‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 42 sur 97 · IX* provinciale · texte numérisé non relu

IX* provinciale

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868 personnages : il les a cherchés dans les couvents * et dans la Sorbonne; il a introduit sur la scène tantôt des Jacobins tantôt des docteurs, et toujours des Jésuites. Combien de rôles leur fait-il jouer! Tantôt il amène un Jésuite bonhomme, tantôt un Jé'^uite méchant et toujours un Jésuite ridicule. Reconnoi>sez donc que puisque nos comédies ressemblent si fort aux vôtres, il faut bien qu'elles ne soient pas si criminelles. » L'argument de Racine porta. L'intention de faire juger par le public la morale des Casuiste5, de transporter la discussion du terrain de la théologie oiï elle était confinée, dans la rue où on devait s'en emparer, avait déterminé Pascal à user de tout le prestige que les ressources de Fart peuvent fournir à un sujet placé hors de la portée du commun. Il en est résulté en même temps qu'un chef-d'œuvre littéraire une révolution dans les mœurs.

Les personnages des Provinciales sont des théologiens, des docteurs, des écrivains ascétiques, quelques-uns entourés d'une auréole, tous respectés, accoutumés à vivre à l'ombre du cloître, loin de la foule et de l'irrévérence ordinaire aux propos de celle-ci. Pascal les cite à comparaître devant elle, lisse gourment, se contredisent au moins; ils sont convaincus de n'être ni si graves ni si austères qu'ils en ont la réputation. Les Prophètes, les Pères de l'Église, les Saints, quelquefois Dieu lui-même interviennent dans le dialogue. Le langage qu'ils tiennent n'est souvent pas confnrme à la Tradition. Dieu se livre à l'ironie, les Prophètes se mettent en colère, les Saints rient et font des mots. On accusa Pascal de « tourner les choses saintes en raillerie )>. Pascal, s'il ne l'avoue pas, a

i. Sans doute en vertu de Taxtome qu*il e?t « pins aisé de trouTer des moines que des raisons ».

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. CLXVii

oonscience de n'être pas tout à fait sans reproche de ce côté. Il se défend vivement, o Ce reproche, mes Pères, dit-il, est bien surprenant et bien injuste. Car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en particulier le Contract Mohatra et VHistoire de Jean dAlba. Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes? Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable que ce soit un blasphème de n'en pas parler avec respect, et les leçons du Père Bauny sur le larcin qui portèrent Jean d'Alba à le pratiquer contre vous-mêmes sont-elles si sacrées que vous ayez le droit de traiter d'impies ceux qui s'en moquent? Quoi I mes Pères, les imaginations de vos écrivains passeront pour des vérités de la foi ?» Ce n'est pas cela et Pascal ne l'ignore pas : c'est le ton qu'il emploie, c'est le sujet même de la discussion, ce sont les personnes qu'il juge et la manière dont il invoque leur témoignage qui jettent du ridicule sur des choses qu'on a coutume de traiter avec moins de liberté. Cètait nouveau. Il n'était pas nouveau qu'on raillât les moines, les vices des moines, les pratiques du culte : les conteurs du moyen âge et Rabelais tout récemment avaient bouffonne là-dessus. Il était nouveau qu'on raillât et qu'on discutât l'objet même de la Théologie, et plus le talent de Pascal était grand, plus l'autorité que le vrai talent obtient toujours était considérable, plus l'effet devait dépasser le but qui était honorable et n'aspirait qu'à flétrir ce qui méritait d'être flétri. Tout de suite du ton de Pascal on descend à celui des pamphlétaires borgnes :

Le père Annat est rade Et me dit fort souvent Qu*un péché d'habitude Est UQ crime fort grand.

De peur de lui déplaire, Je change La Vallière Et prends la Montespan.

Ift glaive des Provinciales avait deux tranchants, l'un rpli-

CLXvni INTRODUCTION.

gieux, l'autre politique. Go n'apercevra pas le second avant longtemps, sinon par intervalle; on n'en aura peur que dans la main des encyclopédistes. L'autre apparut tout de suite. Les trois premiers actes de Tartufe sont de I66/1, sept ans après les Provinciales et deux ans après la mort de Pascal. Le roi, dans l'ardeur des passions de la jeunesse, ne vit pas d'inconvénient à ce qu'on les lui jouât à Versailles ; Monsieur les fit jouer à Villers-Cotterets et le prince de Condé au Raincv. C'était la revanche de Molière contre les Jansénistes au moment précis où ils proscrivaient son métier. La ballade de La Fontaine à Escobar est aussi de 166/». Molière et La Fontaine n'étaient pas des dissidents du Christianisme ; ils étaient hors du Christianisme. Ils ne se soucient pas de la Morale des Casuistes ; elle est au contraire à leur usage ; ils ne se soucient pas davantage de l'hypocrisie : c'est au réel de la piété qu'ils en veulent, non à sa contrefaçon. Cette contrefaçon est encore à leur usage, puisque, hostiles à la Piété chrétienne, ils professent n'en attaquer que la feinte.

On a comparé la mélancolie de Molière à celle de Pascal. Elles n'ont presque rien de commun. Pascal a eu des joies jusqu'à la Gn. Il écrit dans un fragment de lettre à M'^ de Roannez : « Priez toujours, dit saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous toujours. » S'il n'était pas malade, it serait encore, à la veille de sa mort, de ceux qui « ont abondance de cette humeur douce et chaude et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie » et qui déborde dans les Prot7ûiciales. « Molière, dit Sainte-Beuve à qui est dû le parallèle de la mélancolie de Pascal et de celle de Molière S autant que Montaigne et que Pascal, avait toisé et jugé en tous sens cette scène de la vie, les honneurs, la naissance, la qualité, la propriété, le mariage, toutes les coutumes; il savait autant qu'eux, à point nommé, le revers de cette tapisserie, le dessous et le creux de ces planches sur lesquelles il marchait ;

i. Histoire de Port-Royal, U III, p. 275 de la 4« édtUon.

LA VIB ET LES OEUVRES DE PASCAL, clxix

mais il ne prenait pas la chose si en glissant que Montaigne et, comme lui, il ne la coulait pas ; — et il ne la serrait pas non plus comme Pascal jusqu'à lui faire rendre gorge, jusqu^à la forcer d'exprimer Ténigme. Jeune, il avait irrésistiblement cédé à un double penchant qu'il unissait dans un même transport, l'amour du théâtre et l'amour, — cette môme alliance que Pascal a si tendrement exprimée dans une pensée qui veut être sévère ^ » L'amour le trahit, comme l'amour et le monde avaient trahi Pascal. Il essaye de se distraire par le théâtre, par le succès hallucinant, par le travail qui broie, comme Pascal par les Provinciales, par les pratiques ascétiques et par Tétude acharnée. Une note aiguë et convulsive qui leur échappe à chacun, à l'improviste . indique que leurs efforts sont vains. Sainte-Beuve les met en présence dans une entrevue imaginaire. Molière nihiliste et Pascal ascète se comprennent à peu près. Molière (c se met à entamer, en général, le monde, la vie, la destinée, et ce grand doute et ce malheur immense au sein duquel Thomme est englouti, — malheur d'autant plus grand que la pensée, plus grande dans lliomme, se fait plus égale à le comprendre. Celui qui tra-

1. « Toas les grands divertisseraents sont dangereux pour la vie chré* tienne; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n*y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si natureUe et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur et surtout celle de Tamour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il parolt innocent aux Ames innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que Ton voit si bien représentés; et Ton se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la cninte des âmes pures, lesqueUes s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s*en va dela comédie, le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les dou ceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions ou plutôt à chercher roccasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les même plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie. » Cette pensée est de celles qui ne semblent pas appartenir à VApologiê de la religion chrétienne.

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