Nouvelies lettres
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écrivains n'ont plus de scrupules ; le monde n'y regarde plus de si près. On se plaindrait inutilement. Il ne se plaint donc pas, mais il n'est pas fâché de signaler un aveu de Victor Cousin : a Mon cher ami, me disait un jour un homme de lettres à qui je me plaignais d'un pareil procédé qu'il avait eu à mon égard (M. Cousin), je crois être aussi délicat qu'un autre au fond; mais, je l'avoue, je suis grossier dans la forme. Le mot est lâché, ajoute Sainte-Beuve, Telles sont et seront de plus en plus les mœurs littéraires aujourd'hui et dans l'avenir : les délicats et qui le sont pour la forme comme pour le fond (ce qui est inséparable) en doivent prendre leur parti. »
Une altercation du môme genre eut lieu entre Victor Cousin et M, Prosper Faugère, lauréat de VÉioge de Pascal mis au concours par l'Académie française. Cousin avait eu l'idée d'aller consulter le manuscrit autographe des Pensées qui était à la bibliothèque du roi. Qui la lui a suggérée? Qui lui a donné connaissance du fait que le manuscrit autographe de Pascal était à la bibliothèque du roi ? On pourrait pousser plus loin : qui a eu le premier l'idée de mettre VÉloge de Pascal au concours ? 11 est possible que ce soit Victor Cousin, Il n'en demeure pas moins responsable vis-à-vis de Sainte-Beuve qui longtemps auparavant avait son Histoire de Port-Royal sur le chantier. M. Faugère a publié le premier le texte complet du manuscrit autographe des Pensées ^ Cousin avait été au-devant de la publication de M. Faugère ; son rapport à l'Académie française' est de 18^3, et antérieurement il en avait inséré la substance au Journal des Savants (avril-novembre 1842). 11 n'explique rien concernant l'origine de l'entreprise commencée sur Pascal. M. Faugère se plaignit comme Sainte-Beuve du
1. Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal publiées pour la première fois conformément aux manuscrits originaux en grande partie inédits par M. Prosper Faugère. 2 vol. in-8*. Paris, 1814 (Andrieux).
2. Des Pensées de Pascal, rapport à TÂcadémie française sur la nécessité d'une nouvelle édition de cet ouvrage par M. V. Cousin. 1 vol. in-S**. Paris, 1843 (Ladrange).
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tort qu'on faisait à ses travaux. Il avait eu le temps néanmoins de prévenir un plus grand tort. Dans la préface de la première édition de son Rapport, Victor Cousin annonçait l'intention éventuelle de publier une édition du texte autographe telle qu'il la concevait. M. Faugère a suivi les régies indiquées par Victor Cousin, qui récrimine vivement contre lui dans la préface de la troisième édition de son rapport (1847, in-8o) :
u Je n'ai emprunté à personne, écrit Victor Cousin, les principes de critique qui sont dans le Rapport à V Académie française. J'ai le premier distingué les parties différentes et souvent étrangères dont se compose le livre des Pensées; j'ai séparé tout ce qui appartient véritablement au grand ouvrage que méditait Pascal, r Apologie de la religion chrétienne, et j'ai eu l'idée très simple, il est vrai, mais dont apparemment on ne s'était pas avisé, de restituer dans leur sincérité la pensée et le style de ce grand maître, d'api es le manuscrit autographe conservé à la bibliothèque du roi * : enfin, ce projet de restitution, je ne l'ai pas seulement exposé ; je l'ai exécuté sur les morceaux les plus étendus, les plus célèbres, les plus importants. Voilà le service que j'ai rendu aux lettres : il^obscures menées ne Ceffaceront point. On a beau dérober les principes que j'ai établis, en ayant l'air de les combattre; tous les faux semblants ne servent de rien. Suivre les règles
1. Encore une fois ceci est incomplet. Qui a découvert le manuscrit et la valeur du manuscrit? Le plus clair est qu'on n'en sait rien. Victijr Cousin s'abstient de toucher à ce point et M. Faugère dit simplement au début de sa préface : « On savait depuis longtemps, dans le public lettré, que le texte imprimé des Pensées de Pascal n'était pas entièrement conforme aux manuscrits posthumes de ce grand homme; mais ce fait n'avait été que très vaguement indiqué. Les mantiscrits attestent que les premiers éditeurs avaient modifié quelques- unes des Pensées^ lit-on au tome XI, p. 7 (1835) des Annales de philosophie chrétienne de M. Bonnetty, sous la signature de Th. Foisset, et ce n'est que dans ces derniers temps qu'il a été eiposé avec le développement nécessaire et a reçu la notoriété qui lui manquait. » D'où il résulte qu'on ne sait à qui reviennent la découverte du manuscrit autographe et celle de sa valeur.
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posées par un autre jusqu'à les compromettre par une application outrée, ce n'est point les inventer, tout comme réimprimer à grand bruit des pièces qui ont déjà vu le jour sans citer le premier éditeur, ce n'est pas les publier pour la première fois. »
Ce conflit est maintenant de l'histoire ancienne. Il demeure constant néanmoins que Victor Cousin s'est introduit par la fenêtre dans la maison de Pascal. Il y avait plusieurs années que Sainte-Beuve en tenait la porte. D'autre part, on peut supposer que Victor Cousin avait convoqué les Gens de lettres à grand bruit en vue de leur faire déblayer un terrain qu'il se promettait lui-môme d'explorer. M. Faugôre était accouru. Le voyant en possession de documents précieux, Victor Cousin s'était empressé d'intervenir et de confisquer les pièces à son profit. Son intervention ne fut pourtant pas sans fruit. Outre le Discours sur les passions de l'amour, qui fut, selon son expression, la récompense de ses travaux sur Pascal, il a rendu à Pascal des services qu'il énumère luimôme : l^il a publié le premier un grand nombre de morceaux inédits pris dans l'autographe des Pensées ; 2» il a rétabli le texte des Pensées sur des points essentiels avec une autorité qu'on est unanime à lui reconnaître; 3'» il a su distinguer les altérations qui défiguraient le texte authentique; 4« il a rendu leur physionomie originelle à de grands morceaux souvent confondus ou arbitrairement séparés, ce qui leur ôtait une part considérable de leur sens; 5° il a rendu à Pascal les neuf fragments de lettres à M"° de Roannez, dont on ne possédait qu'un ; 6® il a enfin mis au jour diverses pièces, les unes de Pascal, les autres relatives à Pascal, qu'il a eu la patience de rechercher avec l'opiniâtreté qui était une de ses vertus.
Le gros de son butin, dira-t-on, se compose surtout de variantes. 11 en convient : il n'est pas assez grand seigneur pour dédaigner ce mérite obscur. 11 a jadis consumé ses nuits sur les variantes de Platon ; les vestiges épars d'un monu-
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ment de notre langue l'intéressaient au moins autant. Il a fait mieux : « J'ai, dit-iP, dressé une sorte d'inventaire des locutions les plus remarquables qui se rencontrent dans les fragments cités, comme ont fait plusieurs éditeurs des classiques grecs et latins. Si cet humble exemple était suivi pour un certain nombre de nos classiques', nous aurions enûn un dépôt fidèle du bon langage et le fondement nécessaire du dictionnaire historique de la langue française conûé à l'Académie. «
Mais il était en même temps érudit, critique, amateur de haute littérature et philosophe. Dans l'affaire du manuscrit autographe des Pensées, ce n'est d'abord que l'écrivain qui le préoccupe chez Pascal. Ce goût de la haute littérature n'est pas en lui une tendance passagère ; il y sacriGera tout à l'heure sa gloire de chef d'école. En attendant, il a une vengeance à tirer de Pascal. Pascal est son ennemi personnel, croirait-on. Il admire l'écrivain; il a des griefs terribles contre le métaphysicien et le moraliste. Il n'a pas vu d'une façon formelle que Pascal a entrepris son Apologie du Christianisme dans l'intention de faire échec à la philosophie de Descartes. L'hostilité qu'il a contre les opinions religieuses de Pascal le lui fait pressentir. Dans l'édition de 1843 de son rapport intitulé : Des Pensées de Pascal, il se contente de mettre Pascal en contradiction avec lui-môme. 11 observe que dans les Provinciales Pascal est le fauteur de l'esprit nouveau, de la Haison cartésienne, tandis que dans les Pensées il en est l'adversaire. « Aussi, dit-il, est-ce surtout aux Provinciales que le nom de Pascal demeure attaché ; c'est là, c'est du courage avec lequel il prit en main une cause bonne ou
1. Dît Pensées de Pascal, avant-propos de l'édition de 1843, p. xii.
2. La chose est en train de se faire; elle est même très avancée et on commence à abuser du procédé. 11 y a des variantes inutiles ou à peu près. D*autre part, le lecteur a besoin d*ôtre ménagé. Si on continue, le texte de nos grands écrivains ne sera bientôt plus qu'une sorte d'argument comme Cousin en a mis aux traités de Platon, qui servira de prétexte i une érudition désastreuse, car elle empêchera de lire le texte.
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mauvaise en soi, mais injustement opprimée; c'est dans la mâle conviction qu'il opposa à ce scepticisme déguisé qui s'appelait le Probabiiisme, c'est précisément de ce dogmatisme admirable du sens commun et de la vertu que Pascal tire sa popularité. » Sa popularité, oui ; son importance actuelle, non. Il est avéré qu'en dehors des polémistes qui s'exercent à la discussion et des écoliers qui y cherchent des modèles littéraires, on ne lit plus les Provinciales. Cousin afûrme que les Pensées, au contraire des Provinciales, n'eurent point d'éclat. Ce n'est vrai qu'en apparence. Elles eurent moins de retentissement immédiat, quoiqu'on en fit de nombreuses éditions, parce qu'elles ne s'adressaient point, comme les Provinciales, à des passions qui allumaient les contemporains. Elles ont paré depuis à ce désavantage par une vitalité intérieure qu'elles conservent et que les Provinciales n'ont plus. Une preuve ad hominem qu'on en pourrait donner à Victor Cousin est qu'il n'a pas pris la peine de s'occuper des Provinciales, et que les Pensées l'ont passionné durant plusieurs années. 11 objecte que les maîtres du langage et de l'opinion au xvu® siècle ne citent pas les Pensées, On a vu plus haut pourquoi cet argument est sans valeur. Les susdits maîtres du Langage et de l'Opinion sont dans la main du pouvoir quand ils sont laïcs, et dans la main de l'autorité ecclésiastique — ce sont eux qui la détiennent — quand ils sont d'Église. Or Pascal est en mauvaise odeur à Versailles comme à Rome. On se compromettrait à le citer, et on est trop bon courtisan. Il est vrai que dans la conversation Roileau n'hésite pas à le préférer aux Anciens, ni Bossuet à déclarer que b'il n'avait pas fait ses propres livres, il voudrait avoir fait les Ptvvinciales; — il ne dit pas les Pensées. — Il l'aurait dit si on le lui avait demandé.
Bref, Pascal écrivant les Provinciales est au sentiment de Cousin un homme de génie ; s'il l'est encore lorsqu'il écrit les Pensées, par contre il est presqu'un rent^^at. 11 a quitté les vraies doctrines de Port-Royal, qui sont des doctrines carte-
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siennes et rationalistes. Est-ce que la Logique de Port-Royal n'est pas cartésienne? Cousin l'analyse : elle condamne P^rrhon et Montaigne. Dans le Premier Discours, elle combat la maxime qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait été d'abord dans le sens — nihil est in intellectu quod non prius faerit in sensu ; — dans le Premier Chapitre de la première partie, elle défend Descartes contre Gassendi et contre Hobbes; la Quatrième partie (De la Méthode) est empruntée à Descartes presqu'en entier. On n'a pas seulement pris dans ses ouvrages imprimés, mais dans un traité manuscrit, rédigé en latin, publié plus tard dans les Opéra poslhuma ^ et traduit, j>our la première fois, dans l'édition que lui, Cousin, a faite des œuvres de Descartes. A la rigueur, la Logique ne représente qu'Arnauld, bien que Nicole y ait collaboré. Est-ce que Nicole n'a pas réuni dans un ouvrage spécial» ces preuves naturelles de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme que méprise Pascal? Est-ce qu'Arnauld ne commence pas sa carrière par une défense des Méditations de Descartes? Il défend môme Descartes contre Malebranche ®. Malebranche, lui aussi,