X INTRODUCTION
frir la vue de Teau. Mon grand-père, arrivant de la messe, le trouva qui se divertissoit à verser de l'eau d'un verre dans un autre dans les bras de sa mère ; il voulut alors s'approcher, mais l'enfant ne le put soufiûrir et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps, cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint. »
Le berceau des grands hommes est entouré d'anecdotes. Outre que celle-ci est intéressante comme trait de mœurs et d'intérieur, ce n'est pas un conte de fée, mais une tradition de famille qui a le droit d'être conservée et jointe au nom de Pascal. Elle éclaire, d'uneC manière conforme à ce qu'on en sait d'ailleurs, une particularité de sa complexion. 11 a toujours eu de la peine à vivre. 11 naquit avec un tempérament cataleptique. 11 n'a pas un an que ce tempérament lui est un péril. Il n'y a pas de remède; on le confie à une sorcière, qui le sauve par hasard ; la médecine aurait échoué. Ces deux hasards ne seront point isolés dans sa destinée. Le premier de ses Trois discours sur la co7idition des Grands le montre tressant des couronnes au hasard. Après avoir énoncé par un exemple comment la Royauté elle-même, la grande puissance du jour, est une fille du hasard, il continue à l'intention du duc de Luynes, son interlocuteur présumé : « Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre effet du hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvoit roi. Vous n'y avez aucun droit de vous-même et par votre nature non plus que lui. Et non seulement Vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d'où dépendent-ils? D*une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues. » C'est comme pour lui : c'est par une série de hasards qu'il se trouve fils d'Etienne Pascal, rejeton d'une bonne famille de bourgeoisie qui lui fera des moeurs, lui donnera
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. xj
un rang» des opinions. C'est par une égale série de hasards qu'il a une complexion nerveuse, une santé délicate, une imagination riche, le cœur d'un saint, qu'il est guéri par une sorcière, qu'il arrive à l'heure de la Fronde, qu'il a des relations antérieures à sa naissance avec MM. de Port-Royal. Quand son père était venu faire son droit à Paris, il avait été recommandé au père de M. d'Andilly et d'Antoine Arnauld, avec lesquels il avait continué d'avoir des rapports, et qui étaient comme lui originaires d'Auvergne. N'y a-t-il pas aussi l'intervention du hasard dans le fait qu'il lui a été donné d'être élevé parmi des gens qui réalisent le vœu de Bias : « Et pourtant Bias peignant un excellent estât de famille : de laquelle, dit-il, le maître soit tel au dedans par luy-mesme, comme il est au dehors par la crainte de la loy et du dire des hommes ^ » Qu'on le suppose né au Maroc ou sous le toit de chaume d'un bouvier; on n'aura ni Us ProvinciaUi ni les Pensées à lui attribuer.
11 n'eut donc de précepteur que son père et lui-même, reçut une éducation indépendante et distinguée. Le précepteur n'était pas vulgaire. « Sa principale maxime dans cette éducation, dit M*^ Périer, étoit de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage, et ce fut pour cette raison qu'il ne voulut point commencer par lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans, aûn qu'il le Ht avec plus de facilité. » Cette résolution d'Etienne Pascal, de ne permettre l'étude de la langue latine à son ûls qu^ l'âge de douze ans, a choqué Condorcet. Coûdorcet, qui, sous prétexte d'éditer les /'ensée* de Pascal *, a coDunis sur elles ce que, dans le langage du palais, on appelle un faux, et qui les a fait précéder d'un Éloge de Pascal qui est tout le contraire d'un éloge, juge en ces termes la conduite d'Etienne Pascal : « Ainsi jusqu'à douze ans, on n'avoit presque rien appris au jeune Pascal, et de tous les enfants célèbres, le seul peut-être qui l'ait été à )uste titre,
i. Montaigne.
% 1 <vol. a^. PsriB, 177e.