‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 41 sur 97 · Petuie · texte numérisé non relu

Petuie

cLXii INTRODUCTION.

sur la Grâce, avec une chaleur qui ne pouvoit échauffer que les Théologiens de son parti... Il a respecté leur intolérance et leur fanatisme... Il n'a vengé que les Jansénistes au lieu de venger le genre humain. » Le genre humain est le client de Condorcet. 11 est de l'école de J.-J. Rousseau qui aime le genre humain et se dispense d'aimer ses enfants qu'il jette à la voirie. Bref, le défaut des Provinciales, « c'est d'avoir été écrites par un Janséniste )>. Une objection fondée que Condorcet avait entendu faire, c'est que l'auteur des ProuinciaUs feint de croire que tous les Casuisies sont des Jésuites. Eh bien! non; ils appartiennent à tous les ordres religieux. Ceci est exact; le Casuisme, qui est l'Opportunisme en matière de morale, n'est pas propre aux Jésuites. Cependant ils étaient à la tète de Técole casuiste. D'autre part, si cette conduite est plus habile que juste, Pascal représente la faiblesse qui a oppose un peu de ruse à la force ».

Quoi qu'on en puisse dire^ les Provinciales subsistent comme chef-d'œuvre littéraire. Ce n'est plus le sujet qui intéresse; ce n'est plus la polémique; les ouvrages de polémique ne durent pas. Quel est le secret du crédit que le livre conserve? Ce sont, selon M. Nisard S trois qualités de Tœuvre qui caractérisent le génie : la méthode, Tinvention et le style. 11 n'y a plus à parler du style. Mais la méthode et l'invention, auxquelles tout lecteur n'est pas sensible, en sont les supports non apparents. <( Par la méthode, dit M. Nisard, laquelle consiste à proportionner chaque lettre au sujet qui y est traité, à en disposer les parties dans Tordre le plus naturel, à n'y faire entrer que les détails qui s'y rapportent et à faire valoir chacun par la place qu'il occupe, à approprier en un mot récrit au lecteur, quel ouvrage surpasse les Provinciales? Si Ton entend en outre la méthode dans le sens cartésien, quelle plus belle application coonaissons-nous de cet art de chercher la vérité dont Descartes avait donné les règles!.

1. D. Nisard : Histoire de la littérature française, t. Il, p. 214 et soivantes de Tédit. de 1844.

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Aucune preuve D*y est admise qui ne soit évidente, et dont révidence ne se puisse percevoir par la raison. Les faits ont pu être contestés ; l'esprit le plus droit, engagé dans un parti, peut-il échapper à des erreurs de fait? Mais les inductions sont incontestables Mais quel que soit ce mérite de composition dans les Provinciales, Tinvention m'en paraît la partie la plus admirable. Proportionner, approprier, est une œuvre de la raison. Il y suffit d'un très bon esprit, et l'exemple qui en a été donné par d'autres y peut beaucoup aider. L'invention, c'est le génie. Non que la raison n'y ait la plus grande part, comme dans toute œuvre de génie, mais une autre faculté lui fournit ses plus ingénieuses ressources et lui présente les idées sous la forme de sentiments ou de personnages vivants : c'est l'imagination. Ce que Pascal imagine pour rendre sa matière agréable, et non seulement pour varier ses pensées, mais pour les présenter sous les formes les plus diverses; ce qu'il montre d'invention pour faire sortir la vérité d'où on l'attend le moins, pour en rendre l'effet plus sûr, pour n'en rien laisser perdre, rappelle toutes les grâces des dialogues de Platon, auxquels on a fort judicieusement compara les Provinciales. La fiction de ce bon père Jésuite, qui dans six des Provinciales (de la k^ à la 11*) sert si agréablement de plastron à Pascal, est une création du comique le plus fin. J'entends celui qui tire le ridicule de l'observation la plus exacte et la plus délicate, plutôt que de certains contrastes inattendus d'où naît le plaisir passager et sans solidité de la surprise. S'il est vrai que l'idée en soit venue à Pascal du Gorgias de Platon, combien j'en trouve l'imitation bien plus originale que le modèle I Le bon père Jésuite, qui trahit sa Société sans le savoir, et qui professe honnêtement une méchante morale, sera toujours bien plus dans la nature que Gorgias, lequel ne paraît pas dupe de sa fausse rhétorique. Àrrêton9-iMi3 quelques instants sur cette piquante image de : rhomme de boom foi dans un parti malhonnête. .

^ Que voulait l'autdiiûr des Provinciales f AttaquerJa Moratea

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des Jésuites et déshonorer la Compagnie par ses propres doctrines. Un autre, Arnauld peut-être, se serait borné à en énumérer tous les points condamnables; mais quelque habileté qu'il eiH mise à les disposer selon leur degré de graviié, cette accusation en forme eût été monotone, et la vérité, même prenant celte allure de plaidoyer, eût été suspecte. Pascal itnagine donc une suite de petits dialogues entre lui et un casuiste de la Société, bonhomme au fond, mais si plein de l'esprit et de la morale de sa Compagnie qu'il accepte la responsabilité de tout ce que Pascal en dénonce etqu'il lui révèle d'abondance ce que celui-ci feint d'en ignorer. La vivacité du dialogue entre deux interlocuteurs dont l'un joue l'autre, la malice de Pascal et la naïveté du père, l'inattendu des incidents, un art infini pour les varier, font de ces lettres comme les actes d'une petite pièce qu'on suit avec Pintérôt qui s'attache à un ouvrage de théâtre. »

Ce bon père est une ancienne connaissance; Pascal veut la renouveler et va le consulter. Quelques menues flatteries lui concilient la bienveillance du père. Cette bienveillance acquise, Pascal le met sur le chapitre du jeûne. Pascal ne peut pas supporter le jeûne. Qu'il y mette de la bonne volonté, articule d'abord le père. Eh bien, oui, mais il ne peut pas. Le père y songe: — Est-ce qu'il n'a pas quelque difficulté à dormir sans souper? — Hélas! — Alors, il n'est pas obligé de jeûner. Le père ouvre sa bibliothèque et lui montre Escobar. La conversation s'engage, animée, cordiale. Pascal possède l'art d'encourager sa bonne humeur au point qu'elle devient de la jubilation. <f La candeur du père, continue M. Nîsard, ajoute à Ténormité de la Morale qu'il professe, et ses aveux chargent d'autant plus la Société qu'ils sont moins d'un complice qui sait qu'il fait mal et qui en triomphe, que d'un homme engagé sans le savoir dans une doctrine criminelle. Son interlocuteur ne perd pas une occasion d'en tirer parti. Tantôt il joue si bien l'étonné que le père» prenant ses exclamations pour des cris d'adhésion involontaire, s'empresse de

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compléter la révélation qui l'a si fort touché. Tantôt il feint l'indignation pour rendre plus fortes les a|)ologies du père; tantôt il loue comme sagesse l'odieuse complaisance de certaines maximes pour exciter le Père à en faire connaître qui vont encore plus loin. Une autre fois, il affectera de ne pas comprendre pour que l'explication soit plus catégorique. Le plus grand nombre de ses questions et de ses réflexions a ce caractère de double entente, si piquant au théâtre, par lequel on blâme ce qu'on paraît approuver et on loue ce qu'on parait blâmer. Mais remploi en est peut-être plus délicat dans un écrit destiné à la lecture que dans une pièce de théâtre, et la môme ûnesse. qui dans récrit touche si juste, serait froide ^u ne serait pas sentie au théâtre. »

Le Pascal des Pensées est au même titre que Saint-Cyran Tascète triste de la Dévotion aisée du père Le Moine qu'il cite dans les petites lettres ^ « Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite et qui n'ont que du flegme dans les veines et de la terre sur le vis^g»^. » Lors de» Pro^ vinciales il n'en est pas encore là; il ressemble à ceux « qui sont d*une complexion plus heureuse et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectiûé qui fait la joie ». Chacune de ses homélies est une saynète qu'on lit au lieu d'aller la voir jouer.

Les Jansénistes, qui avaient toujours deux ou trois expéditions en cours, en ayant entrepris une contre le théâtre, Racine, élevé chez eux, mais qui était jeune et qu'ils n'avaient pu retenir, leur rappelle durement les Provinciales dans pne lettre (1664) que Boileau l'empêcha de faire imprimer : 0 Dites-moi, messieurs, qu'est-ce qui se passe dans les comédies? On y joue un valet fourbe, un bourgeois avare« un marquis extravagant, et tout ce qu'il y a dans, le monde de plus digne de risée. ]*nvoue que le Provincial a mieux choisi

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