‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 63 sur 97 · Psaume cxl · texte numérisé non relu

Psaume cxl

ccLiv INTRODUCTION.

De prête pas aux solitaires de l'Église primitive, mais qu'ils avaient en réalité. Il n'y a pas d'autre moyen d'expliquer leur résolution de vivre dans la retraite.

Pascal est bourru plutôt que misanthrope. Quoi qu'il en soit, sa misanthropie fait partie de son individualité.

Alexandre Vinet, recherchant les marques de l'individualité de Pascals entreprend d'opposer Tindividualité à l'individualisme. La distinction est chimérique. L'individualisme est une individualité de bas aloi, égoïste, envieuse, petite, antisociale, soit, mais une espèce du genre dont l'individualité est le nom commun. Chacun a son individualité, mais chacun n'a pas de l'individualité; ceci est plus vrai. On a ses défauts et ses qualités personnels ; on reçoit du dehors et on réagit contre le dehors. Il y a peu d'hommes qui soient tout à fait passifs. Chacun a donc son individualité. Avoir de l'individualité n'est pas la même chose; c'est en avoir à ua point qui frappe le regard d'autrui. Même alors, l'individualité est fréquente, a L'individualité, dit fort bien Vinet*, est la base de notre valeur propre ; car pour que nous soyons quelque chose, il faut d'abord que nous soyons, ou, en d'autres termes, que nos qualités soient à nous. Dans ce sens, l'individualité est rare ; et l'on n'exagère pas en disant que la plupart des hommes, au lieu d'habiter chez eux, vivent chez autrui et sont comme en loyer dans leurs opinions et dans leur morale, à plus ou moins long terme, mais cette différence n'est rien. L'intelligence et le développement de l'esprit ne sont pas des gages tout à fait assurés de l'individualité. Pascal ne la trouvait pas commune chez les écrivains : — Certains auteurs, dit-il, parlant de leurs ouvrages, disent : mon livre, mon commentaire, mon histoire. Us sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue et toujours un chez moi à la bouche. Ils feraient mieux de dire : notre livre, notre com-

1. Études sur Pascal, 3*^ édition, p. 305. 1 vol. in-12. Paris, Sandoz. Sans date.

*2. Loc, cit.

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL. cclv

mentaire, Dotre histoire, vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur. — Quant à Pascal, il a pignon sur rue et rien n'empêche qu'il ne dise Mes Pensées, Sa voix n'est pas un écho, ou si c'est un écho, c'est celui de la conscience^ J'entends de la conscience intellectuelle aussi bien que de la conscience morale. Tout esprit a probablement des idées à soi' ; mais tout esprit ne pénètre pas jusqu'à ses propres idées à travers ces couches successives formées des idées d'autrui ou de tout le monde, dont les nôtres sont toujours recouvertes à une certaine hauteur. 11 s'agit donc d'arriver jusqu'à soi-même. La sonde de cette espèce de puits artésien n'est ni la logique ni l'analyse qui peuvent bien, en certains sujets, nous conduire jusqu'à la vérité, mais non pas jusqu'à nous-mêmes. Cette sonde, à laquelle je ne cherche pas à donner un nom, est quelque chose de plus natif et de moins comphqué. C'est un certain courage d'esprit, peutêtre de caractère, qui ne distingue pas toujours les plus habiles ni les plus savants, et qui, pour ne pas conduire immédiatement à la vérité, n'en est pas moins un des plus précieux instruments de cette recherche, parce que, avant de cherdier et pour bien chercher, il faut d'abord avoir trouvé ce moi qui est l'agent de la recherche. Nous avons une grande d)iigation à ceux qui ont su démêler et reconnaître leur propre voix au milieu du mélange confus de tant de voix étrangères, où la nôtre se perd si facilement, jusqu'à nous devenir la plus étrangère de toutes. »

1. D*ane conscience qui est la sienne. Tout le monde en a une faite à sa taille.

% C'est peut-être ce qne Pascal a voulu faire entendre lorsqu'il a dit : — A mesure qu'on a plus d'esprit, on treuve qu'il y a plus d'hommes originaux; — c'est qu'avec de l'esprit on les oblige à l'être ou à se montrer ce qu'ils sont. Descartes avait déjà dit : — En la corruption de nos mœurs, il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce quMIs croient ; mais c'est aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mfifmes, car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de ceUe par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans Tautre. — Discours de la méthode, » Note d'Alexandre Vinot.

ccLvi INTRODUCTION.

Le soin de découvrir notre voix parmi les voix confuses qui se sont introduites dans la conscience, font corps avec elle et la contrefont, est, eu effet, la marque essentielle de l'individualité, ou, si l'on veut, de l'originalité. Elle est plus commune qu'on ne pense. Il y en a des échantillons partout. On n'y fait pas attention parce qu'ils manquent de relief et ont l'air de plants sauvages dépourvus de saveur et de tonalité. Ils n'ont pas été cultivés. Le défaut de culture les conserve. L'Arabe errant dans le désert, le pâtre des montagnes, le paysan fixé comme un végétal sur le coin de terre qui Ta vu naître, sont originaux, ont une individualité. Ils n'ont ni l'occasion ni le pouvoir de la manifester. Elle vit en eux à l'état instinctif; l'intempérie du dehors a mis sur elle une croûte qui l'empêche de s'épanouir; mais elle n'a été altérée par aucun élément étranger. C'est le danger de la culture. Elle développe cette vie intérieure ; mais elle y introduit des sucs de toute sorte qui, sous prétexte de la nourrir, et ils la nourrissent, en effet, lui font perdre sa sève native. Elle ressemble désormais à ces objets qui ont été manipulés quinze fois et ne sont plus que des produits artificiels.

L'éducation privée est à plusieurs égards un préservatif, bien qu'un préservatif incomplet. Elle permet d'échapper au moule dans lequel on broie les âmes soumises à l'éducation publique. Le permet-elle réellement? Pas d'une manière absolue. Les produits étrangers lui arrivent par la conversation, par les livres, par les mœurs que la Société impose à tous ses membres, quelque précaution qu'ils prennent en vue d'échapper à son action. Pascal reçut l'éducation privée; il fut élevé par son père. Il eut plus d'une contrainte à subir néanmoins. Le côté mathématique de son éducation est également à consulter. 11 lui forma la Raison et l'imagination. Les mathématiques donnent autant d'essor à l'imagination que leur rigueur donne de précision à la pensée. La spéculation morale lui fut interdite. L'incident ne fit qu'en aiguiser en lui le goût. Il se jeta plus tard dessus comme un homme qui

LA VÏK Eï LES (JEUVUES DE PASCAL, cclvii

eu a faim et soif et il appréciera très haut ce genre d'étude, a La Science des choses extérieures, écrit-il, ne me consolera pas de l'ignorance de la Morale aux temps d'afQiction; mais la Science des mœurs me consolera toujours de l'ignorance des Sciences extérieures. )>

Vinet, qui a scruté le caractère de Pascal, est persuadé que les mathématiques qui ont été toute la préoccupation de la jeunesse de Pascal ont préservé son individualité. Elles ne la lui ont pas donnée. Est-ce que l'École polytechnique en fournit une à ceux qui n'en ont pas? Les causes de l'individualité de Pascal sont inconnues. Ce fut la nature qui la lui octroya. Tout ce qu'on peut ajouter est qu'elle ne lui fut ravie par aucune circonstance extérieure. S'il y en avait une qui avait pu lui servir, ç'auraient été les livres de Saint-Cyran et l'étude du Christianisme. U s'en défend : <( On a beau dire, il faut avouer que la Religion chrétienne a quelque chose d'étonnant 1 C'est parce que vous y êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut; je me roidis contre par cette raison-là môme, de peur que cette prévention-là ne me suborne*. » U n'y a pas de danger qu'elle le suborne, mais elle le détache des choses reçues, de ce qu'on admet sans examen, du banal courant. Le Christianisme est par lui-môme une originalité. 11 n'y a jamais eu qu'une poignée de Chrétiens, selon Saint- Cyran. On est original par cela môme qu'on est chrétien, hors des appétits communs, des passions vulgaires, de ce qui subjugue la plupart des hommes, ne le fût -on que par la pensée. De plus, le Christianisme émancipe. L'expression de liberté chrétienne, familière aux hommes des temps apostoliques , n'est pas un vain mot. Elle délie des mœurs « de la chair ». U y a d'autres sources extérieures de l'individualité de Pascal. La première, sans contredit, est cette doctrine de la Grâce, en vertu de laquelle il n'y a point de lois dans la nature, mais un arbitraire pur, en d'autres termes,

i. Pmai0S, t. U, p. 2hl de l'édition Faugère.

ccLViii INTRODUCTION.

de la volonté, cette force intime et inconnue dont reïlei, dans le langage des païens, était la Fortune; la seconde est l'amour du vrai, une passion janséniste, dont Pascal avait fait la boussole de son àme. 11 croit ce qu'il estime être le vrai, quoi qu'il puisse lui en coûter. C'est encore une passion chrétienne, celle des martyrs. Elle n'a souci ni de la politique, ni de l'intérêt, ni de quoi que ce soit. Elle se consulte et suit l'impulsion qui sort de sa propre persuasion : « C'est, dit Pascal, le consentement de vous-même à vousmême et la voix constante de votre Raison et non des autres, qui doit vous faire croire. » Personne n'a eu plus de dédain de l'autorité. C'est l'application à la Morale des principes émis par lui dans son introduction au traité du Vide : De lautoriti en matière de philosophie, où il professe que le genre humain est comme un homme qui aurait vécu durant des milliers d'années, d'où il résulte que les Anciens sont des enfants, et les Modernes les véritables Anciens. L'amour du vrai devient chez lui l'originalité par excellence. Ce n'est pas un don qu'il ait par hasard; c'est un système: « 11 faut, dit-il, qu'on ne puisse dire d'un homme ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Ne quid nimt's, de peur qu'une qualité ne l'emporte et ne fasse baptiser. » Un homme qu'on peut baptiser ne s'appartient plus : il est un instrument au service de la qualité qui domine en lui. Ne déguisez rien, appelez les choses par leur nom : vous serez original. L'originalité de Pascal est une conviction de tous les jours; elle lui échappe à chaque instant. Il ne peut se contenir. Les Pensées sont remplies de cette violence à tout mettre sous son aspect naturel : « Masquer la nature et la déguiser : plus de rois, de papes, d'évêques, mais auguste monarque... point de Paris, capitale du royaume. » Il hait l'enflure, le sublime. «Ce n'est pas, dit-il, dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver et on s'en éloigne : il faut le plus sou-

LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, ceux

vent s'abaisser. » La passion du naturel et de la simplicité ne Tempéche pas de songer à Tart. Quand il trouve un adjectif qui peint et promet de faire image, il le note : — Vertu apèrilive d'une clef, attractive d'un croc... beauté d'omission, — S'il rencontre une forte maxime dans l'Écriture sainte, il la note encore : — Quand le fort armé possède son bien, ce qu'il possède est en paix^ — L'éloquence est d'être vrai; cette éloquence se moque de l'autre et cette éloquence est en môme temps de la Morale. Il en résume ainsi les règles : tt L'on écrit souvent des choses que l'on ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis. »

Il n'estime pas les poètes >, mais il est lui-même le poète de la vérité morale. Chez qui a-t-elle rencontré un accent

i. Saint Luc, XI, 2L

2. On lui attribue pourtant, quoique l'attribution soit incertaine, deux petites pièces de vers trouvées a Fontenay-le-Comte derrière deux tableaux dans une maison où il lit un court séjour :

Les plaiiire innocents ont choiti pour asilo Ce palais où l'art semble épuiser son pouToir. Si l'œil de tous cOtés est charmé de le voir, Le c<»ur à l'habiter goûte un plaisir tranquille.

On j voit dans mille canaux

PolAtrer de jeunes Naïades;

Les Dieux de la terre et des eaux

Y choisissent leurs promenades ;

Mais les maîtres de ces beaux lieux Nous y font oublier et la terre et les cieux.

De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse ,

Votre crayon m'a tracé le dessin :

J*aurois touIu suivre de votre main

La g àce et la délicatesse.

Mais pourquoi n'ai-je pu, poignant ces lUoux en l'a'r Pour rendre plus brillante une aimable di^esse. Lui donner vos traits et votre air 1

Lear origine supposée leur donne seule de Tintérèt. Il n'est pas moinst piquant de les trouver tracés à Tenvers de doux tableaux de la main d*un homme qui a écrit de la peinture : — Quelle vanité que la peinture qui nous fait admirer le portrait des choses dont nous n*admirons pas Tongioal!

ccLX INTRODUCTION.

plus énergique et plus communicatif? « Mais en général, dit Alexandre Vinet*, c'est Pascal lui-même qui est la poésie de son livre les Pensées, Ce qu'il y a d'emporté dans sa pensée, de souverain dans ses mépris, de tragique, oserons-nous dire, dans la position qu'il prend devant nous comme individu et comme homme, voilà la poésie de Pascal. Elle est là plutôt que dans sa pensée, où le comble de la vérité ne laisse pas de produire quelques-uns des effets de la poésie... la poésie* vit d'association d'idées au moyen desquelles elle modifie la vie assez profondément; or Pascal associait des idées selon des lois plus sévères et ne se prêtait pas volontiers à celles que l'imagination a instituées dans son royaume. Toutefois, il est toujours quelques points par où la passion communique avec l'imagination ; la passion ne peut pas éternellement se passer d'images, et c'est ainsi que, de temps en temps, entraînant Pascal dans le pays des figures, elle le fait poète. » Et quoi de plus poétique que son roseau pensant, ses rivières qui sont des chemins qui marchent et ce drame de rhomme dont la nature est incertaine parce que son origine est incertaine, qui fait toute la trame des Pensées?

Cependant, la marque la plus saisissante de l'individualité de Pascal, c'est la puissance. Il est impérieux, il a autorité. Tacite ni Shakespeare ne donnent l'idée de la domination qu'il exerce. Il prend son lecteur à la gorge ; il en gouverne la raison, la volonté, le cœur, l'imagination. Voltaire, qui l'appelle le vainqueur de tant d'esprits, est transporté d'indignation. IL se sert de sa supériorité « comme les Rois de leur puissance » ; on ne conçoit pas ce despote : « 11 ne fallait commencer que par avoir raison. » C'est par là qu'il commence et qu'il finit et c'est ce qui indigne Voltaire qui, n'ayant pas de quoi lui répondre, se met en colère. C'est qu'il a une passion violente. C'est par elle qu'il avait de l'autorité

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