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syntaxe. Depuis on parle comme lui, non parce que cela est bien, mais parce qu*ii a eu Tautorité d'imposer sa manière d'écrire plutôt qu'une autre. Il n'a pas fait que forger une syntaxe, il a forgé des idées. A cet âge de transition comme le XVII* siècle, à moitié de son cours, celui qui a la main forte, comme Saint-Cyran ou Pascal, forge les âmes à son image. Il ne les forge pas toutes, il en forge un groupe qui sert de semence. Saint-Cyran a forgé Port-Royal qui, à son tour, a forgé un esprit qui s'est transmis. Pascal a forgé des opinions et un style qui se sont répandus, ont agi, pétri les mœurs et l'éducation d'un grand nombre. 11 Ta fait lui-même et par ses disciples, par Nicole, par quiconque a subi son ascendant et, sous son inspiration, prêché, causé, fourni des modèles littéraires. 11 a exercé autant d'autorité que Montaigne. La langue de Montaigne a vieilli ; la sienne demeure. Dans la langue des Provinciales, dit Voltaire, on ne «rencontre pas un seul mot qui ait subi cette décadence à laquelle les langues vivantes sont sujettes». Celle de Pascal est aussi jeune aujourd'hui que le jour où Voltaire remarquait qu'elle était tout entière restée vivante. Que les Provinciales aient donné à la langue française un pli durable, on le découvre sans peine, mais on ne sait pas trop pourquoi. <c La langue françoise, dit d'Alembert, étoit bien loin d'être formée, comme on peut en juger par la plupart des ouvrages alors publiés et dont la lecture est intolérable. Dans les Lettres Provinciales il n'y a pas un seul mot qui ait vieill», et ce livre, bien que composé il y a plus d'un siècle, semble n'être composé que d'hier. » Ce qu'avance d'Alembert est matériellement vrai. D'une part, les livres publiés avant les Provinciales sont la plupart d'une lecture intolérable; d'autre part, le style des Provinciales est resté jeune. D'Alembert dit que ce sont les mots qui sont restés jeunes. Ce n'est que relativement exact. Pascal n'en a introduit aucun. Qu'a-t-il donc fait? 11 en a' renouvelé le sens; il l'a ennobli; il a élevé la langue. Sans en modifier le vocabulaire, il lui a donné de la force ; il lui a fait exprimer des
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idées et des sentiments auxquels elle n'était pas habituée, E le était vulgaire, d'allure contournée. 11 lui a donné des lettres de noblesse : il en a amolli et ûxé la rude syntaxe; il lui a infusé de la sève, une moelle plus généreuse; il Ta retrempée aux sources du Christianisme; il Ta ployée aux exigences de la logique. On a dit que les Scolastiques avaient eu cela de bon, qu'ils avaient rendu logique un idiome jusque-là impuissant parce qu'il se traînait dans l'inversion latine. L'esprit géométrique de Pascal a travaillé dans ce sens, et la hauteur habituelle de sa pensée l'a contrainte de se tenir dans une région supérieure à celle où l'avaient confinée les écrivains de la période précédente, qui manquaient de souffle, de distinction et d'abondance.
Un homme qui trouve ainsi une langue imparfaite, rocailleuse, grossière de ton parce qu*e.le n'a été maniée que par des médiocres, qui sait en faire cet organe d'une littérature sans modèle en Europe depuis l'Antiquité, est un écrivain hors de pair et comme le fondateur d'un empire spirituel. « Prendre ainsi une langue dans sa rudesse, dit Henry RogersS et la contraindre, en dépit de ce qu'elle avait de difficile et d'intraitable, à devenir comme une matière malléable sous la pensée, c'est ce qui n'appartient qu'aux esprits de l'ordre le plas élevé. Il n'y a que la flamme ardente du génie qui puisse fondre ensemble ces éléments hétérogènes et les façonner au moule de la beauté. Une remarque le prouve : c'est qu'il n'y a jamais eu que les plus grands génies qui aient pu suffire à cette tâche. Un génie qui ne sera pas de premier ordre introdaira souvent des améliorations dans une langue existante et lui donnera une impulsion sensible ; mais il n'y a que la faculté la plus créatrice et la plus plastique qui puisse, d'un seul coup, jeter une langue dans un moule dont la forme ne périra plus et demeure à jamais dans la circulation littéraire, au milieu des révolutions du temps et des caprices soudains
1. Génie et écrits de Pascal j p. 26 de U traduction Faugère.
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de la mode. » La traduction de la Bible par Luther a créé la prose allemaDde. Les Provinciales n'ont pas rempli un objet si étendu. La langue française n'était pas le patois teutonique trouvé par Luther. L'œuvre de Luther n'eut pas d'effet immédiat. 11 était presque seul au milieu d*une race dont la pensée était en arrière de plusieurs siècles sur lui. Deux cents ans se sont écoulés avant que les travaux de Luther proûtassent à la langue allemande* Â la fin du xvti« siècle, Leibnitz ne consent pas encore à s'en servir. 11 écrit d'ordinaire en latin ou en français. On consentira peut-être un jour à découvrir que, sauf quelques incorrections dues à ce qu'il écrit en français sans le parler tous les jours, sa Thèodicée et, en particulier, ses Nouveaux essais sur Ventendement humain sont deux des bons ouvrages composés dans notre langue.
Pascal n'est pas dans le cas de Luther. 11 vit au sein d'une société de mœurs avancées, polie, instruite, curieuse et passionnée de beau langage. Son initiative a tout de suite le privilège de servir à la formation de la plus grande littérature de l'Europe. Luther défriche un sol couvert de ronces et d'épines, qui sera longtemps à produire; Pascal amende un champ où il pousse déjà des moissons. 11 est «le vent d'ouest fécondant le sein de la terre et faisant naître les feuilles et les fruits sous ses pas ».
N'est-ce pas surfaire l'action des Provinciales? On l'a quelquefois prétendu. Ceux qui savent combien peu d'écrivains qui disposent d'une langue déjà formée parviennent à l'écrire de telle sorte qu'il leur soit donné d'être des modèles ne partagent point cet avis. Ils sont étonnés du goût pur et simple de Pascal, de cette supériorité sans rivale qui ressemble à un bonheur constant. On admire chez les poètes une image isolée, chez les moralistes une pensée qui brille comme une étoile dans un ciel noir. Ce qui n'est chez la plupart des écrivains qu'un accident et comme une rencontre fortuite est, chez l'auteur des Provinciales, l'ordinaire. D'autre part, il obéit à son instinct, non à l'exemple. D'exemple, il n'y en a pas qui
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puisse Taider. Ce n'est pas qu'il soit sans rhétorique. Mais cette rhétorique, il ne la doit pas à Aristote ou à l'enseignement de l'école. Elle lui est comme naturelle. 11 en a inventé les préceptes. Ils se réduisent à deux : démontrer et plaire. Dans les Pensées il entreprendra de démontrer. 11 démontre également dans les Provinciales; le plus souvent, néanmoins, dans les Provinciales, il se contente de plaire, ce qui est un moyen très inférieur de persuader, mais utile à employer ici parce qu'il a à se défendre contre l'injure et la persécution. 11 méprise ce moyen. « Il y a deux manières, dit-il S par où les opinions entrent dans Tâme, Téntendement et la volonté. La meilleure est la première; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve, mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne et étrangère ; aussi tout le monde la désavoue », et tout le monde l'emploie, y compris Pascal. Si vous lui demandez pourquoi, il répondra qu'on n'est point parfait, qu'on prend les hommes par où l'on peut, que l'intention qu'on met à plaire est une excuse, qu'une autre excuse consiste à tirer l'agréable du vrai. Il faut bien se rendre aux conditions du succès, de l'expérience. C'est au point de vue de l'expérience que Pascal observe, que l'éloquence continue ennuie, parce que la continuité dégoûte de tout, que l'éloquence est une peinture de la pensée, un art de dire les choses de telle façon que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sans peine, et avec plaisir, y prendre tant d'intérêt que leur amour-propre les porte à la réflexion. 11 a été jusqu'au fond du sujet et cela avant les Provinciales, où il a mis en œuvre les artifices d'un artinûni. A juger de lui par l'ascendant qu'il a obtenu sur tous ceux qui l'ont approché, Pascal parlait aussi bien qu'il écrivait. 11 remarque qu'il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien : c'est que le lieu et l'assistance les échauffent, et tirent de leur
i. De V esprit géométrique.
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esprit plus qu'ils n'y trouveraient sans cette chaleur. II traduit une assertion de Montaigne qui se vante selon sa coutume : <f (Test à Tadventure, écrit Montaigne S que je puis plus à parler qu'à escnre : le mouvement et action animent les paroles. » C'est une façon de prévenir la postérité qu'il réussissait mieux dans la conversation que dans les Essais.
C'est par ce qu'il dit dans les Pensées ou dans les opuscules qu'on y annexe d'ordinaire qu'on peut juger de l'art caché dans les Provinciales. Ce n'est point du bonheur ; chaque effet est prévu. La simplicité du style n'est pas davantage un don de la nature ; elle est acquise : « Quand on voit le style naturel, dit Tauteur des Provinciales, on est tout étonné et ravi; on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » Les gens de goût cherchent toujours un homme dans un livre ; ils ne trouvent qu'un auteur. Il place les auteurs au même rang que les poètes, c'est-à-dire très bas. Ils fuient le naturel ; il est tenté de leur crier à tous : plus poetice quam humane locutus es. Ce n'est pas au moins le travail, comme on serait tenté d* imaginer, qu'il condamne chez eux. La plupart s'éloignent laborieusement de la nature ; lui la cherche avec autant de labeur qu'ils peuvent en mettre à l'écarter. Quelques-unes des Provinciales qui n'ont que huit pages de texte dans l'édition in-4** ont exigé de Pascal jusqu'à vingt jours d'efforts. « 11 étoit souvent vingt jours entiers sur une seule lettre. Il en recommençoit même quelques-unes jusqu'à sept et huit fois, afln de les mettre au degré de perfection que nous les voyons*. » Il y en a une qu'il eut la patience de remettre treize fois sur le métier. Il avait le travail pénible ; il imitait à son insu les poètes qui astreignent la pensée à la mesure et à la quantité du vers, afln de l'empêcher de courir et de s'évaporer. D'Aguesseau, qui n'avait qu'une éloquence de parquet, croit faire beaucoup d'honneur à l'éloquence qui