Essais, livre II, chap. jlii
3. Préface de la 3* édition du rapport intitulé : Des Pensées de Pascal,
p. XXXII.
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, ccxlv
dition languissante subsiste à peine dans deux humbles congrégations vouées au service des enfants et des pauvres. Quelques frères de saint Antoine, quelques sœurs de sainte Marthe, voilà ce qui reste de ce grand peuple de Port-Royal, qui remplissait jadis les ordres religieux, les parlements, les universités, A Paris, dans un coin du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint-Marceau, trois ou quatre familles nourrissent un culte obscur pour ces illustres mémoires : on y parle entre soi avec respect et recueillement des vertus et des infortunes de la mère Angélique, de sa sœur et de sa nièce : on y prononce presqu'à voix basse les grands noms de M. Arnauld et de M. Pascal ; on fait en secret des vœux pour la bonne cause ; on déteste les Jésuites et surtout on en a peur. Chaque jour emporte quelques-unes de ces âmes qui ne se renouvellent plus. Port-Royal est tombé dans le domaine de l'histoire. Nous pouvons donc le juger avec respect, mais avec liberté. Et d'ailleurs, nous aussi nous avons appris à leur école à préférer la vérité à toutes choses, — sauf à des places — ; et puisqu'aujourd'hui on s'arme de ce grand nom pour attaquer ce qui nous est la vérité, et la première de toutes les vérités, à savoir le pouvoir légitime de la Raison et les droits de la philosophie *, c'est Port-Royal lui-môme qui, au besoin, nous animerait à le combattre. » Quel est donc le crime des Jansénistes ? Ils ont un Christianisme immodéré et intempérant; ils penchent au Calvinisme; ils exagèrent et faussent la double doctrine du péché originel et de la grâce. Le péché originel suppose que la nature humaine est corrompue. La nature humaine corrompue, ce sont la Raison et la Volonté qui sont viciées. La Raison ne voit plus le bien ; la Volonté ne peut plus l'accomplir. Cousin défend la doctrine catholique contre les Jansénistes. Elle soutient que la Raison est capable de voir le bien, que la volonté peut l'accomplir. Pascal, lui^ soutient le contraire : la Raison et la Volonté sont
1. Quels pourraient bien être les droits de la philosophie? C^était ea 18 i7 le droit de refuser la liberté d^enseignement à ses adversaires.
(xxLvi INTRODUCTION.
impuiseantes. Il faut qu'elles soient aidées par la Grâce. Cette conclusion est forcée. 11 croit à la Grâce parce qu'il est sceptique, et il est sceptique parce qu'il est janséniste. Il ne pouvait pas ne pas être sceptique, « par ce motif décisif qu'il est janséniste ». Notez que dans l'introduction de la première édition de son rapport. Cousin prétend que les Jansénistes sont Cartésiens. On a vu ses raisons et les citations qu'il donne à l'appui. Maintenant, qu'on consulte les Pensées, on y découvrira partout « les principes avoués et l'esprit de Port-Royal ». Quant à la philosophie, « elle ne redoute ni Pascal ni personne ». En attendant, elle est tombée au pouvoir des disciples d'Auguste Comte, elle végète dans l'arrièreboutique des pharmaciens et ce ne sont pas les souvenirs éclectiques laissés par Cousin qui l'en tireront.
Le livre des Pensées reste debout. Cousin n'a pu l'entamer. Personne depuis Cousin n'a osé entreprendre de l'attaquer en face. 11 est une de ces œuvres destinées à traverser les siècles et à entrer dans la tradition comme facteurs de l'esprit général. Au souffle qui l'anime, les Nihilistes d'aujourd'hui opposent une théorie désespérante. L'humanité, « engendrée un matin, à bord d'un vaisseau qu'elle n'a pas vu partir et qu'elle ne verra pas arriver, passagère agitée sur cette terre qu'elle ne dirige pas, n'a pas de loi qui la lie né- •cessairement au grand système extérieur. Qu'elle se remue À fond de cale ou sur le pont, qu'elle se précipite à la poope ou à la proue, cela ne change rien à la marche immuable. » Ce n'est que la traduction d'un mot des Pensées, que l'incertitude de l'origine de l'homme emporte celle de sa nature. 11 est évident qu'il est embarqué sur un navire qu'il n'a pas vu partir et qu'il ne verra peut-être pas arriver; il ne l'est pas du tout que son sort n'est pas lié « nécessairement au grand système extérieur ». On ne le lui fera pas croire; on ne le •désintéressera pas de la recherche des causes finales et tant que la question des causes finales le préoccupera, il se courbera sur les Pensées de Pascal.
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Ce n'est pas l'avis de Sainte-Beuve, qui n'est à ce sujet qu'un amateur, quoiqu'il soit un amateur perspicace. A l'en croire, le livre est mort; le fond n'intéresse plus; il n'est plus qu'un monument littéraire et philologique. On a démoli l'édifice dont on a replacé les pierres à moitié taillées dans leur désordre primitif, a Le livre, évidemment, dit-il ^ dans son état de décomposition et percé à jour comme il est, ne saurait plus avoir aucun effet d'édification sur le public. Comme œuvre apologétique, on peut dire qu'il a fait son temps. Il n'est plus qu'une preuve extraordinaire de l'àme et du génie de l'homme, un témoignage individuel de sa foi *.