Amsterdam
2. Discours contenant en abrégé les preuves naturelles de Vexislenee de Dieu et de Vimmortalité de Vâme. Oui, Nicole a écrie ce discours, mais il n'y va que d'une jambe. « Je suis persuadé, dit-il, que les preuves naturelles ne laissent pas d*ètre solides et proportionnées à certains esprits ; elles ne sont pas à négliger. Il y en a d'abstraites et do métaphysiques comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. » Sont-ce là des paroles d'où Ton puisse inférer que Nicole est cartésien? Ce ton douteux se laisse entrevoir en particulier dans la manière dont il présente les preuves naturelles de l'existence de Dieu : (( Quelques efforts, dit-il, que fassent les Athées pour effacer rimpressioo que la vue de ce grand monde forme naturellement dans tous les hommes qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, il ne sauroit l'étouffer entièrement, tant elle a de racines fortes et profondes dans notre esprit... La Raison n'a qu'à suivre son instinct naturel pour se persuader qu'il y a un Dieu. ■
3. Dans le Traité des vraies et des fausses idées, Cologne, 1683. Goasin renvoie au chapitre xxiv du livre d'Arnauld. Arnauld y soutient, au nom des principes cartésiens, la clarté de la notion de l'àme, puis dans les chapitres xxv et XXVI, les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu, attaquées par Gassendi et con testées par Malebranche. En 1692, Arnauld reprend
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est cartésien ; Bossuet et Fénelon sont cartésiens ; Leibnitz est cartésien. Depuis Descartes jusqu'à nos jours, il n'y eut dans le monde philosophique, du moins en France, que deux hommes qui ne l'aient pas été. Ce sont Huet et Lamennais. Pascal est presque seul et il a commencé par être cartésien dans les Provinciales. La conclusion de Victor Cousin est que Pascal est un Jésuite déguisé. Bossuet et Fénelon sont hostiles à la maxime « péripatéticienne et jésuitique tant célébrée par Huet : il n'y a rien dans l'entendement qui n'y ait été introduit par la voie des sens, et contre cette autre maxime de la Compagnie que toute certitude se réduit à la simple probabilité ». Victor Cousin équivoque à plaisir. Le Probabilisme et la Métaphysique n'ont rien à faire ensemble. Le Probabilisme ne concerne que la Morale. Il est fondé sur le principe que dans chacun de nos actes il y a les circonstances à considérer, et que celles-ci en déterminent le caractère. C'est vrai des actes moraux, c'est vrai en politique. Les Casuistes et les hommes d'État sont d'accord ; l'expérience est d'accord avec
contre Huet {Traité de la foibleste de Vesprit humain) la défense de Descartes : « Je ne sais, dit-il, ce qu'on peut trouver de bon dans le livre de &1. Huet contre M. Descartes, si ce n*est le latin ; car je n*ai jamais vu de si chétif livre pour ce qui est de la justesse d*e9prit et de la solidité du raisonnement. C*est renverser la Religion que d'outrer le P)^rrhonismo autant qu'il fait, car la foi est fondée sur la Révélation, dont nous devons être assurés par la connoissance de certains faits. Il n'y a donc point de faits humains qui ne soient incertains, s'il n'y a rien sur quoi la foi puisse être appuyée. Or que peut tenir pour certain et pour évident celui qui soutient que cette proposition, je pensCf donc je suis, n'est pas évidente» et qui préfère les Sceptiques à M. Descartes, en ce que ce dernier, ayant commencé à douter de tout ce qui pou voit paroltre n'être pas tout à fait clair, a cessé de douter quand il en est venu à faire cette réflexion sur lui-même : cogito, ergo sum? au lieu, dit M. Huet, que les sceptiques ne sont point arrêtés là et qu'ils ont prétendu que cela éioit incertain et ponvoit être faux^ ce qui a été regardé par saint Augustin aussi bien que par M. Descartes comme la plus grande de toutes les absurdités; parce qu'il n'y a rien certainement dont nous puissions moins douter que de cela. Il y a cent autres égarements dans le livre de M. Huet ; mais celui-là est le plus grossier de tous. » {Lettres d'Amauld, t. III.) Huet est un disciple de Pascal ; son orthodoxie n*a d'ailleurs pas été soupçonnée.
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eux. La vérité est étrangère à cela. Le Probabilisme n'examine que les données de la volonté, tandis que la vérité est du ressort de l'intelligence.
A travers le décousu qui résulte de l'état d'imperfection dans lequel Pascal les a laissées, les Pe?î5êc5 continuent d'être le programme d'une philosophie qui est la philosophie de la vie, comme nous l'avons déjà observé, opposée à la philosophie de la nature qui subordonne l'homme au monde extérieur et fait de lui un esclave. Sous des noms différents, ces deux philosophies existent de temps immémorial et se partagent le domaine des consciences comme celui des intérêts. Cousin, rationaliste, éclectique, (ils de Descartes et père de l'état scientifique ou positiviste réclamé comme état naturel de l'homme par les écoles qui lui ont succédé, est revenu à son attaque dirigée contre les Pensées de Pascal dans la préface de la troisième édition ^ de son livre intitulé : Des Pensées de Pascal.
Quoi qu'il prétende, Pascal n'est pas sceptique; mais la certitude lui vient d'une autre source que celle d'où Cousin la fait dériver. Pascal, dans les Pensées, se propose de ruiner la Raison cartésienne : c'est le but poursuivi par les Pensées, A la Raison cartésienne ou empirique il substitue une faculté qui a une longue histoire aussi : c'est le sentiment ou faculté religieuse. Le Christianisme, dans la persuasion de Pascal, est fondé sur elle. La Raison de Descartes ne lui est pas seulement antipathique, elle lui est suspecte. Derrière elle il entrevoit Spinosa, puis le Nihilisme aux ^eux duquel le sentiment ou laculté religieuse est de l'atavisme, c'est-à-dire une puissance déchue , contemporaine de l'enfance de
1. Des Pensées de Pascal, 3^ édition. 1 vcl. in-8°. Paris, 1847. Ladraoge et Joubert.
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rhomme, condamnée à disparaître aujourd'hui que l'homme est parvenu à Tàge viril.
Voilà dans quel sens Cousin pose en principe que Pascal est sceptique. 11 avait découvert cette qualité de Pascal dans les Pensées dès 1829. 11 s'appuyait alors sur l'édition des Pensées donnée par Port-Royal, puis sur celle de Bossut. Le manuscrit autographe est encore plus explicite. On avait atténué la forme du Scepticisme de Pascal, parce qu'il était réellement effrayant. Comment! Pascal est un sceptique? Eh I oui. Le sceptique rejette toute autorité philosophique. Eh bien, Descartes aussi rejette toute autorité philosophique. Attendez : Descartes rejette l'autorité des noms propres; Pascal rejette l'autorité de la Raison ; il professe que toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine. C'est incroyable et il a l'audace d'ajouter : « Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. » N'est-ce pas une plaisanterie comme il y en a tant dans les Pravinciales? Ohl non, dit Cousin : c'est le résumé de ce qu'il pense de la philosophie cartésienne. Écoutez : — Il faut dire, en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai; mais de dire quelle ûgure et quel mouvement, et composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile et incertain et pénible. — C'était déjà l'avis de Sacy cité tout à l'heure, et sans doute Sacy tenait cela de Pascal. Les bras de Cousin lui tombent. Que répond-il? Rien. On lui demande des raisons ; il articule des noms propres; il crie Platon, Aristote, Descartes, Locke, Reid, Kant; il en appelle à l'amour-propre de quiconque se croit un philosophe : « Qui que vous soyiez qui aspirez à l'honneur d'être philosophe, c'est à vous, monsieur, que ce discours s'adresse. » N'est-ce pas scandaleux? Alors Cousin va au manuscrit autographe et lit : « Pyrrhonisme : le Pyrrhonisme est le vrai. » Cousin relève la tête d'un air plein d'angoisse ; ceux qui l'ont vu opérer * s'en souviennent. Il prononce : Entendez-vous? Puis il a recours à une nouvelle série de noms propres. Ceux qui arrivent cette fois ce sont Pythagore, Anaxagore, Zenon, Épicure, « et
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vous, ô Socrate, qui êtes mort pour la cause de la vérité et de Dieu ». Cousin lève les bras au ciel et au bout de cinq minutes de silence reprend : « Non, le seul sage, c'est P\rrhon. »
11 y a pis dans le manuscrit des Pensées. Cousin se penche dessus et lit : « Qu'est-ce que la pensée? Qu'elle est sotte ! Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile I » Sur ces dernières paroles, la voix manque à Cousin. Si on lui objecte : c'est un accès d'humeur. Ne serait-ce pas l'outrecuidance de la raison cartésienne qui lui aurait donné sur les nerfs? Au fait, il a un autre principe de certitude : c'est l'intérêt, le cœur, le sentiment, et c'est de ce principe que tout le monde a l'habitude de se servir, hors ceux qui professent dans une chaire. Encore feraient-ils bien d'y recourir une fois de temps en temps. Cousin est obligé d'en convenir, et, en effet, il lit dans le manuscrit : « Nous connoissons la vérité non seulement par la Raison, mais encore par le cœur : c'est de cette dernière sorte que nous connoissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnerment, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les Pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison. Cette impuissance ne conclut autre chose que la foiblesse de notre Raison, mais non pas l'inexactitude de toutes nos connoissances comme ils le prétendent , car la connoissance des premiers principes, comme il y a espace, temps, mouvement, nombre, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent, et c'est sur ces connoissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la Raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis, et la Raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit le double de l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude,
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quoique par différentes voies ; et il est aussi inutile et aussi ridicule que la Raison demande au cœur des preuves de ces premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il seroit ridicule que le cœur demandât à la Raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la Raison qui voudroit juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude comme s'il n'y avoit que la Raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions, au contraire, jamais besoin et que nous connussions toute chose par instinct et par sentiment, » 11 y a donc une certitude ; Pascal n'est donc pas sceptique. Cette certitude est celle de l'instinct, celle du cœur, celle du sentiment. C'est la certitude que l'on a toujours admise, celle du sens commun. Pascal, loin de la nier, la revendique, l'oppose à la certitude métaphysique de Descartes, celle qui ne se sent pas, procède du raisonnement, n'est accessible qu'à quelques-uns, qui ne s'entendent pas sur la valeur qu'elle a, ne sont pas d'accord entre eux et n'arrivent à convaincre personne qu'eux-mêmes, s'ils sont convaincus, ce qui est douteux. — Votre instrument ratiocinant, leur déclare Pascal, est une machine à disputer, un métier d'école qui répugne à la nature, une lueur vacillante, une lanterne à l'aide de laquelle vous plongez dans l'obscur, distinguez les ténèbres. — Cousin n'est pas content et on se l'explique. Il déclare qu'il adhère à cette théorie de la certitude, ce qui n'est pas vrai, car il n'y adhère que du bout des lèvres. C'est la ratiocina tion que Pascal méprise. Cousin n'ose pas le lui reprocher ouvertement. Il se borne à dire que Pascal n'a pas inventé cette doctrine de l'évidence par l'instinct, par le cœur, par le sentiment. « Elle court, dit-il, les rues. Elle est vulgaire chez les Platoniciens et chez les Cartésiens. Elle diffère un peu néanmoins du je peme^ donc je suis, de Descartes. Descartes raisonne, Pascal constate. » En vain Cousin l'accuse d'emboîter le pas à Platon et à Descartes, personne ne voudra le croire.
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— Mon Dieu ! dit Cousin , Pascal se moque de nous. Le premier venu sait que le raisonnement n'est pas la Raison ; il n'y a pas jusqu'à Molière qui ne l'ait dit :
Et le raisonnement en bannit la liaison.
11 fait une querelle de mots : — La Raison est la puissance naturelle de connaître. — « Non, répond Pascal, instinct et Raison, marque de deux natures. » Et ailleurs : « Le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît pas. n L'instinct de Pascal, Cousin l'appelle intuition. C'est le patrimoine du sens commun. Il y a d'autres sources de certitude : la déduction, l'induction. Pascal ne nie pas absolument que la déduction et l'induction ne vaillent quelque chose. 11 afûrme que ce quelque chose est peu, qu'il n'est pas sûr, que c'est de l'expérimentation, que l'impossibilité de s'y fier est ce qui lui fait croire à la faiblesse de la raison et contester « ces longues chaînes de vérités liées entre elles qu'on nomme les sciences humaines ». Toute la discussion se réduit à ceci : Pascal n'admet que la certitude de ce qu'on lui montre; Cousin admet la certitude de ce qu'on lui démontre. Cousin est de l'école des sophistes, Pascal de l'école de ceux qui méprisent la Sophistique. Le débat, du reste, s'étend beaucoup plus loin que de la Raison au raisonnement. Par « instinct et Raison, marque de deux natures », Pascal entend deur ordres de faits dont l'application à la Société crée deux civilisations différentes. L'instinct ou sentiment, ou cœur, comme on voudra, est la source de la foi, dont le régne social est la civilisation théologique, chrétienne ; au contraire, la Raison qui l'exclut, le proscrit, quand on l'applique à la Société, est le règne des intérêts, un état de choses dont la Société romaine de la décadence est le modèle et la société idéale rêvée par les Positivistes modernes, un autre modèle.
L'infériorité relative de Pascal, celle que Leibnitz lui reproche à juste litre, est de n'avoir étudié sufiSsamment ni
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Tbisloire ni la jurisprudence. Il n'en a pas eu le loisir. Les mathématiques d'abord et la mort ensuite l'en ont empêché.
Une intelligence comme la sienne, aidée de la puissance d'élocution qu'on lui connaît, si l'histoire de la décadence classique lui avait été familière, et encore mieux, si l'Orient bouddhique ne lui avait pas été inconnu, aurait pu joindre à la théorie des exemples qui l'eussent consacrée. Pyrrhon lui sert beaucoup et il le goûte, mais il ne soupçonne pas ce qu'a fait Pjrrhon. Quand on dit Pyrrhon, il convient de concevoir un état mental dont Pyrrhon n'est que le représentant. Aristote, qui n'est lui non plus qu'un chiffre, représente l'état mental opposé, le règne de la Raison dans le monde grécoromain. Pyrrhon a vaincu Aristote. Ce fut quand Aristote fut vaincu et Pyrrhon vainqueur que le Christianisme est venu. Pyrrhon lui a servi d'introducteur. Pascal n'en saitrien; mais, à tout hasard, il en sait gré à Pyrrhon : il le devine. Selon l'expression de Leibnitz : « Son génie suppléoit à tout. » Il a suppléé dans le cas actuel à la connaissance de la décadence romaine.
Ce génie éclate, au désespoir de Cousin, dans le court exposé que fait Pascal dans les Pensées de la doctrine pyrrhonienne : « Nous supposons, dit-il, que tous les hommes conçoivent de môme sorte, mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n'en avons aucune preuve. Je sais bien qu'on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mû ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idées ; mais cela n'est pas absolument convaincant de la dernière conviction, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative, puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences de suppositions différentes. Cela suffît pour embrouiller au moins la matière, non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure
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de ces choses. » Cîousin estime que Pascal est en contradiction avec ce qu'il vient d'avancer auparavant, c'est-à-dire qu'il y a une certitude. Il n'y a pas de contradiction. C'est le raisonnement qui est en défaut; ce n'est pas l'instinct et la certitude demeure, même sans la foi et la révélation. En effet Pascal reprend : « Les principales forces des P^ rrhoniens (je laisse les moindres) sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes, hors la Foi et la révélation. » Il s'agit des Pyrrhoniens du Christianisme, ceux de l'antiquité hellénique n'ayant pas les secours de la foi et de la Révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous. Ici Cousin triomphe un instant. Pascal, en effet, doute des données du sentiment. Il a la certitude, mais c'est de la Foi qu'il la tient : «Ce sentiment naturel, dit-il, de la certitude des premiers principes n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque, n'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant ou à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus que personne n'a d'assurance, hors la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous le faisons, on croit voir les espaces, les figures, les mouvements, on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé ; de sorte que la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu ou quoi qu'il nous en paroisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette autre partie de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil, un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir, comme on rêve souvent qu'on rêve, en faisant un songe sur l'autre ? Voilà les principales forces de part et d'autre ; je laisse les moindres, comme les discours qu'on fait contre les Pyrrhoniens, contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et les au-
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très choses semblables qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le moindre souffle des Pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres ; si on n'est pas assez persuadé, on le deviendra vite et peut-être trop. »
Comme dernière charge contre la certitude du sentiment, Pascal indique l'incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature, ce à quoi on n'a pas répondu depuis que le monde dure. Vous voyez bien qu'il est sceptique et jusqu'où il va, s'écrie Cousin. Eh bien, non. Il se propose uniquement de montrer la faiblesse de la Raison cartésienne. Qu'elle réponde si elle peut aux objections qu'il vient de lui présenter. Quant à lui, il est bien tranquille. « Je mets en fait, dit-il, qu'il n'y a jamais eu de Pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la Raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » La nature, demande Cousin, n'est donc pas impuissante? Non, c'est la Raison, c'est Cousin qui en porte les guêtres.
Il y a un point d'ailleurs que Cousin ne veut pas entendre et il y met de la mauvaise volonté. Quand Pascal, nous le répétons, s'écrie : « L'homme dira-t-il qu'il possède certainement la vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre et est forcé de lâcher prise? », il veut acculer l'homme à la révélation, lui en montrer la nécessité. Il poursuit son but qui est de persuader, comme dans une autre direction, il l'a fait dans les Provinciales. Il est apologiste; il l'a déclaré d'avance. 11 exagère un peu, comme un avocat qui plaide une cause et qui a en vue de persuader le juge. C'est une application des règles qu'il trace dans son morceau 5vr Part de persuader.
En réalité, Pascal, dans les Pensées, n'est pas sceptique au sens exact de l'expression. Il ne doute que de la Raison conçue à la façon cartésienne, c'est-à-dire comme machine à raisonner. C'est un instrument très imparfait selon Pascal,
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et la science qu'il sert à construire est un château de cartes qui s'écroule au moindre souffle de vent, qu'on essaye en vain de reconstruire au risque de le voir tomber de nouveau. Pascal ne dit nulle part, mais pense certainement que les systèmes des philosophes sont des poèmes spéciaux dont la Raison fait les frais ; c'est en quoi ils diffèrent des poèmes ordinaires où, au lieu de la Raison, on emploie l'imagination et les passions. Et les poèmes proprement dits sont plus amusants et d'une lecture plus facile.
Et puis si l'on veut se rendre compte des opinions de Pascal sur l'impuissance de la Raison et la difficulté d'atteindre la vérité par elle, il importe de ne pas perdre de vue qu'il est dominé par le terrible dogme de saint Paul et de saint Augustin, le dogme de la Grâce. 11 n'y a guère que de la Grâce dans le monde, c'est-à-dire de la volonté, de l'action. C'était aussi la pensée dominante de saint Thomas d'Âquin qui définit Dieu un acte pur, actus punis. S'il n'y a que de la volonté dans le monde, il n'y a rien qui dure, en d'autres termes pas de vérité, mais des formes changeantes, ce que la Scolastique appelait des êtres nominaux. Les idées se modifient peu ; il n'y a que la manière de les exprimer qui se renouvelle constamment.
La Grâce agit à travers le monde; elle fait et défait les êtres. L'homme n'a guère à s'occuper d'elle, sinon pour voir qu'elle est immense et que vis-à-vis d'elle il n'est qu'un insecte insigniûant. Dans notre vie infime, Pascal estime qu'il n'y a que de la coutume, qui est encore une façon de Grâce abaissée à notre petitesse. Les enfants reçoivent la coutume de leur père comme les animaux le goût de la chasse : <( Les pères, dit-il, craignent que l'amour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée?... J'ai bien peur que la nature ne soit elle-même une première coutume comme la coutume est une seconde nature. » Cela s'étend à n'importe quoi, même aux lois de la nature, qui sont des habitudes de la matière. Quelle part de vérité per-
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manente peut-il y avoir dans des habitudes qui varient ainsi ? Mais l'auteur des Pensées s'appesantit de préférence sur la part de vérité qu'il peut y avoir dans l'homme et dans la Société. Il énonce que la mode fait la Justice comme elle fait l'agrément : « Rien suivant la seule Raison n'est juste de soi. La Coutume fait toute l'équité par cela seul qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. » Il n'est pas sceptique. Il a au contraire soif de la vérité, de la certitude. Il en cherche partout et n'en trouve pas. Il n'en trouve pas dans les données de la Raison ; il n'en trouve pas dans ce qu'elle dit de Dieu ; il n'en trouve pas dans les institutions ; il n'en trouve pas dans les mœurs. Il en est réduit à accepter le témoignage de l'instinct, du cœur, du sentiment. Peuh I il s'en défie également : on prend ce qu'on a sous la main.
Ces vérités de tout ordre que Pascal conteste ont été prouvées par les philosophes selon Cousin. Eh! répond à Cousin Alexandre Vinet S « ils ont dû les prouver. Si leurs démonstrations sont admirables, cela signifie sans doute qu'ils y ont employé une grande puissance, qui suppose nécessairement une grande résistance. 11 a donc fallu les prouver, ces vérités, et les prouver à grands renforts d'arguments. Quelle humiliation I II a fallu prouver à l'homme, je dis à l'homme le plus érudit, le mieux organisé, qu'il ne s'était pas créé lui-môme et que la volonté, l'intelligence, la faculté d'aimer qu'il trouve en lui, attestent l'existence d'une intelligence, d'une volonté, d'un amour suprêmes I Quand ces choses-là ont besoin d'être prouvées, les prouve-t-on jamais bien? Je veux dire : les rend-on évidentes, actuelles? Et quelque forte que soit cette preuve, produit-elle jamais l'effet de nous rendre l'objet présent prochain et sensible ? Et s'il ne l'est pas, je veux dire : si elle ne nous met pas Dieu dans le cœur, ne trouverons-nous pas trop aisément dans les fascinations
1. Études sur Pctscal, chap. vu : Sur le Pyrrhonisme de Pascal et sur sa Religion Personnelle.
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d'une dialectique abstraite — car la dialectique a aussi ses fascinations — mille moyens de nous soustraire à cette vérité, ou, si vous le voulez, de nous la dérober à nous-mêmes? La logique n'est-elle jamais aux prises avec la logique et peut-on sûrement prévoir un terme à cette lutte si le bon sens du cœur n'intervient pas comme arbitre? Et le cœur a-t-il toujours du bon sens? Le cœur souvent ne fait-il pas défaut? n
L'éminent professeur de Lausanne ne laisse rien debout de l'accusation de Cousin. — Vous voulez établir, lui dit-4l, que Pascal était à la fois sceptique et altier, qu'il l'est à dessein, qu'il veut montrer qu'il n'y a pas de certitude hors de la foi, que son projet d'enfermer l'homme entre la foi et le doute absolu est un attentat commis au préjudice de la phi* losophie qui est indépendante de la foi, qui est en possession de la certitude. Vos arguments ne portent pas. D'abord, ils émanent d'hommes élevés à l'école du Christianisme, ensuite la foi à l'Évangile implique peu de foi à l'enseignement de la raison pure. — Les Anciens avaient la raison pure comme Cousin. On ne sache pas qu'ils en aient tiré des preuves de l'existence de Dieu. Ces preuves sont d'origine chrétienne : Cousin laïcise et Descartes laïcisait déjà. En définitive, Pascal n'est pas plus athée que sceptique; il n'est que persuadé de TinsutOsance de la Raison; il y supplée par la Foi. A-t-il cru par désespoir? La lecture des Pensées autorise à le supposer. On le lui reproche : « Un Christianisme qui a pris racine dans la douleur d'être athée n'est pas un Christianisme de bon aloi. » La Raison n'a pas eu de part à la conversion de Pascal. Non, évidemment, puisque c'est l'impuissance de la Raison à lui procurer la certitude qui l'a engagé à chercher la certitude ailleurs.
Aux yeux de Cousin, Pascal n'a môme pas de conviction chrétienne; Son Christianisme est un calcul d'intérêt. Il n'y a pas de preuve de l'existence de Dieu, mais l'homme est intéressé à ce qu'il y ait une Providence. Dieu est ou il n'est pas. Il y a autant de chance d'un côté que de l'autre. Parions
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qu'il est S'il arrive quil ne soit pas, « vous avez deux cboses à perdre, écrit Pascal, le vrai et le bien, et deux choses à dégager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère ». Jouons Dieu à croix ou pile; si par hasard Dieu existe, « il y a l'infini à gagner ». — C'est fort bien, dit son interlocuteur, mais (( n'y a-t-il pas moyen de voir le dessous du jeu »? — Le dessous du jeu, c'est l'Évangile. — Sans doute, dit encore son interiocuteur, « mais je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse? — Eh bien, prenez de l'eau bénite, faites dire des messes. Vous y gagnerez toujours ceci que vous serez tranquille. Cela vous apaisera ; à la longue cela vous abêtira* — Eh I dit l'autre, c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? « qu'avezvous à perdve? »
Il y a une difficulté : ce n'est pas Pascal qui parle ainsi ; il a la foi. Il discute avec quelqu'un qui ne l'a pas. Pascal lui offire la médication qu'on donne à un incurable. Cela ne le guérira pas; cela calmera ses douleurs. Où est là dedans la dévotiên conviUsive de Pascal qu'a découverte Cousin ? Pascal est de sang-froid. Le raisonnement de Pascal à l'incrédule est-il mauvais ? Non. « C'est un homme, dit Alexandre Vinet ^, que son cœur porte vers l'Évangile, qui ne peut s'emprôcher de voir dans l'Évangile le repos et la règle de sa vie, mais qui est arrêté sur le seuil et depuis longtemps par des doutes invincibles. C'est à cet homme que Pascal s'adresse et qifil dit, non pas de croire, mais d'agir comme s'il croyait, de vivre en chrétien avant de penser en chrétien. 11 semble lui dire : un élément de conviction vous échappe et n'est pas au pouvoir de votre raison qui évidemment est à bout et n'y entend plus rien. Entrez et vous verrez de dedans ce qm'on ne peut voir de dehors. Pratiquez le Christianisme et vous le connaîtrez. — Mais comment cela me mènera-t-il au Christia-