coupable de me faire aimer si j'attire les gens à s'attacher à moi. Je dois avenir ceux qui seroient à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revienne, et de même qu'ils ne doivent pas s'attacher à moi, car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu ou à le chercher. » On possède de ce morceau une copie de la main de Domat, avec la mention : a M"" Périer a Torigiiial de ce billet. »

On lui cherche des analogies dans l'histoire. Est-il bouddhiste ? Non ; il ne sait pas ce que c'est. Il ne professe d'ailleurs pas que la vie est un mal. Et puis il n'entend pas sortir du Chrisiianlsme. 11 serait plutôt Montaniste, si ce n'était être

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hérétique. H y a une tendance. II pratique le détachement des choses ; il le conseille à autrui. On peut se figurer jusqu'à quel point il pousse la haine du monde et de ce qui plaît au monde par Textrait d'une lettre écrite au nom de MM. Singlin, de Sacy et Le Rebours, à sa sœur M~* Périer, qui l'avait consulté sur un mariage avantageux oiïert à sa fille, Jacqueline Périer. Celle-ci avait quinze ans, ce qui fixe la date de la lettre à Tannée 1659 * : « En gros leur avis fut que vous ne pouvez en aucune manière, sans, blesser la charité et votre conscience mortellement, et vous rendre coupable d'un des plus grands crimes, en engageant un enfant, et un enfant de son âge et de son innocence et môme de sa piété, à la plus périlleuse et à la plus basse des conditions chrétiennes; qu'à la vérité, selon le monde, laffaire n'auroit aucune difficulté cl qu'elle étoit à conclure sans hésiter, parce que la conclusion d'un mariage avantageux est aussi souhaitable selon le monde, qu'elle est vile et préjudiciable selon Dieu ; que ne sachant à quoi elle devoit être appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé qu'elle puisse supporter avec piété la virginité, c'étoit bien peu en connoître le prix que de lengagr-r à perdre ce bien si souhaitable pour chaque personne à soi-même, et si souhaitable aux pères et aux mères pour leurs enfants, parce qu'ils doivent essayer de rendre à Dieu ce qu'ils ont perdu d'ordinaire pour d'autres causes que pour Dieu ; de plus, que les maris, quoique riches et sages selon le monde, sont en vérité de francs païens devant Dieu; de sorte que les dernières paroles de ces Messieurs sont, que d'engager un enfant à un homme du commun, c'est une espèce d'homicide et comme un déicide en leur personne *. » Cette doctrine est celle de Port-Royal, qui est une petite école de perfection et non, comme la Compagnie de Jésus, une institution chargée du gouvernement de PÉglise. Elle convient

1. On sait d'aiUeors que Jacqueline Périer était née en 1644.

2. Ce fragment, extrait des mémoires de Marguerite Périer, a été publié par Victor Cousin : Des pemées de Pascal, p. 370 de la l" édition.

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de plus à la misanthropie de Pascal, à son désir de ne pas dépendre. Le mariage est une dépendance ; les biens sont une dépendance. 11 ne les déteste pasd*une manière absolue : 0 J'aime la pauvreté, écrit-il dans les Pensées, parce que Jésus- Christ Ta aimée ; les biens, parce qu'ils permetteut d'assister les misérables », non comme biens, non parce qu'ils donnent de la faveur dans le monde qu'il hait, dont il se tient à distance, en gardant vis-à-vis de lui une attitude correcte. « Je garde fidélité à tout le monde dit-il ; je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font *, mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où Von ne reçoit ni de mal ni de bien de la part des hommes. J'essaye d'être juste, véritable, sincère... et j'ai une tendresse de cœur pour ceux à qui Dieu m'a uni plus étroitement... et soit que je sois seul ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui les doit juger et à qui je les ai toutes consacrées. »

C'est fier et grand ; il n'est humble que devant Dieu. Il récitait les petites heures, comme on fait dans les couvents. Dans les petites heures, il affectionnait le psaume 108, qui est très long, composé de 176 versets et plein des maximes dont il se nourrissait, l'isolement du juste parmi les pécheurs, le mépris que le juste inspire aux pécheurs — deridetur justi simplicitas. — Il se moque d'eux à son tour ; il y a quelque chose de Tenvie de les contredire dans le soin qu'il apporte à parcourir les églises, à vénérer les reliques des saints. Il s'est procuré un calendrier dans lequel sont indiqués les dévotions locales et les jours où elles ont lieu. 11 réalise ainsi ce qu'il enseigne dans les Pensées, que « la grâce de Dieu se fait connoître dans les grands esprits par les petites choses et dans les esprits communs par les grandes ».

c Nous voilà bien loin de la nature », s'écrie un critique de Pascal. Pas si loin que cela. La nature n'est pas exclusivement épicurienne. Le mens sana in corpore sano d'Horace est une sagesse médiocre, à tout le moins d'homme bien portant, a Le corps d'un athlète et l'âme d'un sage, voilà ce qu'il faut pour

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être heureux», écrit Voltaire à Helvétius. Une àme de sage habite rarement le corps d'un athlète. Buffon, dont Voltaire parle, avait le corps d*un athlète et vivait enfoncé dans sa chair. 11 y trouvait du calme. 11 n'était pas complètement le maître de sa chair, puisqu'elle le tenait au lit plus longtemps qu'il n'aurait souhaité et qu'il était obligé de s'en faire retirer à tour de bras par un domestique à Taide d'une corde, le tout aQn de pouvoir écrire un chapitre de son Histoire naturelle entre deux sommes. Pascal n'était pas soumis à cette sujétion. Les âmes fortes recherchent de préférence un corps chélif. Voltaire, qui vante le corps athlétique dont Buffon est pourvu, a bu soixante ans de la tisane. Joubert, qui logeait dans un corps qu'il avait rencontré par hasard, loue les complexions frêles de l'espèce de celle de Pascal : « Les valétudinaires, dit-il, n'ont pas comme les autres hommes une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu'à la On les mômes langueurs, mais ils gardent aussi le môme feu et la môme vivacité. Accoutumés à se passer du corps, ils conservent pour la plupart UD esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu; il ne nuit qu'à leur durée. » Joubert défend ici sa propre cause : a II y a, dit-il, un degré de mauvaise santé qui rend heureux. » Il en est un bon juge. Il pourrait encore citer, parmi ceux qu'il a connus, Chateaubriand. Ce n'est pas que Chateaubriand ait été très heureux, à l'en croire. Peutêtre exagère-t-il la tristesse qui l'obsède. Mais il était valétudinaire ; il a traité son corps en ennemi, ce qui ne l'a emp«^ché ni d'avoir Tàme bien trempée ni de vivro longtemps. Maine de Biran appuie aussi par son exemple la théorie de Joubert. La recherche de ceux qui, comme Pascal, ont eu une àme forte dans un corps misérable, serait une curieuse étude et instructive.

Sainte-Beuve, qui ne daigne pas être un érudit, mais qui «st un amateur d'érudition, a découvert, aûn de venir au secours de Pascal, une lettre de Pline le Jeune, tendant à éla- 1. h

cxiv INTRODUCTION.

blir que « nous sommes meilleurs quand nous sommes malades »). Pascal était bon, d'une bonté noble et réservée, telle qu'on la rencontre à peine chez quelques-uns dans le cours entier des siècles. Était-il bon parce qu'il était malade 7 Non; sa bonté n'aurait été que l'exercice de la pitié dont il sentait lui-même avoir besoin. Quoi qu'il en soit, la surprise de Pline aurait fait sourire un moraliste plus expert : « L'état d'un de mes amis, dit Pline, me fit faire cette réflexion que nous sommes meilleurs tandis que nous sommes malades. Car quel est le malade que l'avarice ou la volupté vient tenter? On n'est plus esclave des amours, on u'aspire plus aux honneurs; on néglige les richesses et si peu qu'on ait, se croyant à la veille de le quitter, on s'en contente. C'est alors qu'on croit qu'il y a des dieux; c'est alors qu'on se souvient qu'on est homme. On n'envie personne; on n'admire ni on ne méprise personne. Les médisances elles-mêmes glissent sur nous; on ne s'en aigrit plus, on ne s'en nourrit plus. » Eh bien, oui. Quand on est en bonne sauté, jeune et fort, on est livré au désir ; on est avare, voluptueux, ambitieux ; on crache, comme Néron après avoir bien diné, sur la statue de Jupiter. On court à la gloire, aux honneurs ; on hait les concurrents, on se repaît à médire ou à entendre médire de quiconque a un rang, des richesses, des vertus, un mérite qu'on n'a pas soi-même. Le malade de Pline quitte par nécessité ces vices nés de la concurrence vitale. Le lendemain du jour où il aura recouvré la santé, il les aura de nouveau. Le sentiment religieux a cela de plus qu'il fait faire volontairement ce dont le malade de Pline se prive par impuissance. Pascal est malade, mais ce n'est pas parce qu'il est malade qu'il est un ascète ; c'est parce qu'il a le sentiment rehgieux. Il l'a acquis comme les contemporains de Pline, usés par l'effort inutile, la luxure, l'abus des plaisirs et des richesses, l'ont acquis. L'Évangile a pansé leurs plaies, les a rajeunis et sauvés du spleen ei de la vie inimitable de Cléopâtre et d'Antoine. Pascal n'a pas passé par la vie inimitable. 11 est bon parce qu'il est bon, comme la

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pèche est le fruit du pêcher. Les méchants sont ainsi parce qu'ils sont méchants, comme Tépine pousse sur la ronce. Mais la chaire elle-même a retenu l'argument de Pline. Le prédicateur anglais Jérémie Taylor compare les malades aux lampes du tombeau de Terçntia qui brûlaient sous terre depuis des centaines d'années et s'éteignirent à l'air libre : tt Tant que nous sommes dans les solitudes de la douleur, du besoin, de l'inquiétude, de la maladie, nous sommes des lampes brûlantes et brillantes ; mais quand Dieu nous arrache aux portes de la mort et nous transporte au grand air parmi les prospérités et les tentations, nous nous éteignons et ne pouvons supporter la lumière et la chaleur qu'en rentrant de nouveau dans les régions de la douleur, n Pascal est audessus de cette morale vulgaire ; Montaigne, qui aime mieux se hasarder a à la suite de son plaisir », la méprise : a 11 faut, dit-il, avoir femme, enfants, bien et surtout de la santé qui peult » ; mais il est petit et indigne d'un houime de changer de conscience si l'adversité vient ; il faut « y discourir et y rire ». L'adversité, c'est la perte de la santé. Et si c'est la pauvreté qui vient? Montaigne s'est posé la question : « Considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué que moi, je me plante en sa place ; j'essaye de chausser mon àme à son biais. » Puisqu'il porte si allègrement son faix, pourquoi lui, Montaigne, aurait-il une constance moindre ? Il n'y a pas de quoi tomber dans l'ascétisme. Il oublie que le mendiant qui est à sa porte est habitué à sa condition. Il n'y a pas de danger que Montaigne se condamne comme Pascal à la pauvreté, et c'est dans ce fait qu'éclate la différence des deux morales, celle d'Épicure et celle de l'Évangile. Elle éclate aussi dans le procédé de Montaigne qui chausse son âme au biais du mendiant, mais par Timaginaiion, ce qui exige moins de frais. L'agonie de Pascal dura deux mois pendant lesquels il fut héroïque. Il lui avait pris un dégoût absolu de toute sorte d'aliments. Les médecins l'engagèrent à se nourrir de liquides. 11 avait recueilli chez lui une famille indigente à qui il four-

cxvi INTRODUCTION.

Dissait, outre ud logemeat gratuit, du bois de chauffage. Elle lui tenait compagnie. Il n'avait plus de domestique par esprit de pauvreté et se servait lui-môme. Un enfant de ses hôtes fut atteint de la petite vérole. Pascal craignit que sa sœur, dont l'assistance lui était nécessaire plusieurs fois dans la journée, n'eût des scrupules à venir dans une maison infectée de la petite vérole ; mais, au lieu de renvoyer les pauvres gens qui recevaient de lui un asi!e, ce fut lui qui alla se réfugier chez M"*« Périer, actuellement au n** 22 de h rue Neuve-Saint- Étienne-du-Moat (29 juin 1662). 11 continuait de se lever chaque jour, préparait lui-môme ses remèdes, refusait les soins qui ne lui étaient pas absolument indispensables. Les médecins étaient persuadés qu'il ne courait aucun danger immédiat. Cependant la douleur et Tinsomnie l'affaiblissaient rapidement. Il résolut de se confesser. L'événement fit quelque bruit. L'émotion produite dans son entourage lui inspira le désir de rassurer ceux qui s'intéressaient à sa personne : « J'eusse voulu communier, dit-il à M"»* Périer-, mais puisque je vois qu'on est surpris de ma confession, j'aurois peur qu'on le fût davantage; c'est pourquoi il vaut mieux différer. » Les médecins persistaient à ne pas croire qu'il fût en danger de mort. Il connaissait son état mieux qu'eux : il fit son testament. Il aurait donné tout son bien aux pauvres, s'il avait été sûr d'avoir le consentement de son beau-frère absent de Paris. Puis, faisant allusion à la sécurité des médecins : « On ne sent pas mon mal, dit-il; on y sera trompé. Ma douleur de tôte a quelque chose d'extraordinaire. » Il aurait souhaité qu^on le transportât aux Incurables, où il serait mort dans la société des pauvres. Son vœu ne put être exaucé. Le 17 août, les médecins niaient toujours le danger, qui était au cerveau. Mais, le soir, il eut une convulsion violente, à la suite de laquelle on le crut mort. Il se remit et put communier ; après quoi les convulsions le reprirent et ne le quittèrent plus, H succomba le surlendemain, 19 août 1662, k une heure du matin, âgé de trente-neuf ans et deux mois.

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, cxvn

M. Faugère* a extrait des recueils du père Guerrier* une note relative à la mort de Pascal, qui mérite d'être reproduite : « L'ayant fait ouvrir, on trouva Testomac et le foie flétris, et les intestins gangrenés, sans qu'on pût juger précisément si ç'avoit été la cause des douleurs de coliques ou si c'en avoit été l'effet. Mais ce qu'il y eut de plus particulier fut à l'ouverture de la tête dont le crâne se trouva sans aucune suture que la...^, ce qui apparemment avoit causé les grands maux de tôte auxquels il avoit été sujet pendant sa vie... Les médecins observèrent qu'il y avoit une prodigieuse abondance de cervelle dont la substance étoit si solide et si condensée que cela leur fil juger que c'éloit la raison pour laquelle la suture froniale, n'ayant pu se refermer, la nature y avoit pourvu par ce calus. Mais ce que Ton remarqua de plus considérable, et à quoi on attribua particulièrement sa mort et les derniers accidents qui l'accompagnèrent, fut qu'il y avoit au dedans du crâne, vis-à-vis les ventricules du cerveau, deux impressions comme du doigt dans de la cire, qui étoient pleines d'un sang caillé et corrompu qui avoit commencé de gangrener la dure-mère. »

11 fut enterré à Saint-Étienne-du-Mont *.

1. Lettres, opuscules et mémoires de M*"" Périer et de Jacqueline, sœur de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce. 1 vol. in-8". Paris, Vaton, 18i5.

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