‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 47 sur 97 · CLXXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

CLXXX INTRODUCTION

seur en tiire, et qui payeront cela de leurs têtes et de leur condition en 1789. Les institutions les contiennent en même temps qu'elles leur font un rang et de la sécurité. Ceux qui en ont le dépôt respectent officiellement la Providence. Richelieu y croyait-il ? Ses paroles disent oui, ses actes disent non. Mazarin y croyait-il? Il y croyait dans le môme esprit que Richelieu. Retz n'en prenait même pas la peine, quoiqu'il fût lié avec Port-Royal. La Rochefoucauld et le cercle qui Tentoure observent les convenances vis-à-vis d'elle. M™* de La Fayette et M"** de Sévigné s'inclinent devant la Providence, qu'elles considèrent comme une grandeur d'établissement, pour employer le style de Pascal. Personne n'en a plus souci dans leur voisinage. La Providence entre dans la vie des grands comme l'étiquette. Elle relève du goût, elle est l'assaisonnement de la vie publique, un titre de propriété au rang qu'on occupe. S'il n'y en a point, on usurpe, car les institutions dont on bénéûcie reposent sur la notion d'une Providence. Elle est à la mode. On en aurait pu dire ce que Voltaire disait de Dieu : Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas. A buis clos, on est libre penseur avec la même effronterie que plus tard chez le baron d'Holbach. Les ministres du roi le sont; on peut citer Lionne. Le type du genre est ce fonctionnaire intime nommé Rose, d'abord secrétaire de Retz, puis au service de Mazarin qui le cède au roi. Il mourut à l'&ge de plus de quatre-vingts ans, en 1701 , un des quatre secrétaires du cabinet. Il avait la plume. « Avoir la plume, dit Saint-Simon, c'est être faussaire public et faire par charge ce qui coûterait la vie à tout autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du Roi qu'elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait. » Rose avait été ami de Molière et membre de l'Académie française. Le Clergé avait essayé de le circonvenir à son lit de mort : « Ma chère amie, dit-il à sa femme, si ces messieurs, quand ils m'auront enterré, vous offrent des messes pour me tirer plus vite du purgatoire, épargnez-vous cette dépense-là : je prendrai patience. »

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Ceux qui étaient dans les charges ou étaient revêtus d'un office ecclésiastique se tenaient coi. Encore ne le faisaient-ils pas tous. Un jour la princesse Palatine, de concert avec l'abbé Bourdelot et le prince de Condé, complotent de brûler un morceau de la vraie croix. Quand Chaumette monte sur les tours de Notre-Dame et crie à Dieu : Descends de là-haut, si tu y es, et écrase-moi de ta foudre, ce n'est qu'un plagiaire de Condé, de Tabbé Bourdelot et de la princesse Palatine qui, en brûlant un morceau de la vraie croix, avaient envie de narguer la Providence en face. Le morceau de la vraie croix refusa de brûler, ce qui refroidit le zèle de la princesse. Molière n'aurait pas fait cela. La Palatine et Condé mettent dans leur opinion la violence qu'il y a dans leur vie. Le vulgaire des athées, Ninon, Saint-Evremond, Saint-Réal, les poètes Hesnault, Lainez, Saint-Pavin, M*"** des Houlières, ne poussent pas si loin. Ils sont d'ailleurs astreints aux règles de la prpdence.

Tant que le roi est jeune, il tolère à peu près tout. A partir de 1685, c'est-à-dire de la Révocation de l'Édit de Nantes» il n'y a plus à s'y fier. Cette année-là M™* Deshoulières fit baptiser sa fille, poète et bel esprit comme elle et âgée de vingtneuf ans, ce qui laisserait croire qu'elle n'avait pas fait sa première communion ^ Ce n'est pas un accident; quiconque a des intérêts à la Cour ou désire n'être pas mis à l'index régularise sa situation. Quelques-uns qui voyaient venir la réaction religieuse n'avaient pas attendu jusque-là. Condé luimême, que sa gloire et sa qualité de Prince du sang auraient défendu suffisamment, avait abjuré les libres allures de sa jeunesse. C'est l'heure des conversions, ou mieux de l'hypocrisie érigée en maxime d'État. « Le siècle de plus en plus auguste, dit Sainte-Beuve, renferme ses secrets; c'est l'heure du très

1. M*^' Deshoulières, qui avait été la maltresse du prince de Condé (Toir à ce sujet une lettre insérée au t. VI des Mélanges publiés par la Société des bibliophiles), avait sans doute contracté à la petite cour que Condé tenait à Bruxelles les sentiments qu^elle a affichés depuis.

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hardi et très prudent La Bruyère. Mais consultez pour lors les Dangeau; glissez-vous dans les coulissesl Le libertinage d'esprit prend déjà les formes de la Régence; il oserait tout s'il n'était vigoureusement réprimé. La jeune cour a des infamies païennes qu'il faut celer: les poètes Ferrand et Jean-Baptiste Rousseau arrivent à lemps pour y fournir les refrains. Cependant, de côté, j'ai vu Bayle et Fontenelle cheminer à pas discrets, les Vendôme avec Ghaulieu sous les roses du Temple; Le Sage après Regnard, la race des railleurs; en mi mot, tout ce qui se prépare et va sortir. II m'est échappé une fois de dire du grand règne qu'il m'apparaissait comme un pont magnifique, orné d'admirables statues. Cette image est surtout vraie si on l'applique aux idées; elles ont traversé ce pont et passé dessous pour reparaître aussitôt après et plutôt grossies. »

C'est le courant de la henaissance qui continue le Nihilisme et le plaisir romain évoqués par les Humanistes, qui poursuivent leur marche. La Réforme est parvenue à enrayer le mouvement dans le nord et en Angleterre; en France, il y eut une résistance organisée par les éléments catholiques de la nation; les Huguenots, surtout la noblesse huguenote, penchaient vers le Nihilisme. Le peuple était resté profondément chrétien. La Ligue fut l'interprète politique de sa résistance. La luite continua avec des alternatives variées de succès et de revers. Dans la première moitié du xvu*" siècle, il y eut un puissant mouvement de rénovation religieuse sous la direction de saint François de Sales, du cardinal de Bérulle, de Saint-Cyran, de saint Vincent de Paul. Dix ordres religieux s'étaient mis à l'œuvre. L'Oratoire et Port-Royal agissaient en haut; les Jésuites faisaient de la conciliation entre les deux esprits. Louis XIV fit, de l'entreprise commencée sous les auspices des ordres religieux et du Clergé, une politique d'État: il voulut être le chef du parti catholique en Europe et il le fut. Officiellement, l'œuvre de Louis XIV lui a survécu trois quarts de siècle. Le fond humaniste persista. On ne l'aperçoit passons les pompes de la littérature d'alors;

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du moins il faut y regarder de très près. On a contesté au grand roi la paternité de cette littérature du siècle qui porte aujourd'hui son nom. Elle naquit pourtant à son ordre et vécut de sou autorité royale. Le roi avait conGance dans l'avenir, et ceux qui,- dans le domaine des lettres, s'inspiraient de lui partageaient sa confiance.

Aucun n'avait plus de confiance que Bossuet. Il était d'humeur optimisie, et, du haut de son génie, son œil planait avec sérénité sur les misères qu'il ne daignait pas connaître. Ce n'est pas qu*il y fût insensible. Dans Toraison funèbre de la princesse Palatine et dans celle du prince de Gondé, il omet, avec une réserve que la circonstance commande, ce qui, dans le passé de ses clients, pourrait gêner un panégyriste. Il y a dans cette réserve autant d'insouciance que d'égards envers les morts. Il méprise l'incrédulité plus qu'il ne la redoute : « Siècle vainement subtil, crie-t-il aux libres penseurs dans Poraison funèbre de la princesse Palatine, où l'on veut pécher avec raison, où la foiblesse veut s'autoriser par des maximes» où tant d*&mes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi! » Il ne lui fait pas peur, comme il le lui explique dans son sermon sur t Église.

Le libre penseur moderne peut encore en prendre sa part. Écoutez, c'est TÉglise qui parle par la bouche de fiossuet à ceux qui croient l'anéantir la semaine prochaine : « Mes enfants, je ne m'étonne pas de tant de traverses; j'y suis accoutumée dès mon enfance. Ces mêmes ennemis qui m'attaquent m'ont déjà persécutée dès ma jeunesse... Remarquez mon antiquité, considérez mes cheveux gris ! Ces cruelles persécutions dont OQ a tourmenté mon enfance m'ont-elles empêchée de parvenir à cette vénérable vieillesse? Si c'étoit la première ibis, j'en serois peut-être troublée; maintenant la longue habitude fait que mon cœur ne s'eu émeut pas. » C'est Tauteur du Discours sur ^histoire universelle qui a cette conûance superbe. Lui aussi a fait un long voyage à travers les crimes des hommes. Il n'en a pas été ému; les scènes qui ont frappé

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son regard n'ont pas mis une ride à son front. Il estime, toute réflexion faite, qu'on ne pourra pas se passer du Christianisme. Ce n'est pas la raillerie des ProvinciaUs qui l'inquiète, ce n'est point Tartufe, ce n'est point Onuphre^ ce n'est point Spinosa. Ce ne sont pas les ennemis de l'Église. La haine qu'ils lui témoignent montre qu'elle les préoccupe. Il prévoit beaucoup pis, l'indifférence du xu* siècle, celle à qui s'en prendra Lamennais : Quum in profundum venerit, coniemnit. Bossuet la considère avec moins de sang-froid que l'hostilité ouverte. Dans un sermon prêché à la cour Sur la diviniU de la Religion^ après avoir jeté le ridicule à poignées sur les rail* leurs et les libertins qui croient renverser un culte par un bon mot, il ajoute : « Ce n'est pas le vice le plus commun, et je vois un autre malheur bien plus universel dans la Cour. Ce n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant; c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas, les hommes trop dédaigneux ne s'en soucient plus et n'y veulent pas seulement penser; ils ne savent s'ils croient ou ne croient pas, tout prêts à vous avouer tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer la vie à leur gré. » Cette disposition intérieure présage pis : <( Je prévois, dit Bossuet, que les libertins et les esprits forts pourront être discrédités non par aucune horreur de leurs sentiments, mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. » C'est ce qui allait arriver sous la Régence. Eh bien, il n'est pas troublé; il sait par expérience et par intelligence qu'il y a dans la foi à l'Évangile a une racine qui ne sèche pas». Aussi le grain de sel des petites lettres ne l'effraye pas» Il voudrait les avoir faites s'il n'avait pas fuit ses livres. Il laisse à Bourdaloue le soin de tonner contre la Tartufe dans son sermon Sur l'hypocrisie. Il ne voudrait pas avoir fait Tartufe comme les petites lettres, mais il n'est pas probable qu'il y trouve les horreurs de Bourdaloue. Bossuet n'en est pas plus doux à Molière. Dans une lettre au père Caffaro, contempo-

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raine de ses Maximes sur la comédie^ il exécute Molière sans miséricorde. Qu'on ne lui parle pas des équivoques grossières dont les pièces de Molière sont pleines : a Ne m'obligez pas, dit-il, à les répéter; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours ofTensée. )> Bossuet a des griefs plus sérieux contre la comédie. La comédie, c'est le rire étemel. Or le rire déprave. Il invoque le témoignage de Platon : a Si ce philosophe trouve si foible cet esprit de lamentation et de plainte que la tragédie vient émouvoir, il n'approuve pas davantage utte pente aveugle et impétueuse à se laisser emporter par V envie de rire que la comédie remue*. » Bossuet ne rit pas. Molière, qui est mort en riant, c'est-à-dire au sortir d'une représentation où il s'appliquait à faire rire le public, lui parait digne des imprécations de l'Écriture : Hilbeur à vous qui riez, car vous pleurerez, «lia fait voir à notre siècle, dit-il, le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre qui n'attaque que le ridicule du monde en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la un de ce poète comédien qui, en jouant son Malade imagi^ naire ou son Médecin par force^ reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez *. »

Pascal a ri un jour, quoiqu'il Tait expié ensuite. Ce rire d'un jour, ce sont les Provinciales. Leur crédit littéraire et leur influence sociale viennent de ce que le héros de Port- Royal a consenti à descendre des hauteurs du Christianisme dans le champ de foire où l'humanité s'agite et à se mêler un instant à ses amusements. Eh bien, les Provinciales, selon

1. Maximes et réflexions sur la comédie, 1 vol. in-12, 1694, p. 63 de Inédit, orig.

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