recueil, p
3. « Peut-être la lambdolde ou la sagittale. » Remarque du père Guerrier.
4. Derrière le maître autel, l'épitaphe suivante fut gravée sur la pierre de sa tombe :
Nobilissimi scutarii Blasii
Pascalis tumulus
Blasius Pascalis scutarius nobilis
Hic jacet.
Pietas si non moritur, œternum vivei :
Vir conjugii nescius,
Religione sanctus, virtute clarus
Doctrina celebris,
Ingénie acutus.
cxviii INTRODUCTION
Quelque temps avant qu'il mourût, dans une conversation tenue en présence de Marguerite Périer, sa nièce*, Pascal aurait dit : « 1<* On me demande si je ne me repens pas d'avoir écrit les Provinciales; je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'avois à les faire présentement, je les ferois encore
Sanguine et animo pariter illustris,
Doctus, non doctor,
^quitatis amator,
Veritatis defensor,
Virginum ultor,
ChristianiB moralis corruptorum acerrimus hostie.
Hune rbetores amant facundum,
Hune scriptores norunt elegantem,
Hune niathematici siupent profnndum,
Hune philosophi quaerunt sapientem,
Hune doctores laudant theologum,
Hune pii venerantur austerum,
Hune omnes mirantur, omnibus ignotum,
Omnibus lieet notum.
Quid plura viator quem pcrdidimus
Pascalem
Is Ludov. erat Montaltius
Heu!
Satis dixi, urgent lacrymse ;
Sileo
Et qui bene precaberis, bene tibi eveniat
Et vivo et mortuo
Vixit an. 39. m. 2; obiit an. rep. sal.
1662. li.kal. sept.
ûXeto 7raaxa>ià; 9£Û, çeû, TcevOoCoCov Posuit A. P. D. G. Moerens Âurelian.
Canonista Cecidit Paseaiis Heu! heu qualis luctus!
i. « Récit de ce que J*ai oui dire par M. Pascal, mon oncle, non pas à moi, mais à des personnes de ses amis, en ma présence. J^avois alors seize Ans et demi (elie était née en 1616). » 3* recueil manuscrit du P. Guerrier. Voir Faugère, t. l", p. 367 de son édit. des Pensées,
LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL. cxix
plus fortes; 2® on me demande pourquoi j'ai donné les noms des auteurs où j*ai pris toutes les propositions abominables que j'ai citées. Je réponds que si j'étois dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu'il y en a une qui est empoisonnée, je serois obligé d'avertir tout le monde de n'aller point puiser d*eau à cette fontaine ; et comme on pourroit croire que c'est une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner; 3» on me demande pourquoi j'ai employé un style agréable, railleur et diveriissant. Je réponds que si j'avois employé un style dogmatique, il n'y auroit eu que les savants qui m'auroient lu, et ceux-là n'en avoienl pas besoin, en sachant autant que moi là-dessus. Ainsi j'ai cru qu'il falloit écrire d'une manière propre à faire lire mes lettres par les femmes et les gens du monde afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandoient alors partout et auxquelles on se lai^soit facilement persuader; 4<> on me demande si j'ai lu moi-même tous les livres que je cite. Je réponds que non : certainement il auroit fallu que j'eusse passé ma vie à lire de très mauvais livres; mais j'ai lu deux fois Escobar tout entier; et pour les autres, je les ai fait lire par de mes amis; mais je n'en ai pas employé un seul passage sans ravoir lu moi-môme dans le livre cité et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui auroit été reprochable et injuste. »
L'indignation de Pascal procède de l'ardeur de sa foi, de la haute idée qu'il a de la morale chrétienne. Elle croit à mesure qu'il avance, en proportion de sa loyauté. Au début, son amour-propre est en jeu. Il a eu à se plaindre des Jésuites qui ont essayé de l'opprimer et qui persécutent ses amis de Port-Royal. 11 ne les soupçonne pas du quart de ce qu'ils ont fait ou écrit. Pus à la lecture, la colère l'envahit. 11 recherche
cxx INTRODUCTION.
la perfection morale. 11 en découvre en eux les ennemis. Il les poursuit à ce titre. Plus il enfonce dans la morale opportuniste des Jésuites, plus augmente la haine qui le domine contre elle.
Il a raison et ils n'ont pas tout à fait tort. Dans cette petite école fermée de Port-Royal, on est intolérant, partisan de la voie étroite; les exemples des saints sont des modèles qu'on aspire à imiter. On ne songe pas à conquérir le monde. On agit pour soi, dans l'intérêt d'une conscience pleine de scrupules. Les Jésuites, au contraire, sont les représentants de la voie large, les agents du gouvernement de l'Église universelle. Celle-ci est une vaste communauté qui s'étend à un grand nombre de nations, différentes d'origine et de mœurs. Elle est obligée de s'accommoder partout au tempérament des hommes, à leurs passions, à leurs préjugés, afin de conserver sur eux son empire. Elle concède, acquiesce de fait à tout ce qui ne viole pas ouvertement ses principes ou qu'elle est obligée de tolérer. Elle est un peu machiavélique; c'est la condition de tout pouvoir qui veut durer. Il n'y a pas d'État qui puisse vivre sans ployer sa conduite aux circonstances. L'Église catholique, qui est une puissance politique autant que religieuse, participe de la nature des États ordinaires, est contrainte d'obéir aux mêmes nécessités. Les Jésuites qui la servent font comme elle. C'est ce que Pascal n'entend pas, ne veut pas entendre parce que des deux courants qui existent depuis Torigine dans le sein du Christianisme, celui des réguliers, des ascètes, des parfaits, qui ne sont qu'un petit choix d'élus, et celui du plus grand nombre, le courant séculier, il est du plus étroit, parce qu'il a l'amour violent de la vertu telle que l'ont connue et pratiquée les Pères du Désert. Port- Royal est le sentier du Désert.
C'est lui qui a distingué dans les Pensées les trois forces qui se partagent l'admiration du genre humain : la puissance, l'intelligence et la bonté. 11 méprise la première : ceux qui lui obéissent ou qui l'exercent sont les hommes de chair, et
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. cxxi
leur grandeur est une grandeur d'établissement. II a goûté de la seconde, qui fut proprement celle à laquelle il a sacrifié, et il a fini par la rejeter au profit de la troisième qui est la bonté, ou, comme il la nomme, la sainteté. C'est à la cause de la sainteté qu'il s'est dévoué; c'est elle qu'il a servie jusqu'à son dernier souffle. II la sert déjà dans les Provinciales, On la sent agir en lui derrière Tàpreté d'un langage où l'ironie est mise au service de ce qui semble exclure Tironie. L'audace et Topiniâu^té à défendre cette cause sont le privilège de quelquesuns. Quand Port-Royal en manque, Pascal le condamne. C'est dans ce sens qu'il convient d'interpréter ses paroles de tout à l'heure relativement aux Provinciales. Elles lui ont été arrachées par l'attitude de Port-Royal dans la question du formulaire. Par prudence et manque de virilité, Port-Royal avait cédé. Il avait consenti à signer le formulaire. Jacqueline Pascal en était morte. Dans les débats qui avaient précédé l'acquiescement de Port-Royal, l'opposition de Pascal avait été jusqu'à l'évanouissement. Cest ce qui donne de l'amertume à ses discours et à ses écrits de la dernière heure. Il ne se taira pas : s'il se taisait, les pierres parleraient. C'est dans cette disposition intérieure qu'il dit dans les Pensées : a Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. II est vrai qu'il faut la vocation. Mais ce n'est pas des arrêts du conseil (ceci donne la date de ce fragment des Pensées; l'arrêt du conseil d'État qui condamna la traduction latine des Profnnciales, faite par Nicole, est du mois de septembre 1660) qu'il faut apprendre si l'on est appelé; c'est de la nécessité de parler. Or après que Rome a parlé et qu'on pense qu'elle a condamné la vérité et qu'ils l'ont écrit, et queles livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement et qu'onveut étouffer la parole plus violemment... J'ai craint que je n'eusse mal écrit me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus, permis de bien écrire — tant l'inquisition et corrompue oi^
cxxii INTRODUCTION.
igaorante. — Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. Je ne crains rien ; je n'espère rien. Les évoques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint et c'est une mauvaise politique. Je ne crains pas même vos censures. »
Ce ton-là est celui des écrits apostoliques, celui que les Pères qualifient de liberté chrétienne. Des trois forces qui selon Pascal se partagent l'empire du monde, la puissance, l'intelligence et la bonté, un écrivain anglais, à qui la publication du texte autographe des Pensées a suggéré une des meilleures études qu'on ait faites sur Pascal *, observe que la bonté n'est pas une moins grande puissance que les deux autres : « Une patience invincible, une constance héroïque, cette honnêteté d'intention qui est à l'épreuve de toutes les flatteries et de toutes les menaces, une candeur parfaite, l'esprit d'humilité sincère, la bienveillance et la charité — tous attributs de Pascal — ne sont certainement pas moins dignes de notre admiration la plus enthousiaste que cette puissance d'esprit qui découvre une nouvelle loi de la nature ou enfante de beaux accords de poésie. »
Cette puissance règne dans l'Évangile; elle en est l'originalité et une des marques de la divinité de son origine. L'originalité de l'Évangile consiste dans la culture d'un ordre de vertus, dont on n'avait guère fait de cas auparavant, qu'on méprisait comme des vertus serviles. L'humilité, la douceur, la patience, étaient des qualités domestiques abandonnées aux femmes, aux enfants, aux serviteurs. Ce sont, en effet, des vertus passives. On ne prisait que les vertus actives, celles qui étaient à l'usage des forts. C'était aux vertus des forts qu'étaient dévolus le pouvoir, les richesses, l'honneur, la gloire. C'était à elles qu'on élevait des statues dans les places publiques. C'étaient elles que célébraient les poètes, les his-
1. Génie et écrits de Pascal, article inséré dans le numéro de la Revue <r Edimbourg du mois de janvier i847, et dont Fauteur anonyme est le révérend Henry Rogers. 11 a été traduit par M. Faugére. Brodiure in-S*. Paris, Amyot et Vaton, 1847.
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, cxxiii
toriens, les moralistes. Avec l'Évangile, cet idéal tombe, une grandeur naît qui est opposée à la précédente. L'auteur de l'Évangile est le bon et les héros de la société qu'il fonde sont les saints^ c'est-à-dire les bons. Eh bien, c'est la bonté, la sainteté que préconise Pascal; c'est le nouvel idéal auquel il se dévoue. Il en a connu un autre; il a été un des princes de l'Esprit. Il abjure: Abêtissez-vous; vous dites que vous ne pouvez pas croire. C'est un malheur; mais que cela ne vous décourage pas : allez à la messe, récitez les petites heures. Vous vous y habituerez ; vous ferez ensuite par habitude ce que vous n'aurez pas fait par la foi. Il est possible que celle-ci vienne. Si elle ne vient pas, vous aurez au moins la paix qui est un bien précieux, et à la longue la charité germera dans votre cœur. Alors le résultat sera obtenu. Elle opérera en TOUS comme un arbre dont on n'espérait rien, qu'on a cultivé tout de même, qui est devenu grand et dont l'ombre étouffera comme de mauvaises herbes ce que vous considériez comme un empêchement à la foi. Le chemin que vous aurez fait ainsi est immense. « La distance infmie des corps aux esprits figure la distance inOnimcnt plus inOnie des esprits à la charité. »
Ceux qui veulent dénigrer la sainteté l'appellent mysticisme. Ils en écartent avec soin l'idée de bonté. Ils sont ensuite à l'aise. Ils en énumôrent les égarements et n'ont pas de peine à lui donner une physionomie ridicule. Eh bien, la racine du mysticisme est la bonté et la pratique éminente de celle-ci la sainteté.
Dans son Histoire de Port-Royal, Sainte-Beuve se demande s'il n'y aurait pas un beau chapitre à écrire sur la sainteté de Pascal. Il ne s'y risque pas. Il se contente d'en examiner quelques spécimens. II considère que la sainteté est indépendante des croyances qui raccompagnent d'ordinaire. Ceci est évident. La sainteté, comme la bonté sa mère, n'est ni une habitude de l'esprit ni une œuvre de la foi. Elle procède d'ellemême. Elle croit d'ordinaire en Dieu et à l'immortalité de Tàme. Pourtant Confucius, qui était bon et à ce titre considéré
cxxiv INTRODUCTION.
comme un saint, ne croyait ni à Dieu ni à Timmortalité de l'âme. Une sainteté courte comme la vie de l'homme a un trop court horizon, bien qu'elle soit à elle-même une récompense suffisante. La sainteté bouddhique est en dehors des formes de notre intelligence. 11 serait inutile de vouloir la juger. Notre raison a peu de prise sur elle. La sainteté grecque est celle d'Épicure; elle modère les passions afin de n'en être pas victime. Elle est étrangère à la bonté. On en peut dire autant de celle de Platon qui est une fleur solitaire, née de la joie et du ravissement de Pâme dans l'idéal. L'idéal de Platon est également étranger à la bonté. 11 n'envisage celle-ci que sous le rapport du beau, de sorte que le Saint de Platon n'est que de Testhétique, ou si Ton veut de la lumière. Les Romains n'en avaient que faire et ne s'en inquiétèrent point. Leur avènement en fut la rui«e. 11 y eut autre chose de ruiné, dont on vivait davantage. C'étaient les nationalités, les religions indigènes, les mœurs locales, les traditions, les préjugés, le patrimoine moral des nations soumises à leur joug. 11 y eut un pêle-mêle en Occident comme on n'en avait pas encore vu. Les biens matériels n'échappèrent point à leur avidité. Ils se les partagèrent comme une proie légitime. C'étaient en réalité des parvenus, très au-dessous de leur fortune, une race grossière de paysans du Latium et de la Sabine. Elle avait conquis le monde par aventure. Elle fit comme une bande de brigands qui s'empare à Timproviste d'une demeure seigneuriale. L'ivresse chronique à laquelle elle se livra fut un spectacle inouï comme sa fortune. Les contrées tombées sous son joug ressemblèrent bientôt à un enfer où la force et le hasard s'agitèrent comme un orage dans les ténèbres. C'est ce que les historiens trompés par l'étiquette des événements ont appelé la paix romaine. Cette paix romaine était un sanglot. Le nom de bête à sept têtes donné par saint Jean dans PApO' calypse à la domination romaine indique le sentiment qu'elle inspirait aux vaincus, c'est-à-dire à trois mille nations décapitées dont les membres pantelants gisaient sous les pieds de
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, cxxv
la béte. De cette immense infortuDe naquit un idéal nouveau, idéal sombre et triste. Les plus découragés imaginèrent que l'homme et le monde visible étaient l'œuvre du démon, et cette tradition s'est perpétuée chez plusieurs sectes du moyen âge. 11 y avait des motifs de le croire. La paix matérielle avait d'ailleurs créé ce que les sectes positivistes de nos jours définissent la concurrence vitale. Jadis les nations ambitieuse<^ se ruaient Tune sur Tautre. Celles qui étaient vaincues étaient détruites. 11 n'y avait point la guerre d'homme à homme qui faisait dire à Hobbes : homo homini lupus. Ce sont les Romains qui Pont organisée, ou plutôt elle s'est organisée toute seule sous Tégide de la paix romaine. L'individu ne fut plus qu'un atome livré à lui-môme, c est-à-dire à sa faiblesse et aux entreprises d'autrui.
Eh bien, de ce chaos, de cette ruine commune des idées de patrie, des croyances particulières, des traditions et du génie propres à chaque race, de cette corruption universelle issue du pillage de la terre par les Romains, est sorti le Christianisme ascétique et saint tout à la fois. Par l'ascétisme le Christianisme se proposa de tuer les passions, causes directes de la corruption romaine; par la bonté pratique ou sainteté, de remédier aux effets de la concurrence vitale. 11 a fait des moutons, répondent les historiens militaires, ôté à l'empire romain le glaive qui lui avait servi durant la conquête et préparé au nord l'invasion des Germains, au midi celle des Arabes. Cestbien possible; mais auparavant il avait empêché l'empire romain de mourir asphyxié par la haine et le désespoir.
11 l'avait empêché au moyen de la sainteté, u 11 apporta, dit Sainte-Beuve * qui ne recherche pas la cause du pht^nomône et la nierait volontiers, il apporta une idée du saint plus profonde, plus contrite, sans plus rien de la fleur d'or, avec les seules racines salutaires, avec le breuvatçe amer et les épines sanglantes. Pour se préserver, pour expier et se guérir, une