‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 57 sur 97 · Port-Royal f t. m, p. 250 de la 4* édition · texte numérisé non relu

Port-Royal f t. m, p. 250 de la 4* édition

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tion matérielle de rhomme. Sa philosophie aspire à être la philosophie des sciences naturelles/Pascal, dans les Pensées, lui oppose la philosophie de la vie. Ces deux points de vue opposés indiquent la différence qu'il y a entre eux. Pascal, dans les Pensées, cite rarement Descartes; il Ta toujours présent à la mémoire. «Descartes, que vous estimez tant », lui écrit le chevalier de Méré avant sa conversion. 11 Testime, oui; mais il ne Taime pas; il le redoute plutôt. C'est contre la Raison de Descartes qu'il écrit dans les Pensées : « Le cœur a ses raisons que la Raison ne connolt point : on le sent en mille choses. » Les preuves de l'existence de Dieu par la raison que donne Descartes ne le convainquent pas. Il lui répond : « C'est le cœur qui sent Dieu et non la Raison. Voilà ce que c'est que la Foi : Dieu sensible au cœur... Le cœur a sou ordre, l'esprit a le sien qui est par principes et démonstrations. Le cœur en a un autre... Jésus-Christ, saint Paul ont l'ordre de la charité, non de l'esprit, car ils vouloient échauffer, non instruire. Saint Augustin de môme. »

Le caractère non seulement rationaliste, mais de Théologie des intérêts, qui est celui de la philosophie de Descartes, n'était pas inconnu des contemporains. On était cartésien à Port-Royal. Sacy ne l'était pas. On objectait à Sacy que Descartes avait détrôné Aristote, le rationaliste empirique qui dominait depuis si longtemps dans les écoles. Eh bien, oui, disait Sacy, il a substitué la philosophie de cabinet à la philosophie d^éC'Ole : les deux se valent. Aristote avait usurpé dans rÉglise, à côté de l'Écriture sainte, une place dont Descartes l'a dépossédé. Descartes vis-à-vis d'Aristote est « comme un voleur qui en vient tuer un autre et lui enlever ses dépouilles». 11 n'y a pas de mal à tuer Aristote. Sacy espère bien qu'il viendra quelqu'un qui tuera Descartes, et ce sera Pascal. Descartes est vraiment un ennemi à détruire. D'après Sacy, il y a deux idées de Dieu dans la création du monde. La première est de manifester sa puissance, la seconde de représenter les choses invisibles dans les choses visibles. « M. Descartes, dit

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SacyS détruit l'une et l'autre. Le soleil est un bel ouvrage, lui dit-on. Point du tout, répond-il, c'est un amas de rognures. Au lieu de reconnoître les choses invisibles dans les visibles, dans le soleil, par exemple, qui est comme le Dieu de la nature, et de voir en tout ce qu'il produit dans les plantes, l'image de la Grâce, il prétend, au contraire, rendre raison de tout par de certains crochets qu'ils se sont imaginés. Je les compare à des ignorants qui verroient un admirable tableau, et qui, au lieu d'admirer un tel ouvrage, s'arrêteroient à chaque couleur en particulier et diroient : Qu'est-ce que ce rouge-là ? De quoi est-il composé ? c'est de telle chose ou c'est d'une autre ; au lieu de contempler tout le dessein dont la beauté charme les Sages qui le considèrent. Je ne prétends pas, dit M. Descartes, dire les choses comme elles sont en effet. Le monde est un si grand objet qu'on s'y perd; mais je le regarde comme un chiffre. Les uns tournent et retournent les lettres de cet alphabet et trouvent quelque chose; moi, j'ai aussi trouvé quelque chose, mais ce n'est peut-être pas ce que Dieu a fait. Ces gens-là, disoit M. de Sacy, cherchent la vérité à tâtons, et c'est un grand hasard quand ils la trouvent. Je les regarde comme je regardois l'autre jour l'enseigne du Cadran, en passant sur le pont Notre-Dame : le cadran disoit vrai alors, et je disois : passons vite, il n'y fera pas bon bientôt. C'est la vérité qui l'a rencontré, il n'a pas rencontré la vérité. 11 ne dit vrai qu'une fois par jour. » Pascal est un peu l'élève de Sacy, au génie près, et c'est encore Sacy qui en fait la remarque à propos de l'entretien qu'ils eurent ensemble sur Épictôte et Montaigne : « M. Pascal est extrêmement estimable, en ce que, n'ayant pas lu les Pères de l'Église, il a de lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les mêmes vérités qu'ils ont trouvées. »

Ce sont ces vérités-là qu'il exprime dans les Pensées^ dans -

L Mémoires de Fontaine (Royaumont).

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lesquelles il essaye, en opposition avec Descartes, de mettre la philosophie du sentiment, c'est-à-dire la philosophie de la vie, à la place de la philosophie de Descartes, qui néglige l'homme systématiquement et s'en tient à l'étude du monde extérieur. Ce plan, qui n'avait été ressaisi par personne, Ta été, il y a quarante ans, par Victor Cousin. Cette découverte qui n'était pas, en effet, de médiocre importance, a valu aux Pensées et à l'auteur des Pensées le plus rude assaut que l'un et les autres aient eu à subir depuis le xvn* siècle. Ni récrivain ni le penseur n'ont eu à en souffrir chez Pascal. Us ont, au contraire, pris dans l'histoire des Lettres et de la Pensée une situation qu'ils n'avaient pas encore eue.

Sainte-Beuve raconte dans la préface du tome III de son Histoire de Port-RoycU qu'il avait conçu le plan de son œuvre dès les débuts de la monarchie de Juillet. 11 en avait exécuté les travaux préliminaires, y avait dépensé des efforts persévérants. 11 était seul à s'occuper du sujet. On ne le lui enviait pas. Il dit quelque part ailleurs que des personnes qui l'interrogeaient sur ses projets littéraires, ayant appris de lui qu'il songeait à une Histoire de Port-Royal, avaient trouvé l'entreprise singulière. On avait tant écrit là-dessus; Port- Royal dormait dans sa tombe. Pourquoi ouvrir cette tombe ? C'était vieux, usé, sans relation avec les curiosités modernes de la Pensée. Il avait laissé dire et continué. 11 avait eu le temps de laisser mûrir son idée, de l'approfondir, d'aller à Lausanne (1837) exposer, dans une chaire publique, les premiers résultats de ses recherches. Il avait rédigé deux volumes à son aise. Le second venait de paraître quand la scène changea. V Éloge de Pascal, mis au concours par l'Académie française, avait attiré l'attention sur Pascal. Dix concurrents se disputaient le prix partagé, en 18^2^ entre M. Prosper Faugère et Bordas-Oemoulin. Ce fut l'occasion et l'origine des investigations de M. Faugère sur Pascal et sa sœur Jacqueline. Mais à qui revenait l'initiative de la mise au concours de l'éloge de Pascal? Le point n'est pas élucidé. Toujours est-il que Sainte-

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Beuve écrit du concurrent au prix d'éloquence offert au meilleur éloge de Pascal : « Un de leurs juges et de leurs maîtres, un grand écrivain et l'un des plus grands esprits de ce temps-ci, promoteur et agitateur en toute carrière, — c'est nommer M. Cousin, — évoqua brusquement à lui la cause, entama l'œuvre avec un entrain de verve et un éclat déplume qui étaient faits pour susciter en foule les imitateurs, les contradicteurs mêmes, et à la fois pour ralentir ceux qui ne s'attendaient point à une irruption si redoutable. » Le héros de Volupté en fut très affecté, et il y avait de quoi. Pascal était le plus gros morceau de son Histoire de Port-Royal et il craignait qu'on ne le lui conflsquât, préoccupation d'autant mieux fondée qu'on faisait appel à toutes les trompettes de la renommée et qu'on avait l'air de procéder à la découverte de l'Amérique. « Les résultats qu'on proclamait coup sur coup chaque matin, continue Sainte-Beuve, étaient nouveaux, imprévus; ils ne l'étaient peut-être pas pour ceux qui avaient de longue main étudié la matière, tout à fait autant qu'ils le semblaient au public et, pour tout dire, aux auteurs eux-mêmes dans le premier éblouissement de la découverte; ils étaient pourtant assez neufs et littérairement assez piquants; ils étaient surtout présentés, quand c'était M. Cousin qui parlait, avec un assez magnifique talent et dans une plénitude de langage assez au niveau des Auteurs du grand siècle pour justifier l'intérêt excité et le retentissement universel. »

Sainte-Beuve, interloqué, s'arrêta court. Il désespérait de pouvoir retenir le sujet que Victor Cousin avait évoqué à son tribunal. Cousin en avait assez l'habitude. 11 aimait à récol* ter. 11 était riche de son propre acqpiis, riche de savoir comme détalent. Le savoir ne lui déplaisait pas, mais il lui paraissait dur à se procurer. 11 ne lui était pas indifférent d'envoyer d'abord les autres en reconnaissance dans les régions à découvrir. Dans ces cas-là, hasardait Sainte-Beuve dans la conversation, car il ne se serait pas hasardé à l'écrire, Victor

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Cousin avait une méthode qui lui réussissait souvent. Se proposait-il de traiter, soit dans un livre, soit dans son cours de Sorbonne, une question qui avait besoin d'être élaborée, il mettait l'affaire au concours. Par ses élèves, par ses disciples, par l'Académie française, par l'Académie des sciences morales dont il était membre, quelquefois par les Recueils qu'il avait à sa dévotion, il provoquait au travail les hommes de bonne volonté; puis, quand la charrue avait remué la terre dans le champ à défricher, il arrivait et faisait luimôme la moisson. Dans son cabinet, Sainte-Beuve expliquait cela par le menu, énumérait les faits, faisait rire ses interlocuteurs aux dépens du chef de l'École éclectique. Il avait conservé un mauvais souvenir de la conduite de Victor Cousin lors de l'invention du manuscrit autographe des Pensées, Tant que Victor Cousin avait été là, il n'avait pas soufflé un mot. Plus tard, il a exhalé sa rancune d'une manière un peu sournoise dans une note enfouie dans un volume de son Histoire de Port-Royal^, 11 commence par citer Nicole*: «Comme les biens du monde, dit Nicole, étant naturellement communs, deviennent propres à ceux qui s'en sont saisis, — occupantis fiunt, — et qu'il y auroit de l'injustice à les en déposséder, il y a de môme une certaine convention d'honnêteté entre les Gens de lettres, que lorsque quelque ouvrage est échu à quelque auteur et qu'il s'en est médiocrement bien acquitté et d'une manière qui a satisfait le monde, un autre auteur ne doit point le troubler dans ce partage et doit chercher d'autre matière pour exercer son esprit et ses talents. De sorte que le monde veut qu'on garde à peu près, sur ce point, la règle que saint Paul observoit dans la prédication de l'Évangile, o La règle de saint Paul était de ne pas aller fonder une église dans une ville où un autre prédicateur de l'Évangile était en train d'en fonder une. Bah I dit Sainte- Beuve, on n'a plus aujourd'hui ce genre de délicatesse. Les

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