‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 62 sur 97 · Port-Royal, t. UI, p. 415 de la 4* édition · texte numérisé non relu

Port-Royal, t. UI, p. 415 de la 4* édition

2. L'assertion de Sainte-Beuve que les Pensées de Pascal n*ont désormais plus de valeur apologétique ni de valeur d'édification a causé une vive émotion dans la Suisse française où, sous les auspices d'Alexandre Vinet, le nom et les écrits de Pascal avaient fait éclore une petite église dévouée à sa mémoire et cherchant en lui une sorte de guide spirituel. Sainte-Beuve, dans un appendice au t. ni de son Histoire de Port-Royal, sous le titre de : Encore un débat sur Pascal, résume la discussion soulevée par lui. Elle a été ouverte par M. Âstié dans son édition des Pensées de Pascal disposées suivant un plan nouveau*. M. Astié annonce que l'origine de son édition est due aux deux remarques de Sainte-Beuve que le livre des Pensées « était percé à Jour » et que comme œuvre apologétique « il avait fait son temps ». Il refusait de souscrire à la sentence. En cherchant le moyen de montrer par le fait qu*elle était injuste, M. Astié s^était souvenu d'un aperça où ISainte-Beuve explique, à propos de Tédition de M. Faugère, comment « chaque époque ainsi va refaisant une édition à son utage ; ce sont les aspects et comme les perspectives du même homme qui changent en «'éloignant. Il ne me parait pas du tout certain que l'édition actuelle, que nous proclamons la meilleure, soit la définitive. » M. Astié a voulu prouver qu*une autre disposition des matières pouvait rendre aux Pensées leur caractère édifiant. Sainte-Beuve lui était venu au secours. • Il est bien vrai, en effet, écrivait-il, que le jour où, soit machinalement, soit à la réflexion, l'aspect du monde n'oflrirait plus tant de mystère, n'inspirerait plus surtout aucun efi'roi ; où ce que Pascal appelle la perversité humaine ne semblerait plus que l'état naturel et nécessaire d'un fonds mobile et sensible ; où, par un renouvellement graduel et par un élargissement de ridée de moralité, Tactiviié des passions et leur satisfaction dans de certaines limites sembleraient assez légitimes; le Jour où le cœur humain se flatterait d'avoir comblé son abîme; où cette terre d'exil, déjà

• 2 vol. in-18. Paris et Lausanne. Bridel, 1857.

ccxLviu INTRODUCTION.

Pascal y gagne, mais son but y perd. » Est-ce vrai? Non. L'homme a besoin de connaître sa condition. Un besoin n'est peut-être pas une preuve que celle qu'il rêve est la sienne, mais c'est une preuve qu'il n'en quittera pas la recherche. Ce sera toujours l'apologue du compagnon d'Edwin, conseillant

riante et commode, le serait devenue au point de laisser oublier toute patrie d'au delà, et de paraître la demeure définitive, ce jour-là, Targomentation de Pascal aura fléchi. » Ces conditions ont rassuré M. Astié ; elles ne seront pas remplies demain ; Pascal a du champ devant lui. Le jour où ses Pensées auront vieilli, le Christianisme lui-même aura vieilli. L'argument qui s'applique aux Pensées s'applique aussi au Christianisme; si leur sort est commun, Pascal peut être tranquille. L'édition Astié, exécutée avec cette préoccupation, eut du retentissement dans le monde protestant de la Suisse française et même de France. M. Vuillemin en jugeait en ces termes (novembre 1857) dans la Revue chrétienne, dirigée par H. de Pressensé, aujourd'hui sénateur : « U nous semble, s'il était encore au milieu de nous, voir M. Vinet, l'interprète le plus intelligent et le plus sympathique qu'ait encore eu Pascal — cela ne faisait pas l'éloge de Sainte- Beuve qui cite sans sourciller — sourire à cette édition qu'il a inspirée et que M. Astié a consacrée à sa mémoire bénie. » « On m'a pris mon Pascal », disait-il en parlant de je ne sais laquelle des éditions qu'il a connues : « Pascal, dirait-il s'il avait celle-ci en main, mon Pascal m'a été rendn. »

D'autres critiques « plus jeunes et plus verts », observe Sainte-Beuve, n'abondèrent pas dans ce sens; M. Astié avait confisqué Pascal, ns estimaient qu'en effet les Pensées avaient fait leur temps. Tout au plus admettaient-ils que le tableau de la nature humaine par lequel ou\Tent les Pensées restait vivant. Sans doute, l'idée de la chute rend compte de quelques-uns des phénomènes du cœur humain ; elle est loin de les expliquer tous. Quant aux contradictions métaphysiques de la Raison, Hegel les explique aussi bien que Pascal. Les preuves historiques ont été mises à terre par l'exégèse actuelle et la science comparée des religions. Ainsi, contre M. Renan « les coups du grand athlète ne portent plus ».

Le grand athlète, s'il était là, se mettrait au niveau des preuves historiques, et peut-être M. Renan ferait-il une médiocre figure devant lui.

Toujours est-il que l'école de Vinet fut scandaUsée. M. Ernest Nafille répondit dans la Bibliothèque universelle (juillet 1858) par un article intitulé : C Apologie de Pascal a-t-elle vieilli? Devant la doctrine da péché et de la chute, les arguties de l'érudition ne sont qu'un atome. M. Ernest Naville pensait d'ailleurs qu'un « avantage marqué de la solution chrétienne, c'est de laisser au principe de l'univers le caractère auguste de sa parfaite unité, de ne pas faire remonter jusqu'à l'essence éternelle la source première de contradictions et de désordres qui restent imputables à la créature seulement ». I^ conclusion de M. Naville sur les Pensées est celle-ci: « Ces fragments so!it encore une source vive de pensées qui conduisent

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à son maître l'adoption du Christianisme qu'un missionnaire annonçait aux Saxons de la Grande-Bretagne : « Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois dans les jours d'hiver lorsque tu es assis à table avec tes capitaines

à la vérité, d'arguments qui ne vieiUissent pas... L*Âpologie de Pascal reste utile... Pascal D*a pas seulement fait un livre, il est lui-même une apologie vivante. H a soumis ce front glorieux au Joug de la foi; il a prosterné devant la croix de Jésus-Christ cette tête ceinte aux yeux des hommes d*une si brillante auréole. Ce fait aussi est un argument. H ne suffit pas à prouver que T Évangile soit vrai, il suffit à prouver que l'Évangile est respectable. »

M. Kdmond Schérer intervint à son tour dans la Nouvelle retme de ThéO' logie (jtiillet-août 1858). On aurait pu prévoir quel serait son avis : «L'Apologie de Pascal, écrit-il, est aujourd'hui nulle; elle a vieilli, vieilli tout entière, méthode et arguments. Ainsi que Ta dit M. Rambert, il n'en reste que la préface, c'est-à'dire le tableau de la nature humaine. Mais ce tableau n'est pas un moyen d'apologie, c'est une étude morale. Pascal a fait son temps comme apologiste, il n'est plus aujourd'hui qu'un des plus éloquents de nos moralistes. » Le Jugement de M. Schérer est plus hostile au Christianisme qu'aux Pensées, Les Pensées et le Christianisme ne s'en porteront pas plus mal. l\ y eut néanmoins de l'émoi parmi les orthodoxes de l'Église réformée qui s'étaient adjugé la gloire de Pascal. M. de Preesensé eut recours aux gémissements. « L'école critique, dit Sainte-Beuve avec quelque malice, faisait sentir son nerf à l'école sentimentale. » Pascal n'a pas plus à se soucier de l'une que de l'autre. H sourit au blàme comme à l'éloge. Il est également indifférent aux observations de M. Frédéric Chavannes qui, au nom de la théologie protestante, résumant dans le Lien (29 Janvier et 12 février 1859) les arguments produits de part et d'autre, faisait ressortir la parenté de Pascal et de Saint-Cyran avec Calvin et les réformés du xvi* siècle. Cette parenté est de celles qu'il y a toujours entre des gens qui agitent les mêmes questions et se meuvent dans le même océan de la théologie évangélique.

De cette prise d'armes, Sainte-Beuve ne consent à retenir qu'une chose : c'est que si dans l'Église catholique on tend à rejeter les Jansénistes comme hérétiques, dans l'Église réformée on les considère comme des cousins, sinon des frères. U y a sans doute quelque vérité dans cette remarque. Pascal y échappe. Le monde français, qui, en gros, a l'instinct catholique plutôt que l'instinct réformé, ne repousse point Pascal. Il le repousserait s'il ne sentait battre en lui un cœur qui bat à l'unisson du sien. Le génie littéraire de Pascal ne le sauverait pas. On a repoussé l'/nstitution chrétienne de Calvin que Bossu et appelle {Variations) le plus grand écrivain français du xvi' siècle; on ne repousse pas les Pensées qui subsiitent, n'en déplaise à M. Edmond Schérer qui est un écrivain réformé et non un écrivain français.

ccL INTRODUCTION.

et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tired'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour lui plein de douceur; il ne sent plus ni pluie ni orage; mais cet instant est rapide; l'oiseau fuit en un clin d'oeil et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre et sa durée d'un moment comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps est ténébreux et incommode pour nous. 11 nous tourmente par l'impossibilité de le connaître. Si donc la nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d'un peu certain, elle mérite que nous la suivions. »

C'est le caractère des Pensées de Pascal comme ce fut, il y a deux mille ans, le caractère du Christianisme. On ne détournera pas l'homme d'espérer, de tourner avec anxiété son regard du côté où il croit voir poindre une lumière ou une espérance. L'auteur des Pensées attire; Pascal, dit M. VinetS « est un homme touché de l'infortune de sa race , et s'il s'exagère son infortune — ce qui dans son point de vue n'est guère possible — ce n'est pas du moins k plaisir; il n'élargit la plaie que pour mieux la guérir. Cette humanité de la pensée et du cœur est peut-être ce que son livre a de plus caractéristique. C'est une compassion tendre et austère où on sent du respect et une sorte de piété envers l'homme. Ce respect, cette piété, reposent sur l'idée que l'homme est l'expression la plus intime de la pensée créatrice, l'émanation la plus directe de l'essence divine, et, à l'égard de la création, la clef de la voûte, qui tombe et qui s'écroule avec lui. » Aussi n'y a-t-il pas de jugement littéraire plus que de jugement doctrinal à formuler sur les Pensées, Elles ne sont point une œuvre de littérature. On n'en peut pas refaire la doctrine; on n'eij peut pas prévoir le style. La doctrine, ce sont des mor-

1. Études sur Pascal, ch. vi : Théologie du livre dn Pensées.

LA VIE ET LES OEUVRES DE PASCAL. ccu

ceanx de papier sur lesquels Pascal a jeté ses idées à la hâte et sans suite, sans qu'il soit permis d'apercevoir ce qu'il en voulait faire. On a entrepris de ranger ces matériaux, de deviner le secret de leur emploi. On n'est parvenu qu'à des suppositions plus ou moins plausibles. Ce qu'on prend pour une opinion qu'il a peut n'être qu'une objection qu'il se fait, un trait qu'il prête à ceux qu'il voulait combattre, un essai de pensée à remanier, à mesurer, un indice préparatoire, un souvenir propre à retrouver une piste, à lui rendre présents une imagination, un point de vue, un éclair qui aura traversé son intelligence. 11 en est de même de sa rédaction. Ce n'est qu'une pierre d'attente. Pascal est un maître consommé dans l'art d'écrire. Tout est original en lui, l'invention, la disposition, la mise en œuvre. Ce qu'il a laissé est incorrect, jeté comme au hasard; l'invention elle-même reste un mystère. Dans le recueil, il y a des morceaux qui n'ont aucun rapport avec le sujet, qui sont peut-être, comme on a vu, des ébauches faites chez M™" de Sablé ou au sortir de chez elle, des maximes dans le genre de celles de La Rochefoucauld; à deux pas, il y a de la rhétorique, puis de la critique. L'œuvre, dans son entier, est comme une prière à Dieu, h qui l'auteur demande de l'éclairer, non afin qu'il puisse éclairer autrui, mais afin d'être lui-même éclairé et convaincu, a 11 semble, dit M. Désiré Nisard S qu'on devrait trouver dans une prière quelque abandon , quelque enthousiasme, ime confiance qui ne pèse plus ses motifs et que l'homme qui prie n'ait plus rien à rechercher sur l'existence et les attributs de l'être auquel il adresse sa prière. Celle de Pascal n'a point ce caractère. C'est une argumentation passionnée dans laquelle un homme mortel raisonne avec Dieu. Du fond de l'humilité la plus absolue il lie sa cause à la bonté de Dieu par des rapports si invincibles qu'il rend évidentes les dispositions de la Providence divine à son égard ;

I. BistoirB de la littératt^e flrançaisê, U II, p. 195 de la 1'* édition

ccLii INTKODUCTION.

et, s'il m'est permis de me servir de mots si profanes, il l'enchatne dans ses propres attributs comme on enchaînerait un juge dans les devoirs et les responsabilités de sa charge... Mais ce n'est ni par l'enthousiasme du psalmiste, ni par l'imagination échauffée des ascètes que cette prière s'élève, c'est par des raisons qui se déduisent les unes des autres et se succèdent comme les degrés d'une échelle mystique. On sent qu'aucun échelon ne manquera sous les pieds de Pascal. Telle est la force de cette logique qu'elle vous engage invinciblement dans la situation de celui qui prie; on oublie l'écrivain sublime pour le chrétien convaincu, et si on résiste à le suivre, ce n'est pas sans une secrète inquiétude. Car qui peut estimer sa raison plus forte que celle dont Pascal fait le sacrifice à la foi? » Du reste, qu'il prie, qu'il raisonne ou qu'il constate un fait moral ou métaphysique, il n'enseigne pas, n'expose pas, ne sollicite ni la contradiction ni l'aveu de qui que ce soit. C'est lui qui parle et c'est à lui qu'il parle. De sorte que les Pensées ne sont pas un livre, mais une peinture de Pascal.

Une révolution s'est opérée depuis peu dans l'histoire littéraire. On ne demande plus guère aux écrivains ce qu'ils disent, mais ce qu'ils sont. On assiste à leur pensée comme à une féerie. Leurs ouvrages sont des salles de spectacle. On a tant vu passer d'idées à l'horizon qu'on n'en examine plus que l'attitude et la couleur. C'est la fin de l'autorité en matière pensante. L'extrême abondance a produit ce résultat. Il y a trop de livres :

Dans rOlympe farouche et sinistre des livres

La cendre, qui du Uvre est l*austère rosée, Leur arrive à ti'avers les astres tamisée.

(Victor Hcgo.)

Si les livres pullulefjt, les individualités ne sont pas communes. Ce sont elles qu'on admire. Elles sont comme des étoiles au firmament. L'homme s'admire en elles. Elles figu-

LK VIR ET LES OEUVRES DE PASCAL, ccliu

rent dans l'histoire les plus beaux échantillons de la race. Celle de Pascal est sans parallèle. C'estsurtoutce qui subsiste de son œuvre et la rendra durable. Ses ouvrages ne sont pour ainsi dire qu'un monument élevé à sa mémoire. 11 peut dire comme le psalmiste^ : Singularis ego sum; il a une cime élevée; il n'est pas de ceux qui lèchent la terre : inimici Del terram lingunt : les ennemis de Dieu lèchent la terre. Quand il professe que la grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous les grands de chair, il parle de la sienne. « Les grands génies, dit-il, ont leur empire » ; il a le sien et c'est un empire qu'une bataille ne renverse pas comme celui de Darius. Quand il dit encore que la grandeur de la Sagesse est en Dieu, il parle encore de lui. Il a cette grandeur-là aussi : elle « est invisible aux charnels » et même aux gens d'esprit. Tout le monde ne la voit pas. Quelques-uns de chaque génération la voient en lui. A la longue cela fait une gloire aussi répandue que les gloires vulgaires. 11 l'aurait méprisée si on la lui avait annoncée. Que lui importe? Mais il en a conscience. « Tous les corps, écrit-il, le ûrmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits, car il connaît tout cela et soi, et les corps rien. » 11 le sait et n'en est pas fier. Il aspire à plus haut que cette grandeur, car il ajoute : « Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. » Cela, c'est le Saint, qui est le Surnaturel, et c'est cette grandeur-là que Pascal possède. Sa misanthropie prétendue n'est que le culte du Saint. 11 ne hait pas les méchants, il s'en tient à l'écart. Ils sont nombreux du reste : c'est pourquoi il ne demande rien aux hommes ; il est sincère, fidèle ; il fait son devoir vis-à-vis d'eux et néanmoins s'en tient à distance. L'expérience lui a donné d'eux une mauvaise opinion. 11 leur souhaite de guérir. Ce sont les sentiments qu'on

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