‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 53 sur 97 · GEuvres de messire Jacques-François Colbert, t. IL · texte numérisé non relu

GEuvres de messire Jacques-François Colbert, t. IL

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, cxax

tard on sera bien aise, quoique prétende de Maistre, de l'avoir là. Jusqu'à nouvel ordre, on se tait. Ni Bossuet, ni Fénelon, ni Malebranche, ni Fléchier, ni Massillon ne font d'allusion publique au mérite des Pensées. On n'est pas hostile : on est neutre et secrètement sympathique. On ne juge pas à propos de s'engager pour ou contre Pascal, parce qu'il est considéré comme un homme de parti. On s'exposerait, au surplus, à la malveillance du pouvoir. D'autre part, Pascal a une personnalité indépendante. 11 n'a pas le respect des choses établies, de la hiérarchie, des formes concrètes du Christianisme. 11 viendra, quand le Christianisme lui-même sera mis en cause, comme un arbre à déraciner. Cela n'empêche point l'auteur des Pensées d'être, avec Bossuet et Leibnitz, de 1670 jusqu'à la Régence, le maître en quelque sorte des esprits. On s'incline devant lui, on en parle avec discrétion et recueillement.

Ce qui démontre avec évidence la place qu'il tenait dans le camp de la tradition religieuse, c'est que ce fut contre lui que l'école voltairienne ouvrit le feu au début de la campagne des philosophes contre le Christianisme. Les Lettres phi" losophiques de Voltaire (1734) sont une date dans la renommée de Pascal, et celle-ci sera concentrée à l'avenir dans les Pensées^ car dès lors les Provinciales sont mortes, ne sont plus qu'un point d'histoire et un document littéraire. Voltaire est le premier qui ait osé se prendre à Pascal depuis la polémique occasionnée par les Provinciales. Le père Hardouin l'avait bien rangé parmi les athées*. On n'y avait pas pris garde. Hardouin était un excentrique ; il avait plus de bizarrerie que de savoir, bien qu'il eût un savoir immense. Sa bizarrerie l'avait privé d'autorité, comme il arrive quelquefois. Il n'y avait vraiment pas moyen d'attacher de Timportance au raisonnement d'un homme qui avait attribué, à grand renfort d'érudition, VÉnéide à un moine du moyen âge. Ce

i. Opéra variay 1733.

ce INTRODUCTION.

n'est pas que, dans son attaque contre Pascal, il n'y eût quelques bonnes raisons. Il est certain que le Dieu de Pascal n'est pas le Dieu juif, qui boit, mange, hait, se repent et fait la banque ; ce n'est pas non plus le Dieu idolâtre du vulgaire. Il a reculé dans les profondeurs du ciel. Mais la grossièreté du Dieu de Hardouin nuisit plus à la considération d'Hardouin qu'à celle de Pascal. Si léger qu'il soit. Voltaire a plus de sens. Ce n'est pas au Dieu de Pascal qu'il en veut, comme les Jésuites, au profit desquels il a essayé de réfuter les Provinciales, tâche ingrate, du reste, à laquelle il eut bientôt l'habileté de renoncer. C'esl au Christianisme qu'il rêve de nuire, et il en considère Pascal comme un apologiste plus autorisé qu'Uardouin et de plus de crédit. 11 ne s'attaque pas non plus à Bossuet ou à Féuelon, hommes de transaction, à moitié politiciens et à moitié casuistes; c'est à Pascal dominant le siècle de la hauteur de sa pensée, o Je vous avoue, écrit Voltaire à Formont (juin 1733), que si, malgré ma faiblesse, je pouvais porter quelques coups à ce vainqueur de tant d'esprits et secouer le joug dont il les a affublés, j'oserais presque dire avec Lucrèce :

Quure superstition pedibas subjecta ▼iciuim Obteritur, non exsqaat Tictoria cœlo.

Au reste, je m'y prendrai avec précaution et je ne critiquerai que les endroits qui ne sont point tellement liés avec notre sainte religion, qu'on ne puisse déchirer la peau de Pascal sans faire saigner le Christianisme. » Il lui conviendrait assez de faire saigner le Christianisme, mais il n'ose pas; on verra plus tard. Dans son roman de Candide, Voltaire, que la vieillesse a désillusionné, entreprend de bafouer l'opiimisme de Leibnitz. 11 a mené une existence d'optimiste. C'est en qualité d'optimiste, d'homme heureux, rente, célèbre, qu'il poursuit Pascal, morose, malade, qui imagine que la terre

i. n y a relligio dans Lucrèce.

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est noire et l'homme méchant, parce que ses nerfs crient de douleur. Dans le pamphlet dirigé par lui contre Machiavel, Voltaire le juge sans l'avoir lu dans sa langue qu'il ne connaissait pas, souvent sans l'avoir lu môme dans une traduction. Il était d*abord bien disposé à l'égard de Machiavel ; il l'avait qualiOé de grand homme, épithète que Montesquieu gardera à l'auteur du Prince. Frédéric II l'avait converti; il médit de Machiavel en vue de plaire à Frédéric, machiavéliste retors qui se moque de Voltaire et de l'Opinion, aûn de pouvoir jouer de l'un et de Pautre.

Dans la guerre déclarée aux Pensées de Pascal, le gros argument de Voltaire ressemble un peu à celui du peintre Courbet contre l'auteur de l'Évangile : — Moi, je suis peintre; je fais mon métier. Pourquoi fait-il des religions? Est-ce que c'est un métier ça ? — Pascal s'occupe de ce qui ne le regarde pas; c'est un laïc. Il n'est pas chargé d'interpréter les doctrines du Christianisme. N'est-ce pas ridicule de prétendre en savoir autant que Jésus-Christ et les Apôtres? • C'est vouloir soutenir un chêne en l'entourant de roseaux... Pourquoi vouloir aller plus loin que l'Écriture? N'y a-t-il pas de la témérité à croire qu'elle a besoin d'appui^ ?» La vérité est que Voltaire n'est ni un métaphysicien ni un moraliste ; il n'est pas en état d'aborder le fond des Pensées : ce fond est au-dessus de lui. Il balbutie, ergote sur les mots, discute un incident, cherche une contradiction qu'il ne trouve pas. Sur le chapitre de la grandeur et de la misère de Thomme qui sert d'introduction à l'œuvre et qui en est le morceau de résistance, Voltaire plaisante et nie. Ses raisons lui auraient fait pitié à lui-même si elles avaient été d'un autre, « Cette prétendue duplicité de Thomme, dit-il, est une idée aussi absurde que métaphysique; j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est double ; que la poule, qui a tant de soin de ses petits et qui ensuite les abandonne jus-

i. Lettres philosophiques, p. 270 de rédition d^Amsterdam. 1 vol. îa-12, Lucas, 1734.

cai INTRODUCTION.

qu'à les méconnottre, est double; que la glace, qui reprë» sente des objets différents, est double ; que l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est double. » La suffisance du futur chantre de M"** de Pompadour déGe la discussion. On hausse les épaules et Ton passe. Eh bien I en présence de cette réfutation lumineuse et profonde, les lecteurs de Voltaire se pâmaient d'aise. Le résumé des arguments de Voltaire est que l'homme et la nature sont d'une simplicité admirable. Ils n'ont rien de secret; il n'y a pas de mystère dans le monde. En chercher où personne n'en voit est d'une âme biscornue et éprise d'illusions fantastiques. If est inutile de se forger à soi-même des chimères. Pourquoi se tourmenter inutilement? L'homme est-il malheureux parce qu'il connaît à peine quelques attributs de la matière ? Non. Il est trop curieux. Qu'il se tienne à sa place et passe joyeusement la journée : carpe diem. Le jugement de Pascal n'était pas sain ; son intelligence était détraquée ; la règle des partis appliquée à chercher l'existence de Dieu est « un jeu indécent et puéril ». C'est comme le petit nombre des élus; il est attentatoire à la justice et à la majesté divines. Dieu serait un misérable s'il avait créé l'homme afin de le perdre. La Grâce qu'il accorde ou qu'il refuse à son gré serait de l'arbitraire. Il ne faut pas qu'on le prenne pour un tyran imbécile et fantasque. Ce serait se moquer de lui et l'insulter en même temps. D'ailleurs, il existe, établit Voltaire contre Pascal. « Votre raisonnement, lui crie-t-il avec importance, ne serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces subtilités ont de foiblesse. » Voltaire donnant une leçon de théologie à Pascal et lui parlant du haut d'un nuage, comme un maître d'école à cheval sur la grammaire à un enfant de quatre ans qui récite son alphabet, est une scène digne de Molière. Eh ! que Pascal le laisse tranquille ; le voilà inquiet parce qu'il ne peut point palper Dieu dans sa main comme on palpe un écu de six livres : « Autant se désespérer

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de n'avoir pas quatre pieds ou deux ailes. » Pascal, au surplus, est un barbare : « S'il y a un Dieu, dit-il, il ne faut aimer que lui et non les créatures. » Voltaire lui répond du ton d'Henri Monnier : t II faut aimer et très tendrement les créatures ; il faut aimer sa patrie, sa femme, son père, ses enfants, et il faut si bien les aimer que Dieu nous les fait aimer malgré nous. Les principes contraires sont propres à faire des barbares raisonneurs. »

Ce n'est pas à Voltaire que viendrait la sensation de Pascal que « nous sommes ici-bas comme quelqu'un qu'on auroit porté endormi dans une île déserte et qui s'y réveilleroit en sursaut ». En pareil cas. Voltaire s'étirerait les membres et regarderait autour de lui, afin de voir s'il y a des fraises à cueillir. 11 est dans le courant du jour. On a la paix, du bienêtre, de l'esprit. Que faut-il de plus? Candide sera moins gai. En 1734, Voltaire est jeune, adulé, à la mode. Il n'y a que des roses dans sa pensée. S'il avait assisté aux exercices de la démocratie florentine brûlant frère Girolamo en grande pompe, ou seulement aux exercices de Retz et de Condé pendant la Fronde, il entendrait mieux Machiavel et Pascal. 11 ne les entendrait peut-être pas à cause de sa légèreté, mais il les sentirait. On applaudit aux invectives de Voltaire contre Fauteur des Pensées. Il n'y eut qu'une protestation venant de Hollande. Elle émanait du fils d'un réfugié del'édit de Nantes, nommé Boullier*. Boullier était un réformé rigide, d'un bon sens grave, d'une érudition sûre et non sans agrément. Voltaire avait dépeint la mélancolie de Pascal comme une hallu-

i. Sentiments de M„. sur la critique des Pensées de Pascal, par M. de VoIUire. Il y en a des éditions (1 vol. in-12) de 1741 et 1753. Sainte-Beuve [Port-Royal, t. III) soupçonne que l'œuvre de BouUicr a dû paraître antérieurement dans un recueil périodique. Boullier (David Renaud), théologien protestant, est né à Utrecht en 1699. Il mourut à Londres en 1759. n était Tennemi de Técole philosophique et a écrit quelques ouvrages. Il a laissé, outre ses sentiments sur la critique des Pensées de Pascal par Voltaire : 1" un Essai philosophique sur Vâme des bêtes (1727); 2« des Discours philosophiques sur les causes finalest tinertie de la matière et la liberté des actions humaines (1769).

cciv INTRODUCTION.

cination maladive, et les maux inhérents à la nature humaine comme imaginaires. « Que diriez-vous, lui demande fioullier, d'un homme qui, ayant vu dans les ëpitres de saint Paul l'affreux tableau qu'il y fait de la corruption humaine, s'exprimeroit de la manière suivante : 11 me parott, en général, que l'esprit dans lequel saint Paul écrit étoit de montrer l'homme dans un jour odieux. 11 s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux. Il impute à l'essence de notre nature — le péché originel — ce qui n'appartient qu'à certains hommes ; il dit éloquemment des injures au genre humain. J'ose prendre le parti de l'humanité — c'est l'expression de Voltaire relative à Pascal — contre ce misanthrope sublime; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit. » Voltaire dirait que c'est bien là ce qu'il pense de saint Paul, mais qu'il n'ose pas l'écrire. Boullier, comme précaution oratoire, avoue que le sort de l'homme est supportable. C'était l'avis commun et provisoire dans cette société optimiste qui précéda l'avènement de la Terreur. L'homme ne sent pas sa misère. En est-il moins misérable ? La misère de Pascal, aurait-il pu ajouter, n'est pas une misère vulgaire. Elle est la fille du génie, d'une contemplation solitaire des conditions de la vie, qui est un accident propre à Pascal ; cette misère est celle d'un homme qui a jeté un regard profond sur le mystère de la nature et celui de notre destinée, mystère dans lequel il souffre de ne pouvoir entrer, ce dont Voltaire ne souffre pas. Boullier ne dit pas à Voltaire qu'il rumine ; il le lui insinue : — Votre humanité joviale, dit-il, mange, boit, dort, rit et chante du matin au soir dans un palais, construit avec la sueur et le sang d'un millier de générations. Prenez garde ; elle n'est pas si gaie qu'elle le semble ; elle rit et chante en vue de se distraire des maux qu'elle cache. Elle prévoit qu'elle n'est qu'une hôtesse d'un jour dans ce palais. Lequel est le plus sage d'oublier ou de prévoir ? Eh bien 1 Pascal cherchait un remède à cela. Est-ce un barbare ? Non. — Par contre. Voltaire est un

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évaporé, dit Boullier, qui vit hors de lui-même ; il n'a ni vu ni tâté son âme ; il est comme les poètes bachiques qui trouvent dans l'orgie une distraction courte, qui n'empêchera pas demain d'arriver. Il suit le conseil de Saint-Évremond : « Je ne veux, disait ce Pétrone moderne, avoir sur rien de commerce trop long et trop sérieux avec moi-même. » Et Boullier achève d'assommer Voltaire par ces paroles tirées de saint Paul < : — Animalis autem homo non percipit ea qux sunt spiritus Dei.

C'était parler dans le désert. Pourtant Vauvenargues joignit sa pauvre voix de moraliste qui devait mourir à la fleur de l'âge, dans un grenier, à la protestation de Boullier. Son opinion sur Pascal était que « c'étoit l'homme de la terre qui savoit mettre la vérité dans un plus beau jour ». D'Alembert, Diderot et la secte encyclopédique étouffèrent tout autre bruit que le leur; Condorcet, on l'a déjà vu, opéra sur les Pensées, comme ceux qui grattent sur une traite la somme qui y est inscrite. Pascal est un malheur public ; il est « un de ces génies extraordinaires qui ont plus de droit à notre admiration qu'à notre reconnaissance ». Son autorité est nuisible. 11 continue d'être « le vainqueur de tant d'esprits » à qui Voltaire et V Encyclopédie n'ont pu arracher sa victoire ; la nature a voulu manifester en lui a sa puissance ». Condorcet a eu ridée de s'informer de la vie de Pascal chez ceux qui en ont' écrit. Ils ne lui ont rapporté que des modèles d'intolérance, raconté que « des pratiques misérables ». 11 prend une à une les vertus de Pascal et essaye de les salir. « M"' Périer, dit-il, se donne beaucoup de peine pour prouver que Pascal étoit chaste, comme s'il lui eût été possible de ne pas l'être ! » Il a pitié de son « amour sensible pour l'office divin et surtout pour les petites heures ». Sans doute, Pascal a pesé l'air, assujetti aux règles du calcul les effets du hasard ; ses éditeurs ont mis du soin à recueillir les fruits scientifiques

i. Épltre aux GorinthienB, ii, vers. 14.

ccvi INTRODUCTION.

de ses travaux a dans le dessein, non d'en faire honneur à Pascal, mais de donner de la valeur à des misères scolastiques ou mystiques, en les appuyant du nom de cet homme célèbre ». Les erreurs matérielles abondent sous la plume de Condorcet dans le prétendu Éloge dont il a fait précéder son édition des Pensées. Il n'a pas étudié le sujet. Ainsi, il imagine que Pascal a écrit les Provinciales en vue d'empêcher la condamnation d'Arnauld qui était une affaire faite. Dans les notes de son éloge, on trouve de soi-disants extraits de la morale des Casuistes qui sont de pure invention et, de plus, dignes du marquis de Sade. Une citation suffira à en indiquer le ton et la forme. Cette note est au bas de la page 30 : « Par exemple, ils (les Casuistes) demandent quelle espèce de péché il y a à coucher avec le diable, si le sexe sous lequel le diable juge à propos de paroître change l'espèce du péché. Ils répondent que non, mais qu'il y a complication ; et ils appellent cette espèce bestialité, quoique le diable ne soit pourtant pas si bête ; ainsi lorsque le diable prend la forme d'une religieuse, il y a bestialité, avec complication d'inceste spirituel. Ils demandent si une religieuse qui donne un rendez-vous à son amant, sur la brèche du monastère, et qui a la précaution de n'avoir hors du couvent que la moitié du corps, échappe par ce moyen au crime d'avoir violé la clôture ; si un homme qui entretiendroit cinq filles, et qui, en reconnaissance de leurs services, auroit promis d-e dire un Ave Maria pour chacune, pécheroit en accomplissant ce vœu ou en ne l'accomplissant pas, etc. Tout cela est fort curieux et surtout fort important pour le bonheur de l'humanité (qui préoccupe avant tout Condorcet). Cependant, c'est ce qu'on a appelé longtemps, et ce que, dans les écoles, on appelle encore la Morale. » Condorcet espère bien qu'on en fera bientôt une autre. Voltaire a tort de nier, à propos des Pensées de Pascal, que l'hommî ne soit misérable et méchant. Il l'est vraiment, mais pourquoi ? De longues erreurs l'ont abruti et corrompu ; les maux qu'elles ont accumulés sur lui l'ont rendu

LA VIB E.T LES ŒUVRES DE PASCAL, ccvii

méchant. L'homme reviendra bon très prochainement. Cette assertion peut être considérée comme la conclusion de Tédition des Pensées de Pascal par Condorcet. 11 fonde son espoir sur un livre de Craig intitulé : Theologiœ christianœ principia mathematica^. Craig a calculé, dit Condorcet, « d'après un fort beau calcul sur la loi selon laquelle décroissent les motifs de crédibilité, qu'il n'y aura plus, en 3150, de motifs raisonnables de croire la Religion Chrétienne». Ce serait trop long. « Uq compatriote de Craig — Pierre Peterson — a résolu le même problème ; mais il assigne une autre loi au décroissement des motifs de crédibilité, et il prétend que c'est vers 1789 que la Religion Chrétienne cessera d'être croyable... Ce qui le confirme dans son opinion, c'est que la comète de 1661 doit reparoître vers la môme époque *. »

Le goût de Condorcet, que certaines locutions des iVoyinciales avaient offensé, n'est pas plus satisfait du style des Pensées. 11 « est souvent obscur, incorrect, sans harmonie » ; Pascal a y est à la fois un homme très éloquent et un mauvais modèle d'éloquence. On peut dire la môme chose de Corneille et de Bossuet. Quiconque tenteroit d'imiter ces hommes célèbres, sans avoir un génie de la môme trempe, n'imiteroit que leurs défauts et ne parvicndroit qu'à se former un style ridicule ». C'étaient les idées courantes du temps et l'écho en est venu jusqu'à nous. La haine que la littérature du siècle de Louis XIV inspirait aux philosophes s'étendait à la manière d'écrire des grands écrivains comme à leurs sentiments. On ne haïssait réellement que ceux-ci; mais le meilleur moyen d'en ôter l'amour était d'en décrier la forme.

L 1 ?oI. in-4°. Londres, 1699. Craig, philosophe et mathématicien écossais de la seconde moitié du xvii" siècle, qui s'était chargé de faire connallre en Angleterre les travaux de Leibnitz sur le calcul différentiel, trait eu ensuite ridée plus singulière d'appliquer Talgèbre aux données ^témoignage humain.

S. Peterson a pubUé son livre à Londres en 1701 sous le titre de : itnt- ^'^vertiones in Joannis Craig principia mathematica.

ccMii INTRODUCTION.

tt Nulle part, dit Sainte-Beuve, la supériorité morale de Pascal n'a été sentie par Voltaire ni par Gondorcet. » Us ne la sentent pas parce qu'ils ne l'ont pas ; mais elle leur est encore plus odieuse qu'étrangère. Pourtant elle leur est étrangère à un degré qu'on n'imaginerait pas. Gondorcet plaku Pascal de ne pas sentir l'amitié ; Voltaire, reprenant quelques mois avant de mourir l'édition que Gondorcet avait faite des Pensées et dans un but analogue, ajoute avec attendrissement à cette plainte de Gondorcet : « On sent, en lisant ces lignes, qu'on aimerait mieux avoir pour ami l'auteur de VÉloge de Pascal que Pascal lui-même, w Gette bouffonnerie d'un compère a scandalisé Sainte-Beuve. « Le temps, dit-il*, ce grand révélateur môme ici-bas, a fait voir, quand est venu l'orage, s'il était aussi bon et jusqu'au bout aussi sûr d'être l'ami de Gondorcet que celui de Pascal. » Voltaire et Gondorcet exploitaient, au détriment des Pensées de Pascal, le crédit temporaire dont ils disposaient. Ils préparaient à leur insu le mot que Ghateaubriand accole à leur commentaire : a On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps au pied desquels l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte '. » Dans les notes qu'il a ajoutées à la deuxième édition du Génie du christianisme ', Ghateaubriand revient sur la manière dont Voltaire et Gondorcet ont traité les Pensées de Pascal. Ils s'étaient mis à deux afin d'en ruiner rautorité. Gela, Ghateaubriand le savait. La faiblesse du commentaire de Voltaire l'étonné. 11 était dans sa quatre-vingt-quatrième année ; son intelligence déclinait, mais ses passions et sa mauvaise foi n'avaient pas décru. Les deux augures. Voltaire et Gondorcet, se font des compliments aux dépens de l'homme aux Pensées. 11 n'est que le secrétaire de Port-Royal ; Gondorcet est le secrétaire de Marc-Aurèle. Ghateaubriand ne con-

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