‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 37 sur 97 · Grandeur et bassesse de l*homme · texte numérisé non relu

Grandeur et bassesse de l*homme

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, cxxxr

Pétat de rhomme. 11 faut des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. 11 faut des mouvements de grandeur, . non de mérite (par confiance dans notre mérite), mais de grâce et après avoir passé par la bassesse ^ »

Les saints de Port-Royal sont des privilégiés. Saint-Cyran est un grand personnage dans l'État, qui fait peur à Richelieu; Amauld est un controversisie et un écrivain de haut bord avec qui le pouvoir est obligé de compter; M. d*Andilly est dans le même cas : son fils sera ministre des affaires étrangères de Louis XIV; M. de Sacy, traducteur des Livres Saints, est aussi une puissance, comme M. de Pontchàteau, neveu de Richelieu, comme M. Uamon, précepteur d'Achille de Harlay, comme Nicole, comme Fontaine, comme maints autres. Les Mères sont des Mères de TÉgiise. Angélique Arnauld a une réputation qui s'étend hors de France; M'"** de Longueville et de Sablé, M"^ de Roannez, dix grandes dames plus ou moins affiliées à ia communauté, ont de Tinfluenco à la Cour, dans les châteaux de la noblesse. A Fintérieur, on affecte une pauvreté austère. G*est une attitude. Elles sont trop lettrées, elles appartiennent à de trop grandes familles. 11 y a une recherche de distinction dans le fait d'appartenir â la maison. C'est autant une mode que fe goût de la dévotion. Le xvif siècle est à la poursuite du sublime dans toutes les directions. En religioQ il le poursuit comme ailleurs. Il n*y a pas jusqu'à cet oiseau de proie qu'on appelle le Grand Gondé qui n'affiche le goât de la perfection religieuse. On s'y dévoue, après avoir fait une carrière à la Cour, au Palais, dans les camps. Cette sainteté-là n'est pas simplement la sainteté chrétienne, celle du cœur, des convictions pures, sans arrière-pensée ni retour sur les dehors. C'est une sainteté d'éducation, de rang, d'âge, dont la gloire n'est pas exclue. L'humilité y porte un panache, la pauvreté y est habile comme un financier. On écrit trop,

1. Art. des Pensées^ intitulé : Grandeur et misère de VhomfM.

cxxxii INTRODUCTION.

on dispute trop, on aime trop la controverse et la rhétorique. Cette sainteté est trop pointue. Elle épilogue, résiste à l'autorité, se cache, sort de sa cachette à Pimproviste afin de reprendre TolTensive. On la persécute et elle est forte sous la persécution. Là encore elle laisse à désirer, parle au lieu de se taire. Cet amour de la parole est le péché de Port-Royal. On sent que les Arnauld sont nés dans le temple de la chicane et qu'ils ont fait de Port-Royal une maison d'avocats. La mort de Jacqueline Pascal (4 octobre 1661) est vraiment sainte. Elle meurt d'avoir signé un formulaire. Ce n'est rien; et puis elle y avait été contrainte. Mais sa résistance héroïque est le fruit d'un enseignement qui sert d'esprit à la communauté. On peut le résumer d^ns ces paroles de Jacqueline acculée à la signature : « Il n'y a que la vérité qui délivre véritablement. » La défense de la vérité ne la regarde pas; qu'elle se tienne tranquille dans son coin. Mais non; elle proteste. Elle communie «dans une grande amertume de cœur», prend sa bonne plume de Tolède et écrit à la mère Angélique de Saint-Jean (22 juin 1661) une lettre destinée à être mise sous les yeux d' Arnauld avec une éloquence digne de la sœur de Pascal : « Saint Rernard nous apprend, dit-elle, dans ses manières admirables de parler, que la moindre personne de l'Église, non seulement peut, mais doit crier de toutes ses forces lorsqu'elle ^oit les évêques et les pasteurs de l'Église dans l'état où nous les voyons, quand il dit : qui peut trouver mauvais que je crie, moi qui suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon pasteur que je vois endormi et prêt à être dévoré par une bête cruelle?... Je sais bien que ce n'est pas à des filles à défendre la vérité, quoique l'on peut dire, par une triste rencontre, que, puisque les évoques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'évéques; mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité.» Les timides sont 4 mettre au rang des parjures. Elle n'est pas timide; elle ne sera pas parjure; elle ne biaisera pas non plus. On conseilla de signer le formulaire, d'avoir recours à des restrictions

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mentales. Non; ce serait trahir la vérité. Elle a peine à croire que tant de sagesse vienne du père des lumières; c'est plutôt 0 une révélation de la chair et du sang ». On craint d*étre endommagé dans sa personne, dans ses biens, dans son' repos. Elle parle dans l'excès d'une douleur à laquelle elle sent bien qu'il faudra qu'elle succombe, si elle n'a « la consolation de voir au moins quelques personnes se rendre volontairement victimes de la vérité ». Elle ambitionne le martyre. Elle prévoit qu*on l'accusera d*entétement. « Je sais, dit-elle, le respect qui est dû aux puissances de l'Église; je mourrois d'aussi bon cœur pour le conserver inviolable, comme je suis prête à mourir avec l'aide de Dieu pour la confession de ma foi dans les affaires présentes; mais je ne vois rien de plus aisé que d'allier l'un à l'autre. Qui nous empêche, et qui empêche tous les ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lorsqu'on leur présente le formulaire à signer, de répondre : Je sais le respect que je dois à MM. les évêques, mais ma conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est dans ua livre où je ne l'ai pas vue (elle n'y est pas textuellement, dit Bossuet, mais elle est l'àme du livre), et après cela attendre ce qui en arrivera? Que craignons-nous? Le bannissement et la dispersion pour les Religieuses, la saisie du temporel, la prison et la mort si vous le voulez ; mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas être notre joie ? Renonçons à rÉvangile ou suivons les maximes de l'Évangile et estimons-nous heureux de souffrir quelque chose pour la justice. Mais peut-être on nous retranchera de l'Église ? Mais qui ne sait que personne rien peut être retranclU malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant le lien qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité?» Sont-ce de vaines paroles? Oui; on a lu les ProvindaleSj on s'est exercé à la controverse. Cela ne sied point à une religieuse, à qui son sexe et la modestie ne permettent point de descendre dans l'arène des partis. Mais

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la sœur Sainte-Euphémie en meurt ? Cela ne fait pas son èloge; elle meurt en sectaire. Ce n'est ni une mart^Te ni use sainte S'il y a de la sainteté dans la vie de Pascal, ce sont les souffrances de ses dernières années, les sentiments qu'elles lui inspirent, ce sont ses œuvres de renoncement et de pénitence, c'est l'élévation d'une âme en communion directe avec rinfini, c'est la bonté qui s'exhale de chacune de ses actions et de chacune de ses paroles, qui commandent le respect, font qu'on l'estime autant qu'on l'admire; c'est son instruction au duc de Roannez dans laquelle il déclare que, n'étant la fin de . personne, il trouve injuste qu*on s'attache à lui au lieu de s'attacher à Dieu. Ce n'est pas parce qu'il a des côtés sectaires, intervient dans radministration de l'Église, collabore • aux mandements des vicaires généraux. Ce n'est pas même . parce qu'il a écrit les Provinciales. 11 n'est alors qu'un polé- . miste habile, qu'un écrivain remarquable. Il est de plus, il est vrai, un moraliste qui venge la conscience publique outragée par la duplicité des Casuistes.

Et puis Pascal est un soldat qui défend sa cause par le glaive. Jacqueline n'est qu'une amazone. Elle est trop instruite, . trop opiniâtre, trop confinée dans son sens. Elle a les défauts de Port-Royal, défauts que l'on n'admire pas, mais que Ton conçoit chez les membres d'une opposition qui est à la fois politique et religieuse. Elle n'a pas les vertus propres à son sexe et à sa profession religieuse. Mais elle en meurt et ceci sauve sa mémoire. Comme écrit son frère des Chrétiens : « Mourir à l'appui de ce qu'on dit, c'est une preuve. » Elle ne fut pas sans influence sur l'attitude définitive de Pascal. Il avait cédé à demi dans la question du formulaire en contribuant à rédiger le mandement des vicaires généraux de Retz, qui voulaient faire un pont aux Jansénistes et leur persuader que la signature du formulaire ne les engageait à rien. Le mandement ayant été retiré par arrêt du conseil d'État (9 juillet 1661), il fut enjoint d'acquiescer ou de refuser d'acquiescer au formulaire par oui ou par non. Pascal

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se souvint de la mort tragique de sa sœur. 11 dut penser dans son cœur ce qu'il avait jadis pensé à la mort de son père : t La prière et les sacrifices sont un souverain remède à ses peines ; mais j'ai appris d'un saint homme dans notre affliction qu'une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneroient sHls ètoient encore au monde, et de pratiquer les saints avis quMls nous ont donnes, et de nous mettre pour eux en Tétat en lequel ils nous souhaitent à présenta »

Port-Royal, elTrayé devant la tempête, avait été tenté de capituler. 11 avait voulu quitter le sentier de Saint-Cyran. La guerre avait trempé ces Messieurs ; mais ils étaient las. Ils avaient éprouvé ce qu'on éprouve toujours lorsqu'on négocie avec les hommes : ils étaient devenus des gens de transaction à demi politiciens, des possibilistes, des opportunistes. La prudence, les lumières, l'habitude de se conduire par des raisonnements plutôt que par des convictions, avaient émoussé leur énergie. Pascal, séduit par leurs raisons, avait cédé aussi. Quelques Religieuses qui avaient moins d'expérience étaient seules à déconseiller cet abandon de la doctiine, le sacrifice de ce qu'elles appelaient la foi, à la sécurité des personnes et à Tavenir de l'institution. Jacqueline Pascal avait donné l'exemple du martyre. Port-Royal persista dans le dessein d'éviter d'en venir aux extrémités, ce qui ne devait pas lui être d'un grand secours. Pascal ne persista point. Ce qu'avait fait sa sœur lui dictait une conduite plus conforme d'ailleurs à sa fierté, à ses convictions ardentes, aux principes qui Tavaient guidé jusque-là. 11 n'était pas responsable, au surplus, du salut de la communauté ; il ne lui appartenait qu'à titre de volontaire. Son instinct était d'accord avec son devoir. Le souvenir de Jacqueline le lui indiquait mieux que n'aurait pu faire son humeur. Il se rappela qu'une « des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses

i. Lettre sar la mort de M. Pascal le père, écrite par Pascal à sa sœur, M-* Périer, et au mari de M"« Périer (4(551).

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qu'ils nous ordonneroient s'ils étoient encore au monde ». Il avait comme elle un témoignage à fournir à ceux qui viendraient ensuite. 11 fit ce que Jacqueline aurait fait : il se sépara de Port-Royal. Les docteurs et les confesseurs de la communauté s'étaient réunis en conseil, afin d'aviser à ce qu'il y avait à faire devant l'injonction de déclarer par oui ou par non si oq adhérait au formulaire. L'adhésion fut décidée (novembre 1661) moyennant quelques considérants de pure forme, au nom des religieuses au moins : « Nous, abbesse... considérant que dans l'ignorance où nous sommes de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons est de rendre témoignage de la pureté de notre foi, nous déclarons volontiers, par cette signature, qu'étant soumises avec un profond respect à notre Saint-Père le Pape, et, n'ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que Sa Sainteté et le pape Innocent X en ont décidé, et rejetons toutes les erreurs qui sont jugées y être contraires. »

Il est évident que ce n'est pas un acquiescement réel, mais une concession faite au désir d'échapper à la dispersion, à l'exil, à la destruction des deux maisons de Port-Roval de Paris et de Port-Royal des Champs. De pauvres femmes recluses étaient au-dessous des nécessités d'une pareille lutte contre les Jésuites, le pouvoir qu'ils avaient dans leurs mains, et le Clergé de France qui laissait faire et opinait du bonnet par politique et par intérêt. Il n'y a rien à dire ; mais il aurait fallu le comprendre plus tôt et ne pas jeter ces pauvres femmes dans la polémique engagée. Quant aux Messieurs qui avaient bon pied, bon œil, des relations partout, du bien à leur disposition, qui n'étaient attachés à aucun lieu déterminé, pouvaient se transporter où bon leur semblerait, chacun restait libre d'agir comme il l'entendrait.

Pascal était plus libre qu'eux tous. La plupart avaient tergiversé selon le hasard des circonstances. Quelques-uns auraient été liés par ce quMls avaient dit, écrit, laissé dire ou

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écrire en leur nom, si on pouvait être vraiment lié quand on discute sous le joug d'une censure attentive et toute-puissante. Lui, outre qu'il était laïque et sans attache directe à Port-Royal, n'avait à se reprocher que d'être intervenu dans une tentative de conciliation qui n'avait pas abouti. II n'avait qu'à reprendre son rôle au point où il l'avait laissé au moment d'écrire les Provinciales. C'était toujours à propos des cinq propositions de Jansénius, la fameuse question de fait opposée à la qu^tion de droit. Le droit de condamner une doctrine appartient au Pape. II n'y aurait rien à objecter à la condamnation des propositions de Jansénius, si elles étaient dans son livre ; mais elles n'y sont pas. Sur ce point de savoir si elles y sont ou n'y sont pas, c'est-à-dire sur la question de fait, le Pape peut errer. Il n'a que les sens et la raison pour guides, au môme titre que le premier venu. En réalité, le Pape a souvent erré sur des questions de fait. Pascal indique les cas. On n'a pas oublié celui de Galilée et du mouvement de la terre qui n'a pas mal servi depuis : « Ce ne sera pas cela — la Bulle qui déclare que la terre ne tourne pas — qui prouvera qu'elle demeure en repos; et si Ton avoit des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les. hommes ensemble ne l'empôcheroient pas de tourner et ne s'empôcheroieni pas de tourner aussi avec elle. »

La distinction subtile du fait et du droit n'avait été qu'un^ moyen de polémique. On désirait rester fidèle à la doctrine de Jansénius et n'être pas exclu de la communion de l'Église. Od réclamait contre elle le droit de libre examen ^ la façon luthérienne et néanmoins on voulait ne pas rompre avec elle. En 1661, dans l'afifaire du formulaire, Pascal, fatigué de dissimuler, rompt brusquement avec la question du fait et du droit. Cela perd la cause de Port-Royal. Que Port-Royal s'en tire comme il pourra. Pascal ne consent plus à équivoquer. A-t-il changé comme on Pen accuse? Non. Il a repris son indépendance qu'il avait aliénée un instant dans l'intérêt de Port-Royal et dans l'intérêt des Petites Lettres qu'on voulait faire lire aux.

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fidèles sans leur inspirer de scrupules. En mai 1661, lors du premier mandement des vicaires généraux^ Use résigne encore à des concessions. Puis» voyant (qu'elles sont inutiles , jaloux sans doute aussi de faire amende honorable à la mémoire de Jacqueline, il revient sur les concessions faites par lui. Que lui importe désormais l'avis d'Amauld, de Nicole, de Port- Royal? Ce sont des athlètes. Pascal reprend contre eux sa Liberté chrétienne. « Il faut premièrement savoir, déclare-t-il, que dans la vérité des choses il n'y a point de difiérence entre condamner la doctrine de Jansénius sur les cinq propositions et condamner la grâce efficace, saint Augustin, saint Paul... 11 faut savoir encore que la manière dont on s'y est pris pour se défendre contre les décisions du Pape et des Évoques qui ont condamné cette doctrine et ce sens de Jansénius a été tellement subtile, qu'encore qu'elle soit véritable dans le fond, elle a été si peu nette et si timide, qu'elle ne paroU pas digne de vrais défenseurs de l'Église. » Il méprise maintenant la distinction du fait et du droit : ceux qui signeront le formulaire condamneront Jansénius, condamneront saint Augustin, condamneront saint Paul, condamneront la doctrine de la grâce telle qu'ils l'ont entendue. Ceux qui feront des restrictions mentales feront comme les Casuistes des Provinciales : ils suivront « une voie moyenne, qui est abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes, entièrement inutile à ceux qu^on veut perdre personnellement n.

Ceci est le mot de la fm : — Il y a de longues années que vous lanternez, que vous imitez les Casuistes que j'ai jetés aux ordures. Dans l'intérêt de votre conservation, j'ai consenti moi-même à vos moyens dilatoires. Ils sont usés. Puisque décidément le vin est tiré, il faut le boire. Vous ne pouvez pas vous y résoudre ; je romps avec vous.

Avant de rompre, il y eut une discussion fort vive racontée dans un mémoire par Marguerite Périer ^ L'assemblée s'était

i. Voir Faugère : Lettres^ opuscules et mémoires, etc. 3* recueil mabu8crit du père Guerrier où le mémoire est intitulé : Sur M. Ptucal.

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rendue au sentiment d'Arnauld et de Nicole. « M. Pascal qui aimoit la vérité par-dessus toute chose, dit Marguerite Périer, qui d'ailleurs étoit accablé d'un mal de tête qui ne le quittoit point, qui s'étoit efforcé pour leur faire sentir ce qu'il sentoit lui-même, et qui s'étoit exprimé très vivement malgré sa foiblesse, fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal« perdit la parole et la connoissance. » Les membres de l'assemblée se retirèrent. 11 ne resta que le duc de Roannez, M~ Pérîer, Etienne Périer et Domat, c'est-à-dire les amis les plus intimes de Pascal. Sa sœur lui demanda pourquoi il s'était trouvé mal. « Quand j'ai vu, répondit-il, toutes ces personnes-là que je regardois comme étant ceux à qui Dieu avoit fait connoUre la vérité, et qui dévoient en être les défenseurs, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu !a soutenir et il a fallu y succomber. » De ce jour, Pascal est séparé de Port-Royal. Il continua de voir ces Messieurs, dit Marguerite Périer. 11 ne fut plus fait allusion au différend. Ils craignaient qu'on ne détruisit Port-Royal. Afin de lui témoigner qu'on ne Ten estimait pas moins, Arnauld, qui se tenait caché, le vint voir à ses derniers momeots; Nicole fit comme Arnauld; la veille de sa mort, il se confessa même à M. de Sainte-Marthe, qui était de Port-Royal. Mais il ne mourut pas janséniste, et, quoiqu'on l'ait enterré à Saint-Étienne-du-Mont, il ne mourut pas catholique ou plutôt il mourut catholique dans le sens des paroles de sa sœur Jacqueline : « Mais peut-être on nous retranchera de l'Église? Mais qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi et que l'esprit de Jésus-Christ étant le lien qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union tant que nous conserverons la charité ^ »

1. De Maistre, si hostile àTesprit et à la personne de Pascal, ne conteste pas ses vertos. Il y a dans son livre De Véglise gallicane^ Uvre I, un chapitre xi intitulé : De la vertu hors de t Église, On y lit : iLa véritable morafe relâchée dans TÉglise catholique, c'est la désobéissance. Celui qui ne sait

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N'est-ce pas aux Jansénistes que s'applique cette Pensée de la dernière heure : « Vous-mêmes êtes corruptibles d, et n'est-ce point l'angoisse produite par l'abandon de la doctrine de Saint-Cyran par ceux mêmes qui en avaient la garde, qui le fait s'écner : « Ad tuum, domine Jesu, tribunal appello? »

Cela détermine le caractère de la sainteté de Pascal, puispas plier sous l*aaU>rité cesse de lui appartenir. De savoir ensuite jusqu'à quel point l*homme qui se trompe sur le dogme peut mériter dans cet état, c'est le secret de la Providence que je n*ai point le droit de sonder. Veut-eUe agréer d*ane manière que j*ignore la pénitence d'un fakir? Je m'en réjouis et je la remercie. Quant aux vertus chrétiennes, hors de Tunité, elles peuvent avoir encore plus de mérite; elles peuvent aussi en avoir moins, à raison du mépris des lumières. Sur tout cela, je ne sai» rien, et que m'importe? Je m'en repose sur celui qui ne peut être injuste. Le salut des autres n'est pas mon affaire; j'en ai une terrible sur les bras,, c'est le mien. Je ne dispute donc pas plus à Pascal ses vertus que ses talents. Il y a bien aussi, je l'espère, des vertus chez les Protestants, sans que je sois pour cela, je l'espère aussi, obligé de les tenir pour catholiques. No're miséricordieuse Église n'a-t-elle pas frappé d'anaihème ceux qui disent que toutes les actions des infidèles sont des péchés, ou seulement que la grâce n'arrive point jusqu'à eux?... Il en est des livres comme des vertus, car les livres sont des vertus... Maintenant encore j'admire bien sincèrement ses Pensées (celles de Pascal) sans croire cependant qu'on n'auroit pas mieux fait de laisser dans l'ombre celles que les premiers éditeurs y avoient laissées et sans croire encore que la religion chrétienne soit pour ainsi dire pendue à ce livre. L'Église ne doit rien à Pascal pour ses ouvrages, dont elle se passerait fort aisément. Nulle puissance n'a besoin de révoltés. » De Maistre aimerait autant que Pascal fût un athée qu'un jaos5ni8te, et même il préférerait cela. Il cite la réponse de Louis XIV à un courtisan qui demandait une ambassade pour son frère et à qui le roi la refusait parce que ce frère était soupçonné d'être janséniste : Sire, il est plutôt athée, disait le courtisan. — Ahl c'est autre chose. — Eh bien oui, c'est autre chose, dit De Maistre. Un janséniste était un opposant, un athée n'était pas un opposant. C'était affaire à Dieu de s'occuper de lui : Deorum injuriœ Dits curœ. D'ailleurs, au point de vue politique, un athée n'est pas dangereux : « En général, dit De Maistre, l'athée est tranquille. Comme il a perdu la vie morale, il pourrit en silence et n'attaque guère l'autorité. » Ceci explique De Maistre. C'est à la vie morale qu'il en veut : elle est dangereuse à l'autorité. Le fait n'est pas contestable. Elle discute, résiste. Ce que De Maistre n'examine pas, c'est la question de savoir si eUe n'empêche pas les sujets de pourrir dans l'obéissance passive. Entre les deux extrêmes, la Raison d'État qui exige l'obéissance, et la raison individuelle qui la refuse, il y a une moyenne, qui est précisément l'objet des recherches de la sagesse politique.

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qu'oD a prononcé le mot. Ce n'est point la sainteté moUe et résignée du faible qui bénit l'injure qui le frappe et s'anéantit devant les desseins de Dieu. Ce n*est pas non plus celle du solitaire qui a fui. Il a quelque chose de cette disposition : il ne demande rien aux hommes, n^attend rien d'eux, en a une médiocre estime, en a pitié, afin de n'avoir pas à les ha!r. Dans le désir d'échapper autant qu'il est en lui aux passions qui les oppriment, il a renoncéaux plaisirs qu'ils recherchent, aux plaisirs du corps et à ceux de l'esprit. 11 macère son corps, lui refuse ce que tout le monde lui accorde. S'il est malade par surcroît, tant mieux : la maladie est l'état naturel des Chrétiens. Le mépris des plaisirs de l'esprit est beaucoup plus méritoire. La privation du bien-être physique est en gros une vertu vulgaire, presque grossière. Elle est accessible aux animaux. Le mépris des avantages de l'esprit est une vertu plus élevée. Elle suppose qu'on en peut jouir. En pouvoir jouir suppose qu'on les possède. Peu sont à môme de les posséder. La plupart de ceux qui ont ce privilège s'en vantent, en tirent de la gloire. Ils en veulent dans le présent et dans l'avenir. Oq n'en compterait pas beaucoup qui y aient renoncé volontairement. Parmi ceux qui n'en tirent point vanité, il n'en est pas qui ne les apprécient comme un don rare. Qui en a jamais eu de plus grands que Pascal 7 Son génie était une couronne royale. Dans le but de voir ce que cela valait, il a essayé de plusieurs conditions, car il faisait des expériences, et ses tentatives du côté du monde, il est permis de le croire, étaient de la nature de celles qu'il faisait sur la pesanteur de l'air. S'il eut un moment de l'ambition, ce ne fut point par cupidité : l'idée de cupidité et le nom de Pascal ne vont pas ensemble. C'était par curiosité scientifique. Après avoir été curieux dans le domaine des sciences exactes et celui des sciences physiques, il le fut dans le domaine des sciences morales. 11 expérimenta sur les sentiments qui tiennent au rang, aux richesses, à la réputation, sans goût personnel, dans un intérêt d'étude. Comme il avait découvert que les mathéma-

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tiques sont plus inutiles et plus étrangères à Thomme que rignorance, il découvrit également que les grandeurs, celles d'établissement selon son expression, comme les grandeurs naturelles, ne lui sont pas plus utiles que la géométrie.

Il y a pourtant une grandeur à laquelle il s'est fixé : c*est la grandeur morale. 11 ne l'avoue pas ; il insiste au contraire sur la misère qui en est le revers. Il croit s'en détacher et il ne s'en détache pas. Sa rupture avec les Jansénistes et avec l'Église romaine, qui est son dernier état mental, est une explosion. Il leur crie à tous, ce qu'auparavant il avait écrit des Jésuites (pensée barrée dans l'Autographe) : a Gens sans parole, sans foi, sans honneur, sans vérité, doubles de cœur, doubles de langue, et semblables, cx)mme il vous fut reproché autrefois, à cet animal amphibie de la fable, qui se tenoit dans un état ambigu, entre les poissons et les oiseaux. » La loyauté qu'il y a en lui, loyauté héroïque, dont chacun de ses actes est une empreinte, il l'a spécialement mise au service de la vérité morale, acquise lentement au prix d'efforts qu'on ne met point à l'acquisition des biens ordinaires. Il semble avoir pris pour devise les paroles de saint Bernard : Lucere et ardere perfectum est : « La perfection consiste dans Tintelligence et les convictions ardentes. » Là est le défaut de la sainteté de Pascal. C'est celle de Socrate. Celui-ci, a-t-on dit, avait l'esprit en tire-bouchon . Il en avait fait un trop grand usage. L'excès de la pensée l'obsédait. Sans croire comme Rousseau que l'homme qui pense est un être dépravé, il y a un trop d'exercice de la pensée qui l'affole en quelque sorte. Mais , objectera-t-on, Pascal est sceptique ; précisément. Il sent son mal. Quand il y songe, il l'exècre, injurie la pensée : « Qu'est-ce que la pensée ? Qu'elle est sotte I... humiliez -vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile. » Elle ne se tait point; elle l'opprime. En vain il entreprend de se venger d'elle. C'est contre la raison de Descartes qu'il rêve d'écrire une Apologie du Christianisme. Il s'est rejeté de la raison dans le Christianisme, comme avait déjà fait avant lui saint Âugus-

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tin. L'un et l'autre avaient souffert de la raison ; elle les avait dévorés. Pascal n'est pas parvenu à en guérir. Le côté poignant de la fin de sa vie est le spectacle de la lutte qu'il soutient contre elle. Elle l'entratne continuellement vers le Nihilisme. C'est l'abîme qu'il voyait à sa gauche et sur lequel il faisait mettre une chaise. AQn de ne pas tomber dans cet abîme, il s'accroche au Surnaturel comme un naufragé à une planche. Mais il n'aborde pas. — La religion n'est pas sûre, — lui échappe-t-il. Dieu non plus n'est pas sûr. Pour s'assurer de l'existence de Dieu, il a recours à la règle des partis. 11 joue Dieu à pile ou face. On en rirait si l'anxiété qui lui serre le cœur ne provoquait au respect.

Le respect, tel est le sentiment qui reste attaché à sa mémoire. Il y a plusieurs sortes de respect. Il est comme les auditions humaines. Chacune a ses représentants. Ceux qui ont le mieux vécu selon leur condition méritent le respect qu'elle a le droit d'obtenir à son rang et dans les bornes où il l'enferme. Le respect dû à Pascal n'est pas celui qu'on doit au devoir bien rempli dans une fonction quelconque. Il a une couleur religieuse, mais ce n'est pas néanmoins celui qui entoure un homme qui a prié, qui s'est macéré, qui a fait du bien à autrui. Mais cette figure debout depuis plus de deux siècles à l'horizon, injuriée par les uns, acclamée par les autres, qui n'est indifférente à personne, n'est pas celle d'un simple homme de bien ; sa sainteté, si on veut appeler de ce oom sa grandeur, n'est ni celle qui traîne dans la vie des saints, ni celle qu'on offre à imiter du haut d'une chaire ou dans les pages d'un livre. Pascal est un des plus rares spécimens de la noblesse qu'on rêve dans la nature humaine. Ce n'est pas le vulgaire qu'il frappe, mais cette élite composée de quelques-uns qui marche à la tête de chaque génération et dont l'ensemble à la longue constitue la tradition de l'espèce. Pascal la domine; elle l'admire, mais ce n'est pas sans restriction. Il semble qu'elle en ait peur. Pascal a servi de type à une secte qui prétend que le génie est une névrose. La sain-

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teté de Pascal ferait partie de cette névrose. Cest même en vue de déconsidérer celle-ci qu'on a découvert la théorie du génie qui est une névrose. Du reste, le sentiment religieux, aux yeux de la secte, est lui-même une maladie. Il est vrai qu'elle est héréditaire, c'est-à-dire de Tatavisme. A propos d'une supposition d'ailleurs mal fondée de Sainte-Beuve que Pascal aurait pu tirer du jeu les ressources qui lui permettaient de mener un si grand train en iùbky — il s'agit du carrosse appartenant au duc de Roannez dans lequel il se promène au pont de Neuilly, — le regretté H. Rigault se livrait un jour dans les Débats (15 septembre 1857) à des réflexions fort judicieuses : a La critique de nos jours, disait-il, qui a la curiosité et la ûnesse d'un procureur, en a aussi le penchant à supposer le mal : le soupçon couve sous sa robe noire et l'accusation éclôt. Dans les bibliothèques qu'elle a changées en greffes, la critique remue avec délices les vieux papiers, et quand elle subodore quelque faiblesse ignorée, quelque vice inédit d'un grand homme ou d'une grande femme, c'est une volupté pareille à celle du juge qui a mis la main sur le beau crime qu'il rêvait. Dans Pascal, l'ancienne critique ne s'attachait guère qu'au grand écrivain et à l'ascète; la critique moderne, qui, dans les écrivains, cherche surtout les hommes, et dans chaque homme les coins inexplorés, a découvert un côié de Pascal encore plongé dans un demi-jour plein d'attrait, le côté de l'homme du monde, de l'ancien ami du chevalier de Méré, du dissipé fastueux qui fait rouler sur le pavé de Paris son carrosse à quatre chevaux... Comparant la grandeur du train de vie de Pascal à la médiocrité de sa fortune, M. Sainte-Beuve a supposé que Pascal était joueur; hypothèse imprévue et gratuite qui a souri à son esprit, parce qu'elle t^nrichissait d'un trait nouveau le portrait de Pascal. Joueur et fanatique, voilà déjà un Pascal presque renouvelé par l'admiration du xix^ siècle. »

Dans l'ignorance oii il était du fait que le carrosse de Pascal fût celui du duc de Roannez, la conjecture de Sainte-Beuve,

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étant donnée la iiaisoa de Pascal et du chevalier de Méré, n'était pas respectueuse pour la mémoire de Pascal, mais aurait pu se soutenir. Quant à l'opinion qu'il est un fanatique, elle est une variante de celle qui en fait un halluciné. Un livre récent tend à établir que l'auteur auguste de l'Évangile était aussi un halluciné. Le docteur Lélut, sous le titre d'i4muleiu de Pascal, avait formulé le premier, croyait-il, l'opinion que Pascal était fou. Ce n'était que la réédition d'une vieille injure. On l'attribue à tort à Leibnitz. « En voulant approfondir les choses de la Religion, avait simplement dit Leibnitz, il est devenu scrupuleux jusqu'à la folie. » Ce n'est chez Leibnitz qu'un mot en l'air. 11 ne mesurait pas toujours ses termes. Il n'appuie pas, ne discute pas. Le mot lui échappe. 11 avait vu Pascal, noué des relations avec la famille Périer qui lui avait communiqué des manuscrits de Pascal. Leibnitz était un homme de la taille de Pascal, à la distinction près. Il n'en avait ni la délicatesse ni l'élévation. Il était plus instruit, moins cantonné, avait une intelligence égale en géométrie et en métaphysique. Il n'en avait ni la foi religieuse, quoiqu'il ne fût pas hostile aux choses de cet ordre, ni le besoin de croire, ni le violent amour de la justice et de la vérité. 11 prend cela pour des scrupules, les trouve exagérés. C'est pourquoi le mot de folie lui échappe sans qu'il y mette d'importance et soit disposé à le soutenir. Voltaire précise le sentiment de Leibnitz dans une lettre du !•' juin 1738 : « Vous trouverez dans les mélanges de Leibnitz que la mélancolie égara sur la fin la raison de Pascal ; il le dit même un peu durement. 11 n'est pas étonnant, après tout, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. Cette maladie n'est ni plus surprenante ni plus humiliante que la fièvre et la migraine. » Encore en veut-on à l'ascète. Ce n'est pas la raison de Pascal qui est en cause. Bayle, d'accord avec un point de vue de Montaigne, n'aperçoit dans la prétendue folie de Pascal qu'une vertu excemve. « On

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en a besoin, ajoute-t-il, pour empêcher la prescription de Tesprit du monde contre l'esprit de TÉvangile. » Ceci est la mesure. La sainteté de Pascal, c'est la folie de la Croix. Elle n'est pas commune, a Quand je considère, écrivait Saint-Cyran, que les Chrétiens ne sont, pour parler ainsi, qu'une poignée de gens, en comparaison des autres hommes répandus dans toutes les nations du monde et dont il se perd un nombre infini hors de TÉglise, et que dans ce peu d'hommes, qui sont entrés par une vocation de Dieu dans sa maison pour y faire leur salut, il y en a peu qui se sauvent selon la parole de Jésus-Christ dans l'Évangile, et qu'outre cette prédiction réitérée qui regarde le commun des Chrétiens, il y en a encore une autre effroyable qui doit faire trembler les riches». Saint- Cyran craint que le Christianisme ne soit une enseigne qui couvre bien peu de marchandise. Nicole le pense aussi : o Le Christianisme, de tout temps, dit-il, a beaucoup moins triomphé et régné qu'il ne semble, u Eh bieni oui; c'est un idéal : on ne l'atteint pas, on y aspire. La folie de Pascal consiste à y avoir atteint et sa sainteté à demeurer comme tel un modèle qui déconcerte, et un scandale aux yeux de ceux qui sout étonnés de voir un si puissant génie allié à des sentiments qui leur répugnent.

L'écrivain chez Pascal n'a pas effacé l'homme : il l'a mis en relief. On cherche de préférence l'écrivain dans les ProvincialeSf l'homme dans les Pensées. Le style de celles-ci n'est pas inférieur. On l'apprécierait moins si les ProvincicUes n'avaient fondé le crédit de IVcrivain. Elles ont eu à Tor/gine un retentissement immense. Le temps, ce qui n'arrive pas fréquemment, a conQrmé l'impression du premier moment. Les Provinciales ont-elles fixé la langue? Le cas est oiseux à examiner. L'un dit: celui qui a fixé la langue est Descartes; l'autre : c'est Balzac; un troisième, c'est tout le monde. La

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langue était arrivée à l'âge viril; elle fleurit à la fois de divers côtés. La plus belle fleur de ce printemps, ce sont les Provinciales, mais ce n est qu'une fleur magniGque dans un parterre qui en est semé. Le fait peut êti'e admis. Quoi qu'il en soit, les Provinciales n'ont pas eu moins d'influence sur les lettres qu'elles n'avaient eu de retentissement.

M™ de Sévigné raconte— lettre du 15 janvier 1690 — qu'à un dîner chez Lamoignon « Despréaux soutint les Anciens à la réserve d'un seul moderne, qui surpassoit à son goût et les Vieux et les Nouveaux ». Ce moderne était l'auteur des Provinciales. On était au fort de la querelle des Anciens et des Modernes, soulevée par Perrault. Deux des quatre volumes de Perrault avaient paru. Ils étaient l'objet ordinaire des conversations dans les salons littéraires. En admettant une exception en faveur de l'auteur des Provinciales, Boileau fait un grand sacrifice à ses convictions acquises. Bossuet, que la perfection de la forme n'éblouissait guère, quoiqu'il fût loin de la dédaigner, pense comme Boileau. 11 fit des Provinciales d'un seul mot un éloge qui vaut un livre. C'est Voltaire qui parie {Siède de Louis XIV) : « L'évoque de Luçon, fils du célèbre Bussy, m'a dit qu'il avoit demandé à M. deMeauxquel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avoit pas fait les siens; Bossuet lui répondit : les Lettres Provinciales. » Boileau et Bossuet sont des juges; La Bruyère, qui n'en est souvent pas im moindre, bien que son jugement soit lunatique, se défend dans la préface des Caractères d'avoir voulu imiter Pascal. Il entend les Pensées. Il a démontré d'autre part, dans ses Dialogues sur le Quiètisme, qu'il était fort incapable d'atteindre au dialogue des Provinciales, que des critiques non dépourvus de compétence placent au-dessus des dialogues de Platon. Ce sont les Provinciales qui, d'une petite école comme était Port- Royal, ont fait un parti religieux, politique et littéraire qui a tenu l'Ancien Bégime en échec durant un siècle et demi. C'est Montesquieu qui le constate dans les Lettres persanes, qui sont à plus d'un égard une imitation des Provinciales: « J'ai ouï

cxLvni INTRODUCTION.

raconter du roi — Louis XIV — des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire. On dit que pendant qu'il faisoit la guerre à ses voisins, qui s'étoient tous ligués contre lui, il avoit dans son royaume un nombre innombrable d'ennemis iuvisibles qui Tentouroient. On ajoute qu'il les a cherchés durant plus de trente ans et que malgré les soins infatigables de certains Dervis (les Jésuites) qui ont sa conûance, il n'en a pu trouver un seul, lis vivent avec lui, ils sont à sa cour, dans sa capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On diroit qu'ils existent en général et qu'ils ne sont plus rien en particulier; c'est un corps, mais point de membres. Sans doute que le ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, dont le génie et le destin sont au-dessus du sien. »

Pascal, dans les Provinciales, n'a inventé ni le dialogue ni la discussion morale, ni le genre épistolaire. Ces divers genres, pratiqués depuis l'Antiquité, avaient été cultivés avant lui avec succès par les modernes. Il leur a donné son empreinte, il les a fait luire aux yeux. Son exemple a donné lieu à réclosion de toute une littérature. On imite volontiers le génie. Le génie se sert de l'instrument qui lui convient. Cest lui qu'il faut avoir, quelque genre qu'on choisisse :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Fénelon qui l'avait, sans faire oublier le dialogue des Prcvinciaks, n'en a pas été écrasé; Fontenelle a pu le cultiver et rencontrer au moins la vogue; La Bruyère n'y était pas propre; Montesquieu s'amusait et sa légèreté apparente ne lui a pas été un obstacle. J.-J. Rousseau s'est essayé dix fois à la forme de Pascal. Dans Emile, dans la Nouvelle Héloïse, dans sa Lettre à Varchevique de Paris, il a mis ses qualités de caractère et de talent. Les genres ne sont que des cadres. La polémique de Pascal n'a pas été imitable. Ce qu*on ne pou-

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vait pas imiter, c'étaient les dons qu'il tenait de la nature : la véhémence, l'originalité, la sobriété, la précision géométrique, lardeur du sang. £t puis il a cette lumière intense qui est la clarté de Tidée et du style, que Voltaire possédera également à titre de don naturel, moins la profondeur et l'énergie. La profondeur, l'énergie et la précision ne sont que des effets; la précision et Toriginalité non plus. 11 y a derrière le je ne sais quoi, qui est la personnalité même de l'auteur.

On ne l'analyse pas. On Ta ou on ne l'a pas. On voit bien qu'elle est là. Dire ce que c'est n'est pas possible. On l'imite encore moins qu'on ne la défmit. Chez Pascal les objets ont leurs dimensions exactes; il ne les surfait ni ne les diminue. Mais la solidité qu*on leur sent sous sa main est un don iur connu, même de lui qui en dispose. On explique mieux son originalité. Elle est de source mystique; bien qu'il raille les poètes qui manqueraient de preuves s'il n'y avait pas des fleurs, il est un éminent poète; il a une imagination chaude et discrète, qui se dissimule en quelque sorte. 11 l'a prise à considérer la Fortune qui n'a point de causes visibles. La Fortune et son jeu sans causes visibles, il la nomme la Grâce. La Grâce est le nom théologique de la Fortune. L'action de celle-ci dont tout est l'œuvre*, et que Pascal rapporte à Dieu, le met à Taise. 11 s'est abîmé dans cette contemplation morose. Il a rapporté de là des aperçus étranges, une originalité de vues funeste à lui-même, à l'équilibre de sa pensée, à son bonheur, mais qui luit comme un feu d'en haut aux regards du lecteur. Cela sera plus apparent dans les Pensées; cela est déjà dans les Provinciales. Qu'on y joigne la force et le mouvement. Cette puissante originalité qui le distingue n'existe pas seulement dans ce qu'il dit : elle est aussi dans ce qu'il fait dire à la langue. Celle-ci n'avait pas encore été maniée par un si bon instrument. S'il est injuste d'avancer qu'il l'a fixée, il y eut une part considérable. Il en a forgé une partie de la

i. Les anciens ayaiont fait de la Fortune la fille atnée de Jupiter,

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