‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 46 sur 97 · Port-Royal, t. lU, p. 261-262 de rédition citée · texte numérisé non relu

Port-Royal, t. lU, p. 261-262 de rédition citée

LA VIB ET LBS GEUVRBS DE PASCAL, clxxvu

Beaufort, il y avait eu Condé» et au-dessous d'eux vingt autres qui n'étaient que des comparses. Tous avaient des adhérents; devant tous la Morale des honnêtes gens avait composé, s'était accommodée aux circonstances» avait trouvé de bonnes raisons de colorer son attitude. Elle s'était résignée à être la proie du plus fort; elle en avait môme tiré argument. Gela l'avait confirmée, fortifiée, engagée à persévérer; cela lui avait montré la Fortune se jouant du droit, des intérêts, du repos de chacun, marchant sur les croyances, sur les mœurs, sur la tradition, le visage impassible. Tous s'étaient rangés afin de la laisser passer, les Jansénistes comme les autres. Les disciples de Saint-Gyran avaient même négocié avec elle. Quoi qu'on puisse prétendre, le fond général de bonté et de malice humaines qu'il y a en circulation avait été affecté par les événements. La bonté de quelques-uns avait crû; la malice de beaucoup avait également crû. Ce sont des sortes de mêlées de caractères, de personnalités que trempe l'orage, qui n'auraient pas eu l'occasion de se manifester en temps normal. Tout le personnel historique du ivu*" siècle a été vanné par les troubles qui ont agité la dictature de Richelieu et par la Fronde. Pascal en est sorti armé; il n'est pas de ceux que le vent a couchés à terre, mais il est de ceux qui ont eu à lui résister. Ce ne fut pas la Morale des honnêtes gens qui l'y a aidé. Quand souffle la bise, elle se réfugie dans un coin et attend une accalmie. Si on va la dénicher dans son coin, elle tient la conduite. t[u'on veut, use du langage qu'on veut. Elle ne pratique d'aatre vertu que la patience, qui est en effet une vertu précieuse. « Un des procédés, dit encore Sainte- Beuve, une des ressources de cette Morale est d'ignorer volontiers tout le mal qu'elle ne voit pas directement et qui ne saute pas aux yeux. La Société, dont la façade et les principaux étages ont en général, aux moments bien ordonnés, une apparence honnête et convenable, cache dans ses caves et dans ses souterrains bien des vilenies; et quelquefois c'est une bien mince cloison, celle du cœur seul, qui en sépare. I. /

CLXxviu INTRODUCTION.

Quand tout cela ne déborde pas visiblement, la Morale des honnêtes gens n'en tient nul compte et ne suppose même pas que cela soit. »

Mais cela débordait 1 Gela n'aurait pas débordé que Pascal était assez perspicace pour voir derrière la façade. Gomment veut-on qu'avec sa ûerté et sa loyauté il ait fait des avances à la Morale des honnêtes gens? Ehl objectent les adversaires de Pascal, les Protnncto/es sont là. Il a sacrifié aux dieux du jour; il a consenti à se servir du stylet des pamphlétaires. Soit. Cependant la Morale des honnêtes gens, c'était celle qui était cachée dans la robe des Casuistes. 11 Ta combattue avec les armes qu'elle emploie, voilà tout. Il l'a fait en bonne compagnie. La Morale des honnêtes gens était cachée aussi sous la toge de Gicéron, qui n'a jamais trouvé une bonne cause à plaider. C'était celle des légistes du Bas-Empire; elle a aidé Philippe le Bel à détruire les Templiers, Philippe le Bon à livrer la France aux Anglais. Elle a servi à Louis XI ; elle s'est appelée L^Hôpital ; Henri IV et Richelieu lui ont souri; Louis XIV s'en est emparé. Ce fut lui qui la mit aux mains de Molière et de La Bruyère. Bossuet a consenti plusieurs fois à lui prêter son concours ; puis elle est tombée en quenouille, c'est-à-dire aux mains des gens de lettres, et dernièrement elle s'est appelée Prudhomme, ce qui est son nom véritable. Les Casuistes qui en avaient fait leur pupille lui avaient rendu un fort mauvais service : ils avaient voulu la séquestrer. Grâce à Pascal, elle s'est retournée contre eux avec succès. Depuis, elle n'entend plus qu'on lui mette des lisières, qu'Escobar et les Casuistes l'aient à eux tout seuls et la fustigent avec son propre bâton. « Son triomphe, observe avec raison Sainte-Beuve, ne se marque jamais mieux que lorsqu'elle a affaire à de faux dévots, à une fausse morale, qui, sous air d'austérité, est corrompue, calculée, cupide, comme elle. Ohl alors, elle se révolte, elle se sent meilleure, elle se proclame violée. Car, bien qu'elle soit assez pleine elle-même d'accommodements et que Philinte ne dise guère jamais non tout court à ce qui est mal, Philinte

LA VIB ET LES OEUVRES DE PASCAL, clxxix

reste honorable ; il ne prétend pas d'ailleurs à la haute vertu sainte; mais ceux qui, en y prétendant, font le contraire sont odieux. Toutes les fois donc qu'elle a été aux prises avec ces sortes d'ennemis la Morale dont je parle a été dans son beau. » Pascal n'est pas Philinte ; il est, au contraire, Alceste; mais dans les Provinciales, et par le ton seulement qu'il y a mis, il a consenti une fois à jouer le rAle de Philinte. Il ne l'a pas fait par choix. Le cas était urgent. La Morale des honnêtes gens était derrière les Gasuistes ; il a battu ceux-ci avec leurs propres troupes et il ne s'est résigné au subterfuge que parce que les Gasuistes avaient Tautorité dans leur manche. L'ironie de Pascal et son langage <( divertissant », selon son expression, ne sont que des outils de l'écrivain. Il en a voulu faire un bon emploi. Il a sans doute dépassé le but. Ses outils étaient trop bien forgés. Ils ont fait plus de besogne qu'il n'attendait d^eox. Ge n'est pas de sa faute qu^on les ait employés à détruire ce qu'il voulait édifier. Le siècle ne faisait bonne figure que sous la pression de Louis XIV. « Il faut que vous sachiez, écrit Nicole, que la grande hérésie du monde n'est plus le Calvinisme ou le Luthéranisme, que c'est l'Athéisme, et qu'il y a de toutes sortes d'athées, de bonne foi, de mauvaise foi, de déterminés, de vacillants et de tentés. » 11 n'y a pas besoin que Nicole l'aflSrme ; les documents abondent. La foi d'en bas, l'éclat de la hiérarchie catholique, la gloire de Louis XI V, quelques grandes voix auxquelles la postérité réserve son attention, couvrent cette réalité brutale. Elle est visible même aux étrangers : a Plût à Dieu que tout le monde fût au moins déiste, écrit Leibnitz en 1696, c'està-dire bien persuadé que tout est gouverné par une souveraine sagesse. » On ne l'était pas; cet état de choses remonte à travers les guerres de Religion, à la Renaissance italienne, qui était un retour au Nihilisme de la Décadence. Ceux qui n'étaient pas persuadés qu'il y eût une Providence, ce n'était pas le peuple, c'étaient les lettrés, la noblesse, le clergé, ceux dont tout à l'heure Voltaire ne sera pas le chef, mais l'amu-

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