TOI. in-8«, chez Renouard
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université impériale apportent de l'empressement à réhabiliter les Pensées, vilipendées par Voltaire et Condorcet, aux applaudissements des ennemis du Christianisme et de tout le glorieux passé de la nation. Le retentissement obtenu par le Génie du christianisme et le brevet d'immortalité décerné à l'auteur des Pensées furent comme une vengeance tirée de Voltaire et de Condorcet. « Les sentiments de Pascal, écrivait Chateaubriand, sont remarquables surtout par la profondeur de leur tristesse et par je ne sais quelle immensité : on est suspendu au milieu de ces sentiments comme dans l'iuûni. Les métaphysiciens parlent de cette pensée abstraite qui n'a aucune propriété de la matière, qui touche à tout sans se déplacer, qui vit d'elle-même, qui ne peut périr, parce qu'elle est indivisible, et qui prouve péremptoirement l'immortalité de l'âme : cette déûnition de la pensée semble avoir été suggérée aux métaphysiciens par les écrits de Pascal. » Aux Nihilistes qui méprisent Pascal parce qu'il a cru, Chateaubriand jette ces paroles de Bossuet : u Qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu plus que les autres ? Quelle ignorance est la leur et qu'il seroit aisé de les confondre, si, foibles et présomptueux, ils ne craignoient point d'être instruits! Car peuvent-ils avoir vu mieux les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées ? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien ; ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré. » Joubert à la plume d^or n'est pas si enthousiaste des Pensées. 11 est plutôt un disciple de Confucius qu'un fils de l'Évangile. Le ver du néant l'a mordu au cœur ; on ne sait pas même s'il croit en Dieu. 11 se tait là-dessus. C'est un sage à la façon d'Épicure. Le Saint qu'il invoque est quelque chose de platonicien qui n'a pas de corps. Le souffle puissant de Pascal ne le remue pas. Cependant il a du goût et c'est par le goût que lui et l'auteur des Pensées communient. Cette misanthropie forte et douce de Pascal le pénètre. 11 estime que Pascal n'a
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rien inventé; il a conçoit fortement » ; quant à ses doctrines sur les lois, la justice, la coutume, ce sont des pensées de Montaigne rafraîchies. Derrière la pensée de Pascal, il entrevoit un esprit ferme, « exempt de toute passion ». Cest ici qu'il ne l'entend pas, car on n'eut jamais plus de passion que Pascal. Joubert qui n'en a pas, qui est une harpe qui résonne, douce, harmonieuse et sans force, se sent attiré tout de môme. Il en cause avec un frisson. S'il allait être saisi de la fièvre ? Il se gare avec prudence. Certes, Royer-Collard n'était point taillé sur le modèle de Pascal. Peut-être pensait-il à Pascal quand il a dit : — On ne fait point au scepticisme sa part. — Il n'était pas sceptique ; il ne s'occupait ni de croire ni de ne pas croire. C'était un politicien grave, chez qui la gravité était une méthode adoptée en vue d'acquérir de l'autorité. Les doctrines de Port-Royal lui plaisaient fort : « Quelle doctrine, monsieur, quelle doctrine I » Dieu n'avait point dit à sa vanité revéche : Ducam eam ad solitudinem et loquar ad car ejus. Il détestait de tout son cœur la solitude, le recueillement et l'esprit dont se nourrissait Pascal. Mais il a répandu le souvenir de Port-Royal dans l'Université. Pascal est venu à ]a suite comme par surcroît. Vivant, Pascal n'aurait pas ôté son chapeau à Royer-Collard. Malgré tout, la gloire des Pensées était imprimée sur le collet de l'habit de Royer-Collard, taillé dans le manteau de M. de Sacy. u Le plus mondain et le plus émancipé des Port-Royalistes, dit Sainte-Beuve *, il s'est aisément trouvé l'homme le plus grave et le plus autorisé de son temps : toute une souche de vieux chrétiens et de braves esprits reparaissait à l'improviste en sa personne. Parlant de cette sainte race à laquelle il tenait surtout par sa mère, de cette génération de gens de bien dévoués à la vérité, il ajoutait excellemment en leur rapportant l'honneur de sa vertu : de n'avoir pas pensé à moi dans ma vie publique, cela me vient deux. Cet homme qui fut un monument n'est plus ;
. 1. Port^Royalf U IV, p. iOo de la 4« édition.
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et nous sommes tombés à un temps où personne n'a plus le droit de dire de soi de telles paroles. » Il n'avait pas le droit de les dire non plus. Elles dénotent un orgueil qui n'est pas ordinaire, et derrière cet orgueil il n'y a pas mal d'hypocrisie : l'hypocrisie de la vertu. C'était cet orgueil qui lui faisait répondre à un homme d'État de la Restauration qui lui demandait de la part du roi (Louis XVIII) s'il voulait être nommé comte par ordonnance : — comte vous-même. 11 y avait ce côté dans Port-Royal et c'en est le mauvais. C'est celui-là que voyait de Maistre ; c'est celui-là qui l'a induit à se livrer sur la personne de Pascal à des sévices illégitimes. De Maistre n'est pas l'ennemi de Pascal : il l'entend. Il déclare admirer sincèrement les Pensées, Dans la région des esprits où tous les deux habitent, ils sont voisins. De Maistre est sensible à la grandeur d'âme et qui en eut plus que Pascal? Mais Pascal est un solitaire, un individualiste; de Maistre est un ami de la Raison d'État. Sa Raison d'État n'est pas la Raison d'État civile, celle des gouvernements laïcs. La Raison d'État de de Maistre est la Raison d'État religieuse, celle des Thomistes du moyen âge : une vaste monarchie religieuse à deux têtes, le Saint-Siège et l'Empire ; le Saint- Siège gouverne les âmes, l'empereur gouverne les corps, c'est-à-dire les intérêts matériels. 11 n'y a plus de Saint- Empire. Dix nationalités ont surgi de ses ruines. La monarchie pontiGcale est toujours là ; de Maistre en est le champion. Les chefs d'État qui remplacent l'Empereur sont des lieutenants civils de cette autorité religieuse qui s'étend à l'ensemble de la Civilisation chrétienne. Pascal est un opposant à cet idéal de de Maistre. De Maistre le poursuit à ce titre. Pascal a une règle intérieure ; il personnifie la résistance à la Raison d'État ecclésiastique. De Maistre flaire en lui un hérétique, non un hérétique à l'Évangile, mais un hérétique à l'autorité pontiûcale, un sectaire. Ce n'est point à Pascal philosophe, ascète, moraliste, apologiste du Christianisme, ni même au géomètre ou au physicien qu'il en veut : c'est à
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Pascal qui n'obéit point au Saint-Siège, qui ne consent pas à se soumettre aux décisions des évoques, de la Sorbonne. 11 n'aurait aucune chance de faire agréer ses raisons, s'il l'avouait. Aussi, par rancune, s'en prend-il aii philosophe, au géomètre, et comme il n'a pas de crédit comme philosophe et comme géomètre, parce qu'il est diplomate, il se cache derrière Leibnitz pour attaquer Pascal qui vient justement de reconquérir le terrain perdu par lui au xvni® siècle. Il atténue même la bonne opinion que Leibnitz a de Pascal, qu'il connaît assez peu et dont il est jaloux. « 11 arriva, dit Leibnitz, que M. Pascal trouva quelques vérités profondes et extraordinaires en ce temps-là sur la cycloïde. » Leibnitz annonce non sans quelque fierté qu'il a élargi le sentier ouvert par Pascal. 11 avoue néanmoins qu'il a travaillé dans un champ déjà labouré, tandis que Pascal inventait. De Maistre n'en tient pas compte et continue de citer : « Ce grand homme — Leibnitz — ajoute avec cette conscience de luimême que personne ne sera tenté de prendre pour de l'orgueil ^ : « J'oserai dire que mes méditations sont le fruit d'une application bien plus grande et bien plus longue que celle que M. Pascal avoit donnée aux matières élevées de la Théologie, outre qu'il n'avoit pas étudié l'histoire ni la jurisprudence avec autant de soin que je l'ai fait ; et cependant l'une et l'autre sont requises pour établir certaines vérités de la Religion chrétienne. » Ici de Maistre s'arrête, tandis que Leibnitz ajoute : a 11 est vrai que son génie extraordinaire suppléoit à tout ; mais souvent l'application et l'information sont aussi nécessaires que le génie. » 11 y a une manière de citer. De Maistre n'avait sous la main que les Pensées de Leibnitz *, comme il en avertit. Mais précisé-
1. De rÊglhe gallicane, livre I*', ch. ix, p. 68 de l'édition de 18U. 1 Tol. in-8®. LyoD, chez Lesne.
2. 2 vol. in- 8*. Paris, 1803. L'ouvrage qui est anonyme, mais de Tabbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, est la deuxième édition d'un autre intitulé : Espr'U de Leibnitz.
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ment le complément de l'opinion de Leibnitz quMl ne cite pas s'y trouve. Il y a donc un peu d'habileté dans le procédé.
Du reste, il possède l'art de prendre les gens par leur côté faible. 11 est aisé de concevoir que, la Théologie morale étant une science d'observation et d'expérience, la connaissance de l'histoire et de la jurisprudence lui est d'un grand secours. Leibnitz l'avait; Pascal ne l'avait pas. Quoique le génie supplée à tout, c'est un avantage que Leibnitz a sur Pascal. Pascal en a d'autres. 11 a l'élévation et la supériorité de l'intelligence. Ce sont des détails dans lesquels de Maistre n'entre pas. Sent-il au moins cette élévation et cette supériorité intellectuelle de Pascal? Oui, évidemment, mais il esquive l'occasion de les reconnaître. 11 a une thèse à démontrer; il n'est pas impartial. Ce qu'il en dirait ne militerait pas en faveur de sa théorie. 11 ne pèche pas seulement par omission; il dénigre, se moque des contes de M"* Péri er «sur la miraculeuse enfance de son frère », attribue à Torricelli l'idée de la pesanteur de l'air, à Descartes le mérite de l'expérience, sans nier que Pascal ne l'ait faite.
11 confond à dessein Pascal avec Port-Royal. « Je doute, écrit-il S que l'histoire présente dans ce genre — énergie, action et force d'attraction — rien d'aussi extraordinaire que l'établissement de l'influence de Port-Royal. Quelques sectaires mélancoliques, aigris par les poursuites de l'autorité, imaginèrent de s'enfermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à l'aise. Semblables aux lames d'un aimant artificiel dont la puissance résulte de l'assemblage, ces hommes, unis et serrés par un fanatisme commun, produisent une force totale capable de soulever les montagnes. L'orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, toutes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois; l'esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres, des