XVI INTRODUCTION
sujet de conversation. On lui annonce que la géométrie est, en général, l'art de tracer des figures jt«^ et d'établir les proportions que ces figures ont entre elles. Mais qu'il s'abstienne d'y penser jusqu'à nouvel ordre. Cela le distrairait de ses autres occupations. 11 y pense en secret malgré la défense qu'on lui en a faite. 11 en a évidemment quelques notions vagues. Peut-être un livre de géométrie lui est-il tombé sous la main. Dans tous les cas, il en a entendu causer à diverses reprises. L'ignorance absolue dans laquelle on le suppose est une version de famille à laquelle Descartes refusait d'ajouter foi. Toujours est-il qu'il ne connaît pas les termes en usage, s'il faut s'en rapporter à l'aventure éditée par M"* Périer.
Les jours de pluie, le jeune Pascal avait coutume déjouer dans une chambre où son père le surprit un jour en train d'examiner la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide, que la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits, et l'angle extérieur égal à la somme des deux angles intérieurs opposés^ Son père entre à Timproviste; les murs et le parquet sont couverts de figures géométriques. L'enfant, préoccupé de sa recherche, ne s'aperçoit pas de la présence de son père qui était muet de surprise. « On ne peut dire, écrit M*"* Périer, lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père, à cause de la défense expresse qu'il lui avoit faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisoit, il lui dit qu'il cherchoit telle chose qui étoit la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui Tavoit fait penser à chercher cela. 11 dit que c'étoit qu'il avoit trouvé telle autre chose, et sur cela, lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avoit faites; et enfin, en rétrogradant et s*expliquant toujours par les noms de ronds et de barres^ il en vint à ses définitions et à ses axiomes. Mon père fut si épouvanté
LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL. xvii
de la grandeur et de la puissance de ce génie, que, sans lui dire un mot, il le quitta et alla chez M. Le Pailleur, qui étoit son ami intime et qui étoit aussi fort savant : lorsquMl y fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur, voyant cela et voyant môme qu'il versoit quelques larmes, fut épouvanté à son tour et le pria de ne pas lui celer plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure pas d'affliction, mais de a joie. Vous savez les précautions que j'ai prises pour ôter tt à mon ûls la connoissance de la géométrie, de peur de le « détourner de ses autres études. Cependant voicy ce qu'il « a fait. ))
11 y a de la mise en scène dans ces tableaux de la jeunesse scientifique de Pascal. L'orgueil de famille n'en est pas l'unique mobile. Les sciences exactes n'étant point accessibles à tous, et leur possession étant considérée comme la marque d'une intelligence extraordinaire, on désirait les faire servir à la cause des idées religieuses. Port-Royal et la famille de Pascal travaillaient de concert dans ce but. Ce procédé a continué d'être employé au xviii* siècle. Chateaubriand ne l'a pas dédaigné. On connaît sa manière théâtrale : « Il y avoit un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avoit créé les mathématiques; qui, à seize ans, avoit fait le plus savant Traité des Coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l'entendement ; qui, à vingt-trois, démontra le phénomène de la pesanteur de l'air et détruisit une des grandes eiTeurs de l'ancienne physique; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant et tourna toutes ses pensées vers la Religion...; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut, en se privant de tout secours, un des plus bauts problèmes de géométrie et jeta au hasard sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de Thomme. I. b