XII INTRODUCTION
a reçu une éducation tardive, ou plutôt n'en a point eu d'autre que son génie. » L'assertion n'est pas fondée. Elle le serait qu'il y aurait moyen de la justifier par des motifs qui échappent à la perspicacité de Condorcet. La préoccupation d'Etienne Pascal était de ne pas surmener son fils, dont la constitution était frêle; il désirait sans doute aussi ne pas disperser son attention sur trop d'objets à la fois. L'enfant était curieux, d'une intelligence précoce et pénétrante. Rien n'annonce qu'il eût une aptitude spéciale à l'étude des langues. 11 était doué d'une mémoire sûre. 11 a écrit plus tard qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait voulu retenir. Il convient d'entendre cela des choses, non du vocabulaire d'une langue. Pascal n'était destiné à être ni un philologue ni un érudit. Le menu savoir des écoles n'était pas Fon fait. Il se prêta sans difficulté à ce qu'on exigeait de lui quant à Tétude du latin. Personnellement, Etienne Pascal préférait les sciences aux lettres, mais il partageait lopinion alors très accréditée, qui tend à considérer les langues anciennes, surtout la langue latine, qui était la langue de l'Église et celle des Grands, comme l'essentiel et le fondement nécessaire d'une éducation d'honnête homme, comme on disait. Il est vrai qu'il était, là encore, abstracteur de quintessence. Il avait de l'ambition à l'endroit de son fils. « 11 lui faisoit voir en général, dit ^m« périer, ce que c'étoit que les langues; il lui montroit comment on les avoit réduites en grammaires sous certaines règles. » C'était déjà de la logique ; elle l'empêchait de traîner dans les chemins battus de la routine, elle l'habituait à la réflexion. De sorte que Pascal n'eut point à passer par les collèges qui étaient alors comme ils sont toujours les hôtels garnis de l'enseignement, où celui-ci est abandonné à des hommes de peine, véritables chevaux de labour, rompus à défricher quatre ou cinq auteurs, constamment les mêmes.
Sainte-Beuve compare l'éducation reçue par Pascal à celle de Montaigne, à qui on apprit le latin en très bas âge, comme si on avait aspiré à en faire sa langue maternelle.
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Montaigne le happa par lambeaux comme certains enfants d'aujourd'hui, à qui on essaye d'infuser une langue vivante avant qu'ils sachent ce que c'est qu'une langue. On a une nourrice dont c'est la langue native ; la nourrice leur nomme les objets et les sentiments à mesure qu'ils se présentent; ils reçoivent ainsi la connaissance d'un idiome de la bouche de celle qui les nourrit, sans peine, comme en se jouant. C'est du temps de gagné, et les moralistes prétendent, non sans quelque apparence de raison, que la flexibilité des organes de l'enfance permet à cet enseignement d'être plus efficace, bien qu'il soit à peu prés inconscient. Les mots se gravent plus avant dans la mémoire et y restent, tandis qu'à un âge plus avancé, la multiplicité des impressions et la moindre flexibilité des organes, sont des obstacles. Cela est donc commode et précieux; c'est une économie considérable de temps et de travail, mais c'est forcément le lot des quelques élus, gens de grand revenu et de loisir qui en prévoient de loin les avantages, diplomates ou commerçants en résidence à l'étranger, qui profitent de l'occasion. Montaigne est ûer d'avoir été traité de cette façon, non seulement en ce qui concerne l'acquisition des langues, mais en tout ce qui touche à ses autres connaissances. 11 se vante d'avoir appris ce qu'il sait à l'aventure. 11 fut élevé par son père comme devait l'être Pascal. Le père de Montaigne n'avait aucun point commun avec Etienne Pascal. C'était un rude gentilhomme de Gascogne, qui avait grandi à la manière féodale, terre à terre, à l'âme concrète, dépourvue d'élévation, épris de jeux mécaniques selon l'usage, grand amateur de tours de force, pirouettant autour de la table, à la fin du repas, appuyé sur son pouce, bon avec cela, dévoué à l'avenir de son fils qu'il ne prévoyait pas devoir être ce qu'il fut. Montaigne n'eut pas trop à souffrir de cette manipulation assez grossière. A dix ans, il latinise, infecte le pays de locutions empruntées aux Géorgiques de Virgile ou aux écrits de Columelle, locutions relatives aux habitudes de la vie rustique, et qui se perpé-
XIV FNTRODUCTrON.
tuent à travers les générations^. On trouverait maintenant encore des exemples du même fait en Angleterre, aux eimrons d'Oiford et de Cambridge, et sans aller si loin, dans un bon nombre de petites localités de France, oà il y a d'aventure un collège ; et s'il n'y a pas de collège, où le curé introduit dans la circulation des mots tirés de son bréviaire et qui se mêlent aux patois des paysans, à moin» qu'il n'ait un élève et que celui-ci ne joue avec les enfants du village.
Eh bien , si Pascal n'a pas étudié le latin de cette façon, il a pourtant été à la même école. Au lieu d'être, comme le père de Montaigne, un hobereau de campagne, le sien était géomètre, physicien, mathématicien; il a sans cesse la bouche pleine d'expressions empruntées au langage des sciences exactes; il en a le cœur aussi plein que la bouche. Involontairement, cela déteint sur son élève et contribue à lui donner une tournure d'esprit particulière. Les termes de physique et de mathématiques qui, dans la conversation, échappent à Etienne Pascal sans qu'il s'en aperçoive, entreront aussi sans qu'il s'en aperçoive dans le vocabulaire de Biaise. Il les emploiera ensuite sans se rappeler la source d'où ils lui viennent. Bien plus, s'il est à son tour physicien, géomètre, mathématicien, ce n'est pas, on peut le croire, par l'effet d'une vocation personnelle : ce sont les habitudes inteUectuelles de son père qui le poussent à son insu dans cette direction. Ce sera là un héritage plus qu'un libre choix. On lui interdit provisoirement les sciences exactes^ objecte sa sœur; on ne les lui interdit qu'en apparence. Il n'y consacre pas ses heures de travail ; il leur donne néanmoins ses heures de récréation. Comment d'ailleurs Etienne Pascal, qu'emplissaient tout entier les sciences, et qui passait la journée dans la société de son fils, se fût-il abstenu d'y faire allusion ? « Il lui parloit souvent, dit M"< Périer, des efifets extraordinaires de la nature, comme de la poudre à canon et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenoit grand plaisir à cet entretien; mais il vouloit savoir les raisons de toutes
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dioses, et comme elles ne sont pas toutes coimaes, krsque mon p^re ne les disoit pas ou dieolt celles qu*oii allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement q«e des défaites, cela ne le contentât pas ; car il a toujocirs evt une netteté d'espvit adaûrable pour discerner le faoï. » Ce sera sa misère et une des causes de sa supériorité. Qu'on le prenne à l'heure qu'on iimdra, le besoin de la vérité hii est m motif d'affliction; il est malheureux de me pas l'avoir; il se démène. Elle fuit à mesure qu'il se croit au moment de l'éteindre. Tous les jo^s, il est à Faffàt d'une nouvelle vérité» comme un braconnier à l'affût d'un lièvre. Cette inquiétude de la vérité le poursuit^ devient maladive et il finira par y succomber. 11 y ajoute une obstination invincible et qu'il a dès l'enfance. Les enfants aillent à être informés. Ils se contentent de la réponse qu'on leor fait. Lut, non ; quand on lui en fait une qui ne le satisfait pas, il en cherche une autre et me quitte pas le sujet» bien que le plus souvent ses recherches soient infructueuses. Sa sœur en cite un exemple qui remonte à l'époque où il eonmençait à étudier les langues. Il est à table ; et frappe un plat de faïence avec un couteau. Il remarque que le plat rend beaucoup de son et n'en rend plus quand on met la main dessus. Le voilà en quête de la loi des sons, et il en fait un traité comme il fera un traité de la Roulette.
Celui qui signala ses premières aspirations du côté de la géométrie devait avoir des résultats plus appréciables. En cette matière comme en celle des langues, Etienne Pascal était d'avis que plus de maturité que n'en peut avoir un enfant de douze ans était nécessaire. Mais Biaise en entendait causer continuellement autour de lui. Il avait autant d'imagination que de curiosité. Il feint de se soumettre à l'ordre paternel. Il insiste néanmoins. — Non, déclare le père; il est trop jeiine. — S'il est bien sage, on lui permettra comme récompense d'étudier la géométrie. Soit ; mais on peut bien dès anjonrd'huî lui dire en gros ce que c'est. Ce doit être bien intéressant puiscpie les amis de la maison n'ont pas d'autre