‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 39 sur 97 · Essais, livre II, ch. xvu · texte numérisé non relu

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2. Histoire des provincialss. (Dans la préface de la traduction latine de Nicole.)

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL. clv

règne dans les Provinciales en la comparant à celle de Cicéron. « Les Lettres Provinciales y dit-il, et surtout les dernières, par rapport à l'objet qu'on se propose, — de plaire en prouvant, — peuvent se placer hardiment à côté des grands orateurs, et je ne sais quels sont ceux qui devront avoir le plus peur du voisinage. La Quatorzième Lettre surtout est un chef-d'œuvre d'éloquence qui peut le disputer à tout ce que l'Antiquité a de plus admiré, et je doute que les Philippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait. » Les Philippiques de Cicéron, comme leur titre l'indique, sont dans le cas de ses traités de philosophie morale : elles sont du genre imitatif. L'abondance de Pascal n'est pas la redondance de l'orateur romain ; elle coule de source ; elle n'amplifie pas.

Du reste, si la puissance de Téloquence des Provinciales vaut celle de Démosthène et diffère de celle de Cicéron autant qu'un tableau de maître diffère d'une copie bien faite, elle a de plus que l'une et l'autre une qualité que les Anciens n'ont guère connue et qui est rare chez les Modernes ; c'est la distinction, une chose difficile à définir qui tient au caractère, à un parfum sui generis où la conscience intervient, on ne sait au juste dans quelle mesure, avec une délicatesse exquise, née de la culture chrétienne et propre à ceux qui l'ont reçue. Démosthène est fort et ne l'a pas; on l'admire plus qu'on ne l'estime. Cicéron est délié ; l'élégance de sa forme et la facilité de son élocution ne lui confèrent pas la noblesse qui distingue la forme et la facilité de Pascal. Le langage de La Rochefoucauld est plus raffiné : il ne touche que l'esprit, n'attire pas. La Bruyère a quelquefois plus de saveur : il n'a pas cela. Bossuet est grand et il est foncièrement bon : il n'a pas cette odeur maladive et pénétrante de l'éloquence de Pascal. Fénelon en approcherait si derrière Tonclion de sa pensée on n'apercevait qu'il est trop content de lui-môme et que cette onction est peut-être un procédé. En réalité, c'est l'indépendance orageuse du caractère de Pascal qui domine

^Lvi INTRODUCTION.

toutes ces manières jalouses d'être applaudi. 11 consent à persuader par le moyen qui consiste à plaire. Ce n'est qu'une concession provisoire ; Penvie de la retirer perce tout de suite «t il convient que c'est une méthode basse d'entrer dans l'àme. Il fait contre fortune bon cœur, comme les Romains -aux Fourches Caudines. Bref, il va de préférence à l'estime. Celle qu'on lui accorde est la déférence à laquelle on se croit obligé, qu'on ne saurait refuser d'ailleurs à cette sensibilité extrême, à la fois tendre, douce et frêle, qui est sans doute un effet de la complexiun nerveuse de Pascal. Elle est délicate et ténue d'aspect. Cette délicatesse n'est pas celle que décrit La Rochefoucauld : « La véritable délicatesse, dit-il, est une solide subtilité. » Celle de Pascal est solide et subtile, mais il y joint un attrait qui lui procure l'adhésion du cœur. £nfin il a une impressionnabilité extraordinaire et communi- ^ative mêlée d'amertume, et c'est un attrait. Elle serait féminine s'il n'y joignait la force.

Et puis ce géomètre d'un jugement si sûr a de l'esprit. L'esprit est une des plus belles fleurs qui décorent les Provinciales. On admet communément que ceux qui sont absorbés dans l'étude des sciences sont très dépourvus du côté de l'esprit ou, comme on dit maintenant, de la verve. C'est peut-être vrai de ceux qui cultivent les sciences naturelles; l'habitude de peser la matière alourdit. Ce ne l'est pas de ceux qui cultivent les sciences mathématiques. Ce ne l'est pas en particulier de Pascal qui a une imagination merveilleuse, a Quelque paradoxal que cela puisse paraître à première vue, dit Henrj' Rogers S à plusieurs personnes accoutumées à regarder le jugement et l'esprit comme habitant à part, iious doutons qu'il y ait un autre attribut plus commun aux intelligences supérieures, soit dans la science, soit dans l'imagination, que cette qualité sous une forme ou sous une autre. Les noms de Bacon, ^de Shakespeare, de Platon, de Pascal, de Johnson, de Byron,

1. Génie et écrits de Pascal, p. 29 de la traduction Faugère.

LA VIE ET LES (JEDVttES DE PASCAL. CLVir

de Walter Scott et de beaucoup d'autres se présenteront à l'instant au lecteur. Il est vrai que l'histoire nous fait connaître des esprits livrés si exclusivement aux branches les plus abstraites de la science, ou si continuellement absorbés en elle, que s'ils possèdent la faculté de l'esprit, elle n'est pas développée. Aristote et Newton, bien que quelques-uns du petit nombre des bons mots du premier, que la tradition a conservés, soient loin d'être médiocres, peuvent être cités comme exemples. Mais, en général, et l'histoire des sciences et des lettres le montrera, cette qualité, dans l'une ou l'autre de ses mille variétés, a presque toujours accompagné les esprits d'un ordre supérieur. » Les grands écrivains ont toujours de Tesprit. Pascal en a plus qu'un autre, à cause de sa supériorité. L'activité de l'inspiration, l'aptitude à trouver des analogies et des différences entre les objets où le commun n'en voit pas, en exigent beaucoup. C'est la flnesse de celui de Pascal qui le rend si propre à spécifier, à ranger, à saisir les nuances. C'est par elle qu'il a pu sortir du terre à terre et de l'aridité de la controverse théologique. A qui le comparer sous le rapport de l'ironie des Provinciales f Socrate ne l'avait pas si aiguë. Pascal ne lui doit rien à cet égard ; il n'avait pas lu Platon ; il ne lui a rien emprunté. Lui et Socrate étaient doués d^me sagacité et d'une pénétration égales dans le domaine de l'abstraction ; tous les deux ils aimaient à scruter les profondeurs de la nature morale de l'homme; tous les deux avaient au même degré l'amour de l'idéal, du beau moral; tous les deux avaient une belle intelligence. Fart de présenter la pensée, de Torner des grâces du langage. Le moraliste grec avait l'imagination plus riante parce qu'il n'était ni malade ni ascétique; le moraliste français l'avait plus riche et plus saisissante. Il l'avait en même temps plus sévère : il ne sacrifiait point à la pompe ; il aurait cru tomber dans la poésie qu'il méprisait. La méprisait-il vraiment? Non; il la haïssait comme la muse des sens. Quant aux moyens de piquer la curiosité, moyens qu'il n'approuve pas, mais dont il use dans les Pro-

CLViii INTRODDCTiaN.

vineiales comme de moyens oratoires dans une cause qui émeut ses passions plus que son jugement, Platon n^en a pas le secret, parce qu'il n'est pas un homme de parti et n'a pas Port-Royal à sauver. Pascal feint la naïveté; il affecte une ignorance enfantine; il a un talent qu'il dissimule à piquer la vanité du bon père Jésuite, dont la franchise à étaler le détail des expédients auxquels les Gasuistes ont recours est un argument dont les plus grands mouvements de l'éloquence n'approchent pas. Ce jeu à l'enfance, ces objections candides, cette simplicité apparente qui n'en est pas du tout, ces étonnements qui provoquent le niais empressement du bon père à produire des autorités, à accumuler des textes qui seraient ennuyeux partout et qui ici dépassent le comique de Molière, ont évidemment fourni à celui-ci le scénario de Tartufe, et à La Bruyère le type d^Onuphre.

Onuphre descend des Provinciales par Tartufe ; Tartufe en émane directement. Pascal a éventé une dixième muse, celle qui raille. On se jette tout de suite sur la découverte. Le rire et la plaisanterie de Pascal éveillent une faculté littéraire qu'on aurait crue absente de France depuis longtemps. Il y en a çà et là quelques traits dans les écrivains et les poètes de la première moitié du x\if siècle. Ce ne sont que des flèches sans pointe. Ce ne sont surtout ni le comique, ni la satire religieuse. Les Provinciales leur ont ouvert la porte contre l'intention de Pascal. Il est le père de Tartufe et d'Onuphre comme Descartes est le père de Spinosa.

De sorte que le fond des Provinciales a eu autant d'action que la forme. Si parfaite que fût celle-ci, on n'a pas manqué de réplucher. Ce ne fut que tard néanmoins. Boileau qui tenait la férule de la critique n'y songea pas. Il honorait trop Fauteur des Provinciales et ne sortait pas volontiers de son domaine qui était la poésie. Les Jésuites abasourdis avaient d'autre besogne sur les bras. Ce fut pourtant l'un d'entre eux qui se risqua à hasarder quelques remarques, et cela au bout de quarante ans. Le père Daniel» dans ses Entretiens de

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. eux

Cléandre et SEudoxe S découvrit la phrase suivante dans la première provinciale : a Si je ne craignois d'être aussi téméraire, je crois que je suivrois l'avis de la plupart des gens que je vois, qui, ayant cru jmqu'ici sur la foi publique que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire par le refus bizarre qu^on fait de les montrer, qui est tel que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues »>. Cette série de qui et de que, outre le défaut d'harmonie» enchevêtre un peu le sens. Aucun écrivain n'échappe aux inadvertances de ce genre. On en rencontre dans Cicéron qui avait l'habitude de parler ore rotundo. Les grammairiens ont épilogue sur les qui et les quo accumulés dans un passage du traité De finibus honorum : « De quo, écrit €icéron, hxc quxstio est : quasi quis inquit, sit qui, quid sit voluptas nescicUy aut qui quo, etc. »

Le père Daniel était un humaniste. On comprend moins la susceptibilité de Condorcet qui n'est ni un humaniste ni un écrivain d'une grande pureté de langage. 11 reproche » au style des Provinciales de n'être parfois ni élégant ni harmonieux ; il se plaint de trouver dans le dialogue trop d'expressions familières et proverbiales qui ne sont plus assez nobles. Condorcet cite: « Je les viens de quitter sur cette dernière raison pour vous écrire ce récit, par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre. » Quel est le mot trivial ou dur de ce passage? Condorcet ne le dit pas. 11 entend sans doute: « Je les viens de quitter ». Cette tournure est dans Corneille, dans Bossuet, dans Molière, dans La Bruyère, dans la plupart des écrivains du siècle de Louis XIV. C'était une locution courante et qui n'est pas entièrement tombée en désuétude. Condorcet continue : « De sorte qu'il n'y a plus que le mot de prochain sans aucun sens qui court risque. » Le pouvoir prochain de

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