‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 71 sur 97 · De la liberté de la presse y · texte numérisé non relu

De la liberté de la presse y

iO NOTICE SUR LES LETTRES

— arrôt du 6 juin 1660 — après avoir consulté la Faculté de théologie de Bordeaux qui avait déclaré l'ouvrage o exempt d'iiérésie j). Il est vrai que sur cet avis les professeurs de la Faculté de théologie de Bordeaux furent suspendus de leurs fouctions. Le Tellier et La Vrillière, passant à Bordeaux, avaient annoncé que le Roi allait faire juger le livre par des évéques et une commission de Théologiens. Les commissaires rendirent leur jugement le 7 septembre (1660). Ils attestaient « que les hérésies de Jansénius condamnées par TÉglise étoient soutenues et défendues tant dans les Lettres de Louis de Sfonlalte et dans les Notes ae William Wendrock que dans les Disquisilions adjointes de Paul Irénée (toujours Nicole) ; que cela étoit si manifeste que si quelqu'un le nioit, il falloit nécessairement ou qu'il n^eût pas lu ledit livre ou qu'il ne Teût pas entendu, ou, qui pis est, qu'il ne crût point hérétique ce qui avoit comme tel été condamné par les Souverains Pontifes, par l'Église gallicane et par la Sacrée Faculté de théologie de Paris; que la détraction et pétulance — malœdiccnliam et petulantiam — étoient tellement familières i ces trois auteurs, qu'à la réserve des Jansénistes, Ils ne pardonnoient à la condition de personne, non pas même au Souverain Pontife, au Roi, aux évéques et aux principaux ministres du Royaume, à la Sacrée Faculté de théologie de Paris ni aux ordres religieux, et que ledit livre étoit digne de la peine ordonnée de droit pour les libelles diffamatoires et livres hérétiques. » In arrôt du conseil ordonna la destruction de la traduction de Nicole comme en témoigne la pièce suivante : — Arrêt du conseil du 23 septembre 1660, portant qu'un livre intitulé : Lud, Montallii Litlerœ Provinciales, sera lacéré et brûlé, ensemble la sentence du lieutenant civil donnée en conséquence dudit arrêt et le procès-verbal de l'exécution, avec le jugement des prélats et docteurs qui ont examiné le livre. Paris, imprimerie du roij, i660, m- 40.

II y eut des difficultés. L'abbé Goujet, dans sa Vie de Nicole, soutient que Phélyppeaux (La Vrillière) aurait hésité à signer l'arrêt du 23 septembre. Ce n'est pas probable. Ce fut le procureur du Roi au Châtelet qui refusa de sceller avant que les formalités d'usage fussent remplies. L'affaire, déférée à Séguier, garde des sceaux, rencontra de nouveaux obstacles. Séguier,

ami des Jésuites et habitué à sévir contre les Jansénistes, craignait que la violence du procédé n'allât contre le but. Néanmoins, le 1*^'' octobre, il apposa le sceau sur une injonction du roi et de la reine mère. L'arrêt fut exécuté le 1/i, après une sentence exécutoire rendue le 8 par le lieutenant civil.

Ce qui démontre que la cause était gagnée devant le Public, c'est qu'on n'inquiéta pas les personnes. On faisait son devoir strictement au point de vue légal, sans se dissimuler ce que ce devoir avait d'impuissance effective. Proscrites à Rome et brûlées à Paris, les Provinciales n'en faisaient pas moins leur tour du monde. Le Pape, la Sorbonne, les évêques, l'Assemblée générale du Clergé de 1682, puis celle de 1700, avaient dû flétrir les livres des Casuistes dénoncés par Pascal, ce qui provoque la colère de De Maistre. Qu'on vienne lui vanter la piété, la vie austère des Jansénistes, a Tout ce rigorisme, dit-il *, ne peut être en général qu'une mascarade, l'orgueil qui se déguise de toutes les manières, môme en humilité. Toutes les sectes, pour faire illusion aux autres et surtout à elles-mêmes, ont besoin de rigorisme ; mais la véritable morale relâchée dans l'Église catholique, c'est la désobéissance. » De Maistre ne pardonne pas à Bossuet, sur la proposition duquel les Casuistes avaient été condamnés par l'Assemblée générale du Clergé en 1700. Bossuet s'était écrié : « Si, contre toute vraisemblance et par des considérations que je ne veux ni supposer ni admettre, l'Assemblée se refusoit à prononcer un jugement digne de l'Église gallicane, seul j'élèvcrois la voix dans un si pressant danger; seul je révèlerois à toute la terre une si honteuse prévarication; seul je publierois la censure de tant d'erreurs monstrueuses. » La condamnation avait été prononcée à l'unanimité. C'était la revanche de l'arrêt du 23 septembre 1660. Le rapprochement n'est pas imaginaire.

L'affaire des Provinciales et des Casuistes avait été ravivée inopinément en 1694 par le livre du père Daniel, intitulé : Enlretiens de Cléandre et d'Eudoxe sur les LeUres au Provincial, Les Jésuites, sur l'accueil fait à l'œuvre du père Daniel, avaient supprimé une partie de l'édition. Mais le père Daniel s'était ravisé en 1696 et avait remis l'ouvrage en circulation dès cette année.

1 De r Eglise gallicane, 1. 1", ch. xi.

n NOTICE SUR LES LETTRES

11 y en avait eu une vingtaine d'éditions coup sur coup ^ L'effet avait été de faire relire les Provinciales, Dans des lettres manuscrites de M. Vuillart à M. de Préfontaine, communiquées à Sainte-Beuve, on lit à la date du 26 janvier 1697 : « Quoiqu'il y ait une espèce de prescription après quarante ans, pour une réponse aux Lettres Provinciales, le père Daniel, jésuite, a publié de nouveau la sienne, qui avoit reçu peu d'accueil lorsqu'elle parut la première fois, il y a deux ou trois ans. II a tâché de la répandre à la petite cour d'Angleterre qui est à Saint-Germain. Le duc de Berwick l'a vue; et comme il a trouvé plus de sel dans les morceaux des Provinciales qui sont cités que dans ce que dit le jésuite pour les réfuter, il a voulu avoir les lettres entières. Elles lui ont tellement piqué le goût qu'il en a paru très friand. Il en a communiqué sa bonne opinion aux autres seigneurs et aux mylords qui en ont envoyé chercher diligemment à Paris. A peine nos libraires leur en ont-ils pu fournir assez d'exemplaires et assez tôt à leur gré. » Afin de pouvoir suivre Wendrock à l'étranger, le père Jouvency avait mis en latin l'œuvre du père Daniel. La traduction du père Jouvency fut mise à Vindex à Rome, ni plus ni moins que les Provinciales. A un de ses confrères qui le lui reprochait, le père Daniel répondit : « Vous savez mieux que moi, vous qui êtes sur les lieux, que de ce qu'un livre est mis à VJndice, il ne s'ensuit pas toujours qu'il contienne une mauvaise doctrine. II ne faut pour cela qu'avoir manqué à observer certaines rubriques que le Saint-Siège a autrefois sagement prescrites et qui ne sont point en usage en France. » Il se peut aussi que ce fût un moyen tenté en vue d'étouffer la question de la morale relâchée qui faisait toujours du bruit et allait attirer sur les Casuîstes la condamnation prononcée en 1700 par l'Assemblée générale du Clergé de France. Toujours est-il que l'œuvre du père Daniel suggéra à une zélée janséniste, du nom de M"" de Joncoux, l'idée de traduire en français les notes et dissertations dont Nicole avait accompagné sa traduction latiAe des Provinciales^. La guerre entre les

1. Dès 1697, il y en a une (Cologne, chez Pierre Marteau, à TArbrc-Scc, 1 vol. in-12) qui porte le chiffre de dixième.

2. Les Provinciales... avec les noies de Guillaume Wcndro^k traduites en françois sur la cinquième édition de 1679 (par Françoise Marguerite

ÉCRITES A UN PROVIiNCIAL. 13

Jansénistes et les Jésuites se poursuivait, et les Provinciales continuaient d'y servir d'aliment, ce qui devait durer jusqu'à la destruction des Jésuites, après quoi les Provinciales cessent d'alimenter la polémique religieuse. La traduction de M"" de Joncoux leur fut comme une renaissance. Vuillart écrit à M. de Préfontaine, le 15 octobre 1699 : t Vous aurez bientôt, monsieur, une excellente et très naturelle version françoise des notes de Wendrock en trois volumes in-12... C'est une nouvelle bombe qui tombe sur la Société. Ce qui est humiliant pour elle, c'est qu'on assure que c'est une nouvelle Dt'ibora qui porte ce coup aux ennemis du peuple de Dieu, et une personne du sexe étant, dit-on, l'auteur de cette version. Je lûclierai que cela parte mercredi prochain. J'ai lu hier la préface composée de ce qu'il y a de meilleur dans les trois préfaces de l'édition latine. Ce précieux élixir est un chef-d'œuvre et pour les choses et pour le style. » Le bon janséniste revient à la traduction de M"° de Joncoux dans une seconde lettre à M. de Préfontaine du 28 janvier 1700 : « Si Dieu vous amène ici à ce printemps, monsieur, il ne tiendra qu'à vous de ne pas vous en retourner dans votre solitude, sans avoir connu la Iraductice (sic) dont l'ouvrage vous fait tant de plaisir. Elle a Tcsprit solide et net, pénétrant et vif, agréable et naturel. Elle est simple et modeste, craint autant d'être connue qu'une autre de bien moindre talent le pourroit désirer. Elle a l'esprit fort cultivé par l'étude des belles-lettres et de la belle philosophie. Elle a le goût fin et le discernement juste. 11 n'y a que ses amis bien particuliers qui connoissent tout ce qu'elle vaut. Ce qui me revient et m'édifie, c'est sa piété. Elle en a beaucoup, et de celle surtout que l'on sent, môme avant qu'on l'apprenne, selon le beau mot de saint Cyprien, Quœ senlilur anlequam discitur, et qui est celle qu'on reçoit dans l'école du Saint-Esprit, ubi docel uncUo, Elle est fort disciple de cette incomparable mal tresse. Au reste, rien n'est plus uni et plus aisé que son air et toutes ses manières. Elle est franche et a toujours le cœur sur les lèvres. Elle aime bien ses amis et leur

de Joncoux), nouvelle édition augmentée do la vie de Pauteur, par M""' P6rier. Cologne (en Franco), chez Schouten, 1700. 2 vol. in-12. Il en existe plusieurs éditions à cette date dont celle en 3 vol. in-12, avec une lettre do Puléinarque à Eusèbe et une lettre d'un théologien \ Polémarque.

est très bonne amie, officieuse, généreuse au dernier point. Après tout cela, je ne puis vous cacher qu'elle est beaucoup des miennes ; et je la regarde comme une de mes plus précieuses acquisitions. » 11 ne tient à rien que ce ne soit une Mère de rÉglise.

Les Provinciales allument les passions religieuses comme au jour de leur apparition. C'est cela qui était à constater. Les Jésuites à la mer, les Provinciales y tombent avec eux, c'est-àdire qu'on ne les édite plus, qu'on ne les lit plus, que leur influence est finie et leur histoire terminée. Elles appartiennent désormais aux lettrés. Le spectacle inspire à Condorcet une réflexion amère et pleine de sens, ce qui est rare dans les notes qui émaillcnt son édition des Pensées. Il craint que « la destruction des Jésuites n'ait plus été l'ouvrage du Jansénisme que de la Raison. Peut-être le genre humain est-il condamné à être toujours esclave des préjugés, et ne fera-t-il que changer d'erreurs. Cela peut tenir à la prodigieuse inégalité des esprits, de laquelle il résulte nécessairement qu'il y aura toujours des opinions que la multitude adoptera sans les entendre. » L'achat donne titre au diamant, dit Montaigne. La haine des Jésuites, tant qu'ils furent là, avait fait des Provinciales un livre populaire. Il cessa de l'être dès qu'ils eurent disparu.

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