‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 56 sur 97 · De VÊglùe gallicane, 1. I", ch. v · texte numérisé non relu

De VÊglùe gallicane, 1. I", ch. v

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL. ccxv

magistrats, des savants, des femmelettes ^ de premier rang, des religieux fanatiques, tous les ennemis du Saint-Siège, tous ceux de l'Unité, tous ceux d'un ordre célèbre, leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis, tous les clients des premiers personnages de l'association, s'allient au foyer commun de la révolte. Ils crient, ils s'insinuent, ils calomnient; ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, une caisse invisible*. Bientôt Port-Royal pourra désoler l'Église gallicane, braver le Souverain Pontife, impatienter Louis XIV, influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à ses adversaires, en imposer enfin à la suprématie. Ce phénomène est grand sans doute; un autre néanmoins le surpasse infiniment; c'est la réputation mensongère de vertus et de talent construite par la secte comme on construit une maison ou un navire et libéralement accordée à Port-Royal avec un tel succès, que, de nos jours même, elle n'est pas encore effacée. » De Maistre exagère, bien qu'il y ait une part de vérité dans ce tableau. La réputation de Pascal elle-même a gagné à ce jeu; le secours qu'il a prêté à Port-Royal, il l'a reçu de lui.

En définitive, ce n'est point Pascal que vise de Maistre. Quand il entreprit sa campagne dans l'intérêt du Saint-Siège, car son Traité de l'Église gallicane n'est qu'un appendice au livre du Pape, l'autorité pontificale relevait d'une grave maladie. La Révolution française avait mis son existence en question. Elle sortait de ses ruines. En France, l'esprit gallican de l'Ancien Régime reprenait du terrain, menaçait de se reconstituer. C'est contre lui que de Maistre s'escrime. 11 voit avec la perspicacité qui le distingue que les Jansénistes en ont été les coopéra teurs ; ils reprennent aussi du terrain.

1. Quand de Maistre est en colère, les injures ne lui coûtent rien; il appelle quelque part la mère Agnès Amauld « la plus grande femelle de Tordre ».

2. De Maistre veut parler de la botte à Perrette, venue beaucoup plus tard, au xviii* siècle.

ccxvi INTRODUCTION.

C'est à l'esprit gallican que de Maistre s'attaque. Les Jansénistes en forment l'aile gauche. La gloire de Pascal leur est un drapeau. C'est le prestige exercé parle nom de Pascal comme appui aux revendications gallicanes qui le met en colère. Pascal lui-même n'y est pas pour grand'chose. De Maistre ne le nie pas ; il en a peur. Or il a l'habitude de saisir corps à corps ceux qui lui font peur. C'est un aventurier, un irresponsable. On n'accusera que lui de son intempérance de langage; il le sait parfaitement. Ses injures à la personne de Pascal font partie de sa méthode; il aime les personnalités, non qu'il soit méchant ou inconsidéré, par amour du bruit, comme moyen de frapper les indifférents, de les contraindre à la discussion sur des matières où ils passeraient volontiers leur chemin, si on ne piquait leur amour-propre. Son humeur batailleuse offusquait ses amis. — Prenez-vous-en aux opinions, lui disait-on; respectez les personnes; il suffit d'avoir raison d'un argument; il est inutile de fustiger celui qui en emploie un mauvais. Montrez-lui qu'il a tort. — « Soyez bien persuadé, répondait-il, que ceci est une illusion française. Nous en avons tous et vous m'avez trouvé assez docile en général pour n'être pas scandalisé si je vous dis qu'on n'a rien fait contre les opinions tant qu'on n'a pas attaqué les

personnes Il est très certain que vous avez fait en France

une douzaine d'apothéoses au moyen desquelles il n'y a plus moyen de raisonner. En faisant descendre tous ces dieux de leurs piédestaux, pour les déclarer simplement grands hommes — c'est le cas de Pascal — on ne leur fait, je crois, aucun tort, et l'on vous rend un grand service *. » Cet aristocrate est en même temps un iconoclaste. Les grands noms sont des idoles qui lui déplaisent. Il va droit à eux et les poignarde de son stylet. 11 va droit à Pascal, comme il a été droit à Voltaire. Sa théorie des personnalités qu'il faut déconsidérer, si l'on veut déconsidérer les opinions qu'elles

i. J.Z. CoUombet : Lettres inédites de M. de Maistre, in-8*. Lyon, 1843, p. 44.

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couvrent de leur autorité, n'est pas conforme au genre de politesse qui a cours dans le monde littéraire; mais elle est fondée. Elle traduit l'axiome banal : Tant vaut Thomme, tant vaut la chose. La règle de respecter les personnes, de ne combattre que leurs doctrines, est une règle bonne à insérer dans un règlement parlementaire. Elle est bonne à empêcher qu'on ne se batte à la tribune ou dans la salle où l'on délibère. Dans la presse, elle maintient une modération relative; elle évite les polémiques violentes, les duels, les procès. On a coutume de l'observer, d'ailleurs, vis-à-vis de ceux qui vivent, par prudence autant que dans l'intérêt de la paix; on ne l'observe pas en réalité. Dans les Lettres comme dans la Politique, les opinions et les œuvres ne tombent qu'avec ceux qui ont ces opinions ou ont accompli ces œuvres. On peut vériûer le fait tous les jours. On n'observe d'ailleurs pas avec les morts la règle prudente de respecter les personnes; on a mis en maxime la pratique contraire: on ne doit aux morts que la vérité. Vérité ici signifie des égards. Comment parvient-on le mieux à déconsidérer la gloire militaire? en injuriant ceux qui l'ont obtenue. Comment parvienton à déconsidérer une idée, un système? en déconsidérant ceux qui les ont émis. C'est à peu près l'histoire des vicissitudes de l'Opinion. Les idées, les mœurs, les gouvernements tombent avec ceux qui les représentent. Le sentiment de de Maistre n'est pas un paradoxe. C'était par l'injure personnelle qu'avait procédé l'école philosophique contre les hommes et les choses de la Tradition, et en particulier Voltaire et Condorcet contre les Pensées de Pascal et contre Pascal. De Maistre leur emprunte l'arme dont ils ont fait un usage si efficace. Ils ont détruit par l'injure ; ils seront détruits de la même manière. 11 dit à chacun : Patere legem quam ipse fedsti. 11 explique fort bien qu'il obéit à une méthode. Cette méthode était merveilleusement d'accord avec son humeur.

Sainte-Beuve, qui l'admire plus qu'il ne lui plaît d'en

ocxvm INTBODUCTION.

convenir, est tout heureux de le prendre sur le fait, c'està-dire donnant carrière à son humeur savoyarde comme par mesure hygiénique. « J'imagine, écrit-iP, que de Maistre, k Pétersbourg, s'éveillait presque chaque matin dans cet étatlà, — l'ardeur de Roland. — Son talent était à jeun, son glaive était altéré. 11 fallait qu'il abordât sur l'heure, qu'il passât ou fil de Fesprit un nom, une idée quelconque en crédit, qu'il

souffletât quelque opinion, reine du monde L'homme du

monde, l'homme de cour et de qualité prenait le dessus, la

belle humeur s'en mêlait Cest ainsi que sans une goutte

de ûel dans le cœur il semble avoir poussé à son comble la faculté du mépris, de l'outrage. Il est l'homme qui, à tout bout de champ, a dit le plus volontiers à son frère : racaj c'est-à-dire : vous êtes un sot. Cet homme assurément veut faire enrager le monde. » Certes; c'est un Montaigne catholique et réactionnaire, sanguin, jovial. Sa belle santé s'épanouit en éclats de verve. 11 est au pôle opposé de Pascal, pessimiste au même degré, quand il n'est pas en train de s'amuser et de narguer l'univers en manière de distraction aristocratique. Pourquoi se serait-il gêné? Est-ce que les philosophes du xviii* siècle s'étaient gênés? Est--ce qu'ils n'avaient pas souillé de leurs quolibets tout ce qu'il y a de noble et de grand dans la nature ? De Maistre est mieux doué qu'eux du côté de l'intelligence. 11 se vante de n'avoir pas u la tête plate » de Locke, la légèreté polissonne et gouailleuse de Voltaire, le fanatisme étroit et sombre deCondorcet, la suffisance maigre de d'Alemberi; il rougirait d'être confondu avec Diderot dans « la canaille des esprits ». Dieu lui a octroyé, outre de Tintelligence, la hauteur d'âme et de caractère, le verbe insolent, une imagination débridée et hautaine. 11 prend sa revanche du xviii® siècle. Cet Athénien des Alpes brigue les suffrages de Lutèce restée révolutionnaire et jacobine. 11 ne la flatte pas, n'essaye pas de lui insinuer ses opinions

i. Port-Royal, t. m, p. 250 de la 4« édition.

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féodales : il l'insulte. « Celle-ci, je crois l'avoir remarqué déjà, dit Sainte-Beuve* qui aime avant tout qu'on s'occupe d'elle, fût-ce pour l'insulter et pour la battre pourvu qu'on l'amuse, celle-ci s'est montrée reconnaissante. Certes, M. de Maistre a beaucoup choqué en France, de prime abord : il a choqué d'autant plus que, n'étant pas Français et ayant à sa date les opinions les plus antifrançaises qui se puissent imaginer, il y a joint le style le plus à la française et qu'il s'est trouvé tout d'abord un grand écrivain d'ici avec les idées de l'autre pôle. Il a introduit l'ennemi le plus déclaré dans le cœur de la place et sous les airs de la Nation. C'est ainsi que, tout en choquant, il a été lu; et bientôt pour le châtier ou pour le récompenser, qu'a-t-on fait? on s'est mis tout simplement à l'admirer comme écrivain, à se récrier devant lui, devant son imagination, devant sa hauteur de vues et son talent d'expression, en amateur qu'on est des belles choses. »

11 n'a pas nui au nom de Pascal. 11 l'a secoué devant la foule ahurie. On ne saurait disconvenir que le nom de l'auteur des Pensées ne grandisse chaque année depuis le commencement du xix^ siècle. Ses ennemis et ses amis ont également contribué à ce résultat de la polémique engagée sur lui. Les Provinciales ne servent plus guère que de modèle littéraire à étudier. L'ascendant des Pensées va croissant. A mesure que l'empire de la Raison semble s'étendre, celui de son contradicteur s'affirme davantage.

Dans les Pensées, Pascal est l'adversaire de la Raison. 11 en a vu poindre le règne dans les œuvres de Descartes. Il a résolu de s'opposer à cet avènement. Dans l'intention de Pascal, il n'est pas douteux que V Apologie de la religion chrétienne He dût être un duel contre Descartes. Descartes veut «écwte^ riser la pensée, en faire un instrument de précision propre à mesurer et à peser la matière. Il avoue lui-même n'avoir songé, durant sa vie, à autre chose qu'à améliorer la condi-

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