‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 44 sur 97 · PetUn de Pierre, acte III, scène T · texte numérisé non relu

PetUn de Pierre, acte III, scène T

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL, clxxi

l'envers. Au fond, il e-t de Tavis de Pascal. Au point de vue de Tart, les ProvinciaUs lui on fourni des matériaux, des situations, des termes, toute une langue. La grâce, les scrupules, les accommodements, la direction d'intention, montrent le bout du nez à chaque scène de Tartufe, et la Casuistique d'Escobar, le vrai modèle de Tartufe, est le fondement sur lequel la pièce est construite. Tartufe levant les scrupules d'Elmire, c'est Escobar qui distingue :

Je puis vous dissiper ces craintes ridicules. Madame, et je sais Tari de lever les scrupules. Le ciel défend, de vrai, certains contentements ; Mais on trouve avec lui des accommodements. Selon divers besoins, il est une science D*étendre les liens de notre conscience Et de reciifler le mal de Taction Avec la pureté de notre intention.

Entre Pascal et Molière la différence est moindre que Sainte- Beuve n'imagine. II n'y a pas d'instrument dont il ne soit permis d'abuser. Le rire aigu des Provinciales a été un outil de destruction morale, mais il a rendu des services éminentsi La Casuistique qu'il a détruite n'était pas un mythe; l'hypocrisie d'Onuphre, dévot, athée selon les circonstances, c'est-à-dire n*ayant de conviction que l'envie servîle de plaire à un maître, est encore moins un mythe ; c'était de l'opportunisme religieux. Cet esprit, car c'est un esprit, tout le monde en a pris à sa fantaisie ou à sa taille, selon son dessein, son intérêt, sa mauvaise foi, sa médiocrité ; ce dernier cas est celui de Gibbon. Il déclare dans ses mémoires que la raillerie des P/ovinciales a fait son éducation d'historien ; elle lui a appris à dénigrer le monde romain de la Décadence. « Les Lettres Provinciales j écrit-il, que j'ai relues presque tous les ans avec un nouveau plaisir, m'ont appris à manier l'arme de l'ironie grave et modérée et à l'appliquer même à des sujets ecclésiastiques. » Il a appris surtout à l'appliquera des sujets ecclésiastiques.

Pascal aurait-il eu plus de succès qu'il n'en aurait eu le

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désir sïl avait pu le prévoir? En s'en prenant à la morale des Gasuistes, a-t-il atteint la Morale du Christianisme, ce qu'il aurait certes fait contre son intention 7 Après Tartufe, après Onuphre, après ce que vient de dire Gibbon, après Pusage qu'on a fait depuis de la raillerie dont il a fourni le modèle, on le croirait. Le mal est plus apparent que réel. La raillerie ne tue que ce qui est déjà mort. On peut railler les Alpes tant qu'on voudra, elles ne tomberont point. Est-ce que la raillerie de Scarron a fait tomber VÉnèide? Est-ce que \sl PucelU de Voltaire a déshonoré le nom de Jeanne d*Arc? La raillerie voltairienne a rendu à FÉvangile une vitalité qu'il semblait avoir perdue. La Renaissance avait nourri d'autres espérances. L'événement leur a donné tort. Au xvir et au xvni* siècle, l'action des Provinciales et de Tartvfe contre le Christianisme paraissait formidable. Raillet, janséniste, historien de Descartes, débute ainsi sur Molière, dans ses Jugements des Savants : (( M. Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l'Église de Jésus-Christ. » On dit : Qui a fait Tartufe fera Don Juan. La première lecture de Tartufe eut lieu chez Ninon et c'est là qu'il devait naître. Il ne s'agit pas de l'intention, mais de l'effet produit Qui a fait Onuphre devait écrire les Dialogues sur le Quiétisme et le chapitre xvi des Caractères. Puis est venue une grande poussée, Bayle, Fontenelle, les Lettres persanes. Voltaire^ d'Alemberi, Diderot, les feuillistes de l'École de Grimm, puis le rasoir national, puis les sectes contemporaines. Cette cohue aurait fondé la Morale des honnêtes gens.

La Morale des honnêtes gens existe ; le mouvement d'opinion déterminé par les Provinciales a contribué à la créer, mais la Morale des honnêtes gens n'en est pas uniquement la fille; elle est en même temps la fille de bien autre chose. Eh ! répond Sainte-Beuve, les Provinciales ont détruit en Morale la. Scolastique. Or qu'est-ce que la Scolastique ? C'est la morale chrétienne disséquée, mise en maximes, appliquée aux circonstances de chaque siècle, de chaque race, de chaque

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climat. Mais peut-on objecter, puisqu'on a pu l'approprier aux circonstances de chaque siècle, de chaque climat, de chaque race, sans qu'elle en mourût, le triomphe de la Morale, des honnêtes gens ne la fera pas mourir encore cette fois, à supposer que les Provinciales soient responsables du triomphe de cette Morale, naturellement avec Tartufe et les suites de rinoculation occasionnée par les Provinciales.

Maintenant qu'est-ce que la Morale des honnêtes gens? Ehl mon Dieul répond Sainte-Beuve, ce n'est pas l'idéal : « Aussi inférieure à la vraie Morale chrétienne que supérieure à la fausse et odieuse méthode jésuitique ^, cette morale des honnêtes gens n'est pas la vertu, mais un composé de bonnes habitudes, de bonnes manières, d'honnêtes procédés reposant d'ordinaire sur un fond plus ou moins généreux, sur une nature plus ou moins bien née. Être bien né, comme on dit, avoir autour soi d'honorables exemples, avoir reçu une éducation qui ait entretenu nos ^entiments, ne pas manquer de conscience, se soucier surtout d'une juste considération, voilà avec mille variantes qu'on suppose aisément, avec plus de feu et de générosité quand on est jeune, avec plus de dépendance et de calcul bien entendu après trente ans, voilà ce qui compose à peu près cette Morale des relations ordinaires, telle que nous l'offre tout d'abord la surface do la- Société aujourd'hui, et qui même y pénètre assez avant. De^ puis la chute de l'ancienne société et des anciennes classes cette Morale ey>t surtout celle qui apparaît aux premières couches; je parie de la France. Il y entre des résultats philosophiques; il y reste des habitudes et des maximes chré-, tiennes. Cest un compromis, mais qui par là même suffît aux besoins du jour. Dans ce qu'elle a de mieux, je dirai que c'est

1. L*aatenr de Port-Royal sacrifie aux préjugés de la rue. Cette fatuse H odieute méthode jésuitiqw est le fruit de Fesprit de transaction nécessaire à ceux qui ont à gouTemer. C'est le possible appliqué à la conduite de chacun, comme chez les hommes d*État, la Politique est le possible tppUqué aux événements et à radministration des intérêts généraux.

cLxuv INTRODUCTION.

du Christianisme rationalisé, ou plutôt utilisé, passé à Fétat de pratique sociale utile. On a détruit en partie le temple, mais les morceaux eu sont bons, et on les emploie, on les exploite sans trop s'en rendre compte. » Est-ce bon? demande Tauteur de Volupté. Oui, i^)cialement. Vue de près, la chose est douteuse. Sainte-Beuve cite Pascal d*après la leçon des Pensées publiée sojs les auspices de Port-Royal: « Les inventions des hommes vont eu avançant de siècle en siècle : la bonté et la malice du monde en général reste la même. » Pascal ne dit réellement pas cela. C'est Condorcet qui le lui fait dire. Condorcet alors aurait prêté des armes contre lui-même. Puisqu'on marche, que le progrès est une loi de la nature, le bien et le mal doivent marcher du même pas. M^is il déplaît à Condorcet que le mal progresse. Dans Técole philosophique il était admis qu'on avançait vers Tàge d'or, où il n*y aurait plus de mal. De fait Pascal estime que le mal va croissant comme le bien. « La nature, dit-il ^, agit par progrès : ita$ et reditus*, £Ile passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus q\x^ jamais... La nature de l'homme n'est pas d'aller toujours. Elle a ses allées et ses venues... Les inventions de rhomme de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : pkrumque gratx principibus vices. » Cest très différent du texte de Condorcet, qui, à l'ordinaire, falsiûe dans l'intérêt de ses théories personnelle-^. La Civilisation avance et recule selon Pascal. Vico enseignera qu'elle va en rond et qu'en somme elle ne bouge pas dans le champ limité où elle évolue. Pascal ne le pense pas; il imaginerait plutôt que les cercles qu'elle décrit sont des spirales et que si elle semble repasser dans le sentier qu'elle a déjà parcouru, ce n'est qu'une apparence. Elle passe dans le voisinage et un peu plus haut. Ce qui demeure de l'observation, c'est que Sainte-Beuve et Condorcet se

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