Port-Royal, t. III, p. 340 de la 4« édition
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portion de l'humanité s'arma durant des siècles du froc et du cilice, sans oser un seul instant s'en dépouiller. On s*enfuit dans les cavernes, on se courba dans le confessionnal. La maladie, la souffrance devinrent l'état naturel du chrétien et le prix de Thumaine rançon. C'est à l'extrémité de cette longue série de siècle.^, où s'accumulèrent toutes les rouilles et toutes les barbaries, c'est comme char^'é encore de leur poids et de leur chaîne que Pascal nous arrive, le dernier vraiment des grands saints, et déjà grand philosophe. »
Sainte-Beuve suppose que la sainteté doit finir en philosophie. Elle a commencé par là. Les sectes grecques de la décadence sont tombées dans le Christianisme à son origine comme des rivières dans l'Océan et plusieurs y ont conservé quelque temps leur physionomie. Les ordres religieux les ont représentés, même à une époque récente. Qu'est-ce que les instituts monastiques nés de l'initiative de saint François d'Assise, sinon des écoles cyniques? On en pouiTait nommer dix autres. Épicure et les Stoïciens ont laissé des familles monastiques nombreuses. L'avis de Sain te-Beu ve est que ces formes sont bien vieilles, que ces cadres ne vont plus à la sainteté telle que la conçoivent les modernes. « Cet enchantement des émotions religieuses, dit-il, ce mystère d'élévation que l'homme porte en lui, et qu'il n'a jamais plus hautement atteint qu'au sein et à l'ombre du Chribtianisme, cet état supérieur et iniime de la nature humaine ne saurait-il retrouver désormais sa première fleur, et reparaître dans sa perfection acquise délivré des appareils compliqués que le droit sens désavoue? Ne saurait-on retenir seulement le côté durable, éternel, celui qui tient aux intérêts les plus tendres et les plus généraux du cœur, sans se forger des douleurs gratuites et sans exagérer l'épreuve par elle-même si rude? » Ce sont les pratiqu^^s, le costume, la réglementation, les vœux monastiques qui l'offusquent. Afin de les qualifier et de ne pas commettre luimôme d'irrévérence, il emprunte une expression à Montaigne, celle de dèmoneries. Est-ce qu'on ne pourrait pas lui fournir
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Socrate, sans les dèmoneriesf II se flatte d'entendre le Christianisme et il se fait donner un brevet, non de Christianisme, il n'y aspire pas, mais d'entente du Christianisme par Alexandre Vinet. Vinet a voulu lui être agréable. Un Socrate sans pratique, sans règle, sans vœux, serait un libre-penseur, une spécialité de libre-penseur, soit, mais enfin un librepenseur. Ce serait un être rare; ce pourrait être à l'occasion un Pascal. Ce ne saurait être qu'une exception. Or l'Église, qui représente le Christianisme, est un gouvernement qui a besoin d'agents, d'une hiérarchie, dans l'intérêt de son œuvrd qui est de maintenir le règne du Christianisme comme institution sociale.
La réforme de Luther et de Calvin est une tentative faite dans ce sens. Elle n'a pu aboutir. Quelques-uns qui avaient essayé de s'émanciper ont été contraints de revenir à la formule. Oui, dit Sainte-Beuve, qui cite un moraliste contemporain qu'il ne nomme pas : u l'humanité antique n'avait pas encore été placée dans la pénitence et dans le deuil; depuis elle s'est relevée; mais en se relevant elle a gardé le pli (la formule) et du Jioir dans le pli, sordes in ruga ». Le noir dans le pli est rhypocrisie qui est entrée si avant dans l'homme par les temps couverts où l'on vit aujourd'hui. Mais le pli, c'est la formule, c'est-à-dire les habitudes chrétiennes. N'ayant plus les sentiments, convient-il de garder le pli? Ce ne serait pas l'avis de Pascal. Il conseille, au contraire, de prendre le pli à Ciux qui ne peuvent pas croire. Il est convaincu que le pli donne ce dont il est le signe, qu'il n'y a que des habitudes, en un mot que la forme emporte le fond. Qu'est-ce que la politesse, sinon la contrefaçon d'une bienveillance qui n'est pas réelle? On arrive par elle au but, qui est de maintenir la courtoisie parmi les gens civilisés. Ce qui sufflt dans les relations civiles ne sufûrait-il pas en ce qui concerne le sentiment religieux? Au moins le but extérieur est atteint, Parle-t-on de retrancher la politesse des mœurs parce qu'elle est rhypocrisie civile, officielle? Pourquoi l'hypocrisie en matière reli-
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gieuse, puisque hypocrisie il y a, serait-elle plus coupable que l'hypocrisie civile ? On admet la nécessité de celle-ci sous peine de retour à Tétat sauvage; la nécessité de C'Ue-là n'est pas moindre. Au fait» l'hypocrisie civile n'est que l'hypocrisie religieuse à laquelle on a ôté l'étiquette du Christianisme. La politesse est raiïectation de la bienveillance chrétienne qu'on n'a plus. Les deux plis, civil et religieux, ont le môme objet social. On médit de l'un; on ne mé lit pas de l'autre. On est illogique. L'un et l'autre maintiennent la trêve qui existe de fait entre les hommes placés entre leur hostilité naturelle vis-à-vis les uns des autres et des habitudes qui assurent la paix entre eux. L^i père de Neuville, prédicateur jésuite du xwiif siècle où on prêchait sur l'affabilité substituée dans la chaire à la charité chrétienne par condescendance à Topiuiou régnante, disait dans un sermon : u 11 n'est pas d'homme qui n'aimât mieux être parfaitement ignoré qu'être parfaitement connu. » La Rochefoucauld eût approuvé cette réûexion. La naiure a besoin d'être voilée; la société existe à ce prix; ni l'une ni l'autre ne consentent à abdiquer. Elles ont établi entre elles un modus vivendi. Il n'y a donc rien de plus contraire à la notion vraie de la morale que cette observation d'un moraliste, exacte au point de vue historique et fausse au point de vue des espérances qu'elle affiche : « Le Christianisme, comme son aîné le Bouddhisme, a été un grand bien relatif, un remède à une décadence, né de cette décadence même ; mais il en faisait partie. Le mal principal passé, qui nous guérira désormais du remède, des suites du remède ? » Celui qui nous guérira du remède sera celui qui nous guérira de la politesse et ramènera l'âge d'or.
L'âge d'or, ce serait cela.- 11 n'a jamais été que de la poésie, une légende que les poètes se sont transmise à travers les âges. Ce n'est pas la Politique qui peut le réaliser. Elle a essayé par la civilisation militaire. Elle n'a obtenu que des succès toujours précaires. Le sentiment religieux n'a pas d'autre objet non plus. Mais il a mieux réussi. 11 n'a pas
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réalisé l'âge d'or. GepeDdant il en a conservé la tradition et mis sur le chemin. C'est dans ce sens que Pascal écrit : a Nul n'est heureux comme un vrai chrétien; ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. » Oui, mais il y en a si peu qu'ils tiendraient tous dans une petite chapelle. Pascal le sait. C'est pourquoi il désespère de la Sainteté. Quand le Christianisme est venu la fonder, on ne l'acquérait qu'à l'aide d'un grand labeur. Maintenant, aucune peine, aucun travail, aucun soin ne sont requis. Ceux qui ont les clefs de la porte la tiennent ouverte à tout venant. Il ne faut renoncer ni au monde ni à la chair, a On entre aujourd'hui, continue Pascal, dans l'Église en môme temps que dans le monde. » On faisait jadis une distinction entre les deux : « On les considéroit comme deux contraires, comme deux ennemis irréconciliables, dont Tun persécute l'autre sans discontinuation, et dont le plus foible en apparence doit un jour triompher du plus fort; en sorte que de ces deux partis contraires on quittoit l'un pour entrer dans l'autre ; on abandonnoit les maximes de l'un pour embrasser les maximes de l'autre ; on se dévôtoit des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre; enfin on quittoit, on renonçoit, on abjuroit le monde, où Ton avoit reçu sa première naissance, pour se vouer totalement à l'Église où l'on prenoit comme sa seconde naissance; et ainsi on concevoit une différence épouvantable entre Tun et Tautre, au lieu qu'on se trouve maintenant presqu'au môme ton dans l'un et l'autre ; et le môme moment qui nous fait naître au monde nous fait renaître dans TÉglise; de sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires. On est élevé dans Tun et dans l'autre tout ensemble. On fréquente les sacrements et l'on jouit des plaisirs du monde ; et ainsi, au lieu qu'autrefois on voyoit une distinction essentielle entre l'un et l'autre, on les voit maintenant confondus et mêlés, en sorte qu'on ne les discerne plus^ .»
1. Pensées. GomparaisoQ des Chrétiens des premiers temps atec ceux d'aujourd'hui.
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De sorte que la société des Saints est souillée par le contact des Méchants. On a perdu le sens évangélique. Les Anciens, quand ils entraient dans la piété de l'Église, renonçaient aux passions du dehors. Il n'y a plus de saints. On entre dans rÉglise avec Tesprit du monde, l'esprit d'ambition, l'esprit de vengeance, Tesprit d'impureté, l'esprit de concupiscence. Sans doute; l'Église a changé de conduite, non d'intention. Ce que Pascal ne dit pas par prudence, ce sont les motifs de ce changement de conduite. Les hommes ont perdu leur vieille conscience chrétienne. L'Église ne veut pas avoir l'air de ne les avoir plus. Elle leur met l'antique enseigne. De cette façon ils continueront d'être à elle en apparence.
N y aura-t-il plus de saints? «À cet âge avancé du monde, demande Sainte-Beuve S l'élite des cœurs voués au culte de l'inûni n'aura-t-elle pas toujours sa dure maladie incurable et son tourment? En attendant la forme inconnue, s'il en est une, de cette sainteté nouvelle, qui perpétuerait le fonds de l'ancienne en le débarrassant de tout alliage, qui consacrerait les pures délices de l'àme sans les inconvénients et les erreurs, et qui saurait satisfaire aux tendresses des Pascals futurs, en imposant respect au bon sens malin (à la légèreté suffisante) des Voltaires eux-mêmes ; en attendant cette forme idéale et non encore aperçue, tenons-nous à ce que nous savons; étudions sans impatience, admirons même, au prix de quelques sacrifices de notre goût, ces derniers grands exemples des hommes qui ont été les derniers saints. » Qui sontils? Les messieurs de Port-Royal. Ils ont trop de prudence et de philosophie, pourrait-on objecter à Sainte-Beuve. Pascal lui-môme les condamne en ces termes : u Les philosophes ne prescrivoient pas des sentiments proportionnés aux deux états'. Ils inspiroient des sentiments de grandeur pure (les Stoïciens) et ce n'est pas l'éiat de l'homme. Ils inspiroient des sentiments de bassesse pure (les Épicuriens et les Cyniques) et ce n'est