‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 72 sur 97 · DANS CHACUNE · texte numérisé non relu

DANS CHACUNE

L'avantage que l'Église a reçu de ces Lettres, qui ont paru SOUS le nom de Y Ami du Provincial^ m'a fait juger qu'il seroit utile de les ramasser en un corps pour les rendre plus durables et même plus fortes en les assemblant; parce qu'il est sans doute qu'elles se confirment et se soutiennent. C'est ce qui m'a porté à en faire imprimer ce Recueil, où j'ai joint aussi quelques autres pièces* qui y ont du rapporta Et afin que ceux qui voudront les voir soient avertis d'abord des sujets qui y sont traités , j'ai jugé à propos d'en donner ici l'éclaircissement en peu de paroles.

1. Préface placée en t6te du recueil factice des Provinciales, publié eu 1656, sous la rubrique de Cologne et reproduite par Tédition in-8** (1659). On la croit de Nicole.

2. L'expression « c'est ce qui m*a porté à en faire imprimer ce recueil » n'est que relativement vraie. La préface composée pour une réimpression in-i* de 1657 a été mise en tète d'un grand nombre d'exemplaires formés du recueil des premières impressions qui n'étaient pas encore écoulées.

3. Ces pièces, qui ont une pagination à part, ne sont pas toujours les mêmes. Quelquefois, ce sont les factums des Curés de Paris et de Rouen ; le plus souvent ce sont des extraits de censures prononcées contre les livres des Casuistes de la Compagnie de Jésu*:.

Les premières Lettres furent faites au commencement de l'année dernière (1656) au temps où la Seconde Lettre de M. Arnauld étoit examinée en Sorbonne, dans ces Assemblées où il se passoit tant de choses si extraordinaires, que tout le monde avoit envie et même intérêt d'entendre le sujet dont il s'agissoit en ces disputes. Mais comme l'obscurité des termes scolastiques, dont on les couvroit à dessein, n'en laissoit l'intelligence qu'aux Théologiens, les autres personnes, en étant exclues, demeuroient dans une curiosité inutile et dans Tétonnement de voir tant de préparations qui paroissoient à tout le monde , pour des questions qui ne paroissoient à personne. Ce fut alors que ces Lettres furent publiées, et qu'on eut la satisfaction d'y voir l'éclaircissement de toutes ces difficultés. On apprit par là qu'on examinoit deux questions ; Tune qui n'étoit que de fait et par conséquent facile à résoudre : l'autre, de foiy où consistoit toute la difficulté. Cette question de foi étoit de savoir si on devoit approuver ou condamner une proposition de M. Arnauld, qu'il avoit prise de deux Pères de l'Église, saint Augustin et saint Chrysostome. Tous les docteurs, de part et d'auti*e, demeuroient d'accord qu'elle étoit catholique dans les écrits de ces Pères ; mais les adversaires de M. Arnauld prétendoient qu'elle étoit hérétique dans la Lettre, et les défenseurs soutenoient, au contraire, qu'étant fidèlement rapportée, elle ne pouvoit être que catholique. Il s'agissoit donc de montrer cette différence que ses adversaires essayoient de faire voir; mais ses défenseurs détruisoient si puissamment cette prétendue diversité, que, pour le pouvoir condamner, il falloit leur ôter la liberté de répondre en restreignant leurs avis à une demi-heure que l'on régloit par une horloge de sable. Ce fut ce manque de liberté qui les obligea de quit*

ter TAssemblée et de protester de nullité de tout ce qui s'v feroit.

Cependant les adversaires de M. Arnauld, étant restés seuls en Sorbonne, dirent tout ce qu'ils voulurent et s'étendirent particulièrement sur trois points touchant la Grâce, qui sont expliqués dans ces Lettres.

Le premier, qui fut sur ce qu'ils appellent Pouvoir prochain^ est expliqué dans la première.

Le second, qui est sur la Grâce suffisante^ est ti*aité dans la seconde.

Le dernier, qui est sur ce qu'ils nomment Grâce aC' tuelle, est éclairci dans la quatrième.

Et la troisième, qui fut faite incontinent après la Censure, fait voir la parfaite conformité de la proposition de M. Arnauld avec celle des saints Pères, qui est telle que les docteurs qui l'ont censurée n'y ont pu remarquer aucune différence. Aussi ces quatre Lettres expliquèrent toute cette matière par le récit de quelques conférences que l'auteur rapporte qu'il a eues avec divers docteurs.

11 y représente une personne peu instruite de ces différends, comme le sont ordinairement les gens du monde dans l'état desquels il se met et se fait éclaircir de ces questions insensiblement par ces docteurs qu'il consulte, en leur proposant ses doutes et recevant leurs réponses, avec tant de clarté et de naïveté que les moins intelligents entendirent ce qui sembloit n'être réservé qu'aux plus habiles.

Dans les six Lettres suivantes, qui sont les 5, 6, 7, 8, 9, 10, il explique toute la Morale des Jésuites, par le récit de quelques entretiens entre lui et l'un de leurs Casuistes, où il représente encore une personne du monde qui se fait instruire et qui, apprenant des maximes tout à Mi étranges.

s*en étonne et, n'osant pas néanmoins faire paroître Thorreur qu'il en conçoit, les écoute avec toute la modération qu'on peut garder. Sur quoi, ce père, le jugeant susceptible de ses principes, les lui découvre naïvement. Ce n est pas qu'il ne le voie souvent surpris; mais conmie il croit que cet étonnement ne vient que de ce que ces maximes lui sont nouvelles, il ne laisse pas de continuer, et ne se met en peine que de le rassurer par les meilleures raisons dont leurs plus grands auteurs les ont appuyées.

Par ce moyen, la vraisemblance qu'il est nécessaire de garder dans les dialogues est ici toujours observée ; car ce père est un bon homme, comme ils en ont plusieurs parmi eux, qui haïroit la malice de sa Compagnie s'il en avoit connoissance, mais qui ne pense pas seulement à s'en défier, tant il est rempli de respect pour ses Auteurs, dont il reçoit toutes les opinions comme saintes ; aussi il s'attache exactement à ne rien dire qui ne soit pris de leurs ouvrages, dont il cite toujours les propres termes, pour confirmer tout ce qu'il avance ; mais se croyant assez fort, quand il les a pour garants, il ne craint point de publier ce qu'ils ont enseigné. Sur cette assurance, il expose toute leur Morale comme la meilleure chose du monde et la plus facile pour sauver un grand nombre d'àmes , sans s'apercevoir que ce qu'ils ont donné comme une conduite chrétienne et prudente pour soutenir la foiblesse des fidèles n'est autre chose qu'un relâchement politique et flatteur pour s'accommoder aux passions déréglées des hommes. Voilà le caractère de ce père, et celui qui l'écoute, ne voulant ni le choquer ni consentir à sa doctrine, la reçoit avec une raillerie ambiguë, qui découvriroit assez son esprit à une personne moins prévenue que le Casuiste, qui étant pleinement persuadé que cette Morale est véritablement

celle de l'Église, parce qu'elle est celle de sa Société, s'imagine aisément qu'un autre le croit de même.

Ce style est continué de part et d'autre jusqu'à de certains points essentiels, où celui qui les entend a peine à retenir l'indignation qu'excite une profanation si insupportable qu'ils ont faite de la Religion. Il se retient néanmoins pour apprendre tout; mais enfin, le père venant à déclarer leurs derniers excès pour lesquels ils ont retranché de la Morale chrétienne la nécessité d'aimer Dieu, qui en est la fin, en établissant qu'il suffit qu'on ne le haïsse pas, il s'emporte là-dessus et, rompant avec ce Jésuite, finit cette sorte d'entretien avec la Dixième Lettre.

On voit par là combien il est avantageux que cette matière soit traitée par dialogues, puisque celai a donné lieu à celui qui a fait ces Lettres d'y découvrir non seulement les maximes des Jésuites, mais encore la manière fine et adroite dont ils l'insinuent dans le monde, ce qui paroît par les palliations que ce père rapporte de leurs auteurs les plus célèbres , au travers desquelles on ne voit que trop clairement les desseins qu'ils ont eus dans Vétiiblissement de leur Morale.

On y connoît que l'objet principal des Jésuites n'est pas proprement de corrompre les mœurs des Chrétiens ni aussi de les réfonner, mais de s'attirer tout le monde par une conduite accommodante. Qu'ainsi, comme il y a des personnes de toutes sortes d'humeurs , ils ont été obligés d'avoii' des maximes de toute façon pour les satisfaire ; et, parce qu'ils ont été obligés par là d'avoir des opinions contraires les unes aux autres pour contenter tant d'humeurs contraires, il a fallu qu'ils aient changé la véritable règle des mœurs, qui est l'Évangile et la Tradition, parce qu'elle conserve partout un même esprit; et qu'ils y en aient sub-

stitué une autre qui fût souple, diverse, maniable à tout sens et capable de toutes sortes de formes, et c'est ce qu'ils appellent la Doctrine de la Probabilité.

Cette doctrine consiste en ce point qu'une opinion peut être suivie en sûreté de conscience, lorsqu'elle est soutenue par quatre docteurs graves, ou par trois, ou par deux, ou même par un seul, et qu'un docteur étant consulté peut donner un conseil tenu pour probable par d'autres, encore qu'il croie certainement qu'il soit faux ; quamvis ipse doctor hujus modi sententiam spéculative faisant et se sibi certo persuadeat, comme dit Layman, jésuite, et qu'ainsi, pouvant conseiller les deux opinions opposées, il agira prudemment de donner celle qui sera la plus agréable à celui qui le consulte, si hœc illi favorabilior seu exopta" tior sit ^

Cette corruption, qui est le fondement de toutes les autres, est expliquée dans la Cinquième^ dans la Sixième et aussi dans la TreizièmCy où on voit manifestement que c'est de cette source que sont sortis tous leurs égarements, et qu'elle en peut produire une infinité d'autres, puisque l'esprit de l'homme est capable de former une infinité d'opinions nouvelles et monstrueuses, et que, selon cette pernicieuse règle, la fantaisie de ces docteurs qui les inventent suffit pour les rendre sûres en conscience. Aussi c'est de là que sont procédées les incroyables licences qu'ils ont données aux personnes de toutes sortes de conditions, prêtres, religieux, bénéficiers, gentilshommes, domestiques , gens d'affaires et de commerce, magistrats, riches, pauvres, usuriers, banqueroutiers, larrons, femm^

1. Si Nicole, à supposer quUl soit l'auteur de la préface, n*élait pas si étranger à la Jurisprudence, il ne trouverait pas étrange cette doctrine que les Casuistes ont empruntée au Droit romain.

perdues, et même jusqu'aux sorciers, comme il se voit dans ces Six Lettres : car on trouve leurs relâchements sur l'Aumône, la Simonie et les Larcins domestiques dans la Sixième.

Leurs permissions de tuer pour toutes sojtes d'offenses contre la vie, l'honneur et le bien, dans \h Septième '^

Leurs dispenses de restitutions dans la Huitième;

Leurs facilités de se sauver sans peine et parmi les douceurs et les commodités de la vie, dans la Neuvième;

Et enfin la Dixième^ qui finit, comme j'ai déjà dit, par la dispense de l'amour de Dieu, explique, dès l'entrée, les adoucissements qu'ils ont apportés à la Confession, qui sont tels, que les péchés qu'ils n'ont pu excuser sont si aisés à effacer par leurs nouvelles méthodes, que, comme ils le disent eux-mêmes, les crimes s'expient aujourd'hui plus allègrement qu'ils ne se commettent.

Les Jésuites voyant le tort que ces Lettres leur faisoient de tous côtés, et que le silence l'augmentoit, se crurent obligés de répondre ; mais c'est à quoi ils se trouvèrent infiniment embarrassés, car il n'y a que deux questions à faire sur ce sujet. L'une, savoir si leurs Casuistes ont enseigné ces opinions, et c'est une vérité de fait qui ne peut être désavouée; l'autre, savoir si ces opinions ne sont pas impies et insoutenables, et c'est ce qui ne peut être révoqué en doute, tant ces égarements sont grossiers. Ainsi ils travaillèrent sans fruit et avec si peu de succès, qu'ils ont laissé toutes leure entreprises imparfaites : car ils firent d'abord un écrit qu'ils appelèrent Première Béponse^ mais il n'y en eut point de seconde. Ils produisirent de même la Première et la Seconde Lettre à Philarque sans que la troisième ait suivi. Ils commencèrent depuis un plus long ouvrage qu'ils appelèrent Impostures^ dont ils promirent

quatre parties; mais après en avoir produit la première et quelque chose de la seconde, ils en sont demeurés là. Et enfin le père Annat étant venu le dernier au secours de ces Pères, a fait paroître son dernier livre qu'il appelle la Bonne foi des Jansénistes^ qui n'est qu'une redite, et qui est sans doute la plus foible de toutes leurs productions : de sorte qu'il a été bien facile à l'autem* de ces Lettres de se défendre, et c'est ce qu'il fait sur les principaux points dans les Lettres dont il me reste à parler.

Il répond dans la Onzième au reproche qu'ils lui font d'avoir usé de quelques railleries dans ses Lettres : ce qui est le plus injuste du monde, car ce sont leurs propres passages qui en sont la matière, et qui sont, en effet, le plus souvent si ridicules et si extravagants qu ils ne doivent se prendre qu'à eux-mêmes de la risée qu'ils causent. On en jugera en les voyant; outre que TAuteur ne pouvoit prendre une meilleure voie pour continuer cette conversation et témoigner en même temps l'éloignement qu'il en avoit, qu'en tournant en raillerie ce qu'il y avoit de ridicule dans ces maximes, et en remettant à un autre temps d'en confondre sérieusement l'impiété; en sorte, néanmoins, qu'il marquoit assez dès lors à ceux qui ont un peu d'intelligence l'aversion qu'il en avoit, et qu'il devoit faire paroitre en son lieu. C'étoit donc, sans doute, la manière la plus naturelle, et dont il fait voir qu'il a usé selon toutes les règles que les Pères de TÉglise ont données pour ne blesser ni la Religion ni la Charité par les railleries. Il vient ensuite dans les 12, 13, 14 aux reproches qu'ils lui ont voulu faire de n'avoir pas fidèlement rapporté les passages de leurs auteurs. Sur quoi il donne premièrement les preuves de la fidélité exacte de ses citations, et prenant de là occasion de traiter de nouveau les matières sur les-

quelles ils Tavoient accusé d'imposture, il leur reproche leur opiniâtreté à les soutenir et opposant les maximes de l'Église à leurs égarements sur la Simonie, sur l'Aumône, sur l'Homicide et le reste, et particulièrement sur ce qui regarde la Doctrine de la Probabilité, il les confond si puissamment que s'ils s'étoient plaints de sa raillerie, ils ont eu bien plus de sujet de se plaindre de son sérieux.

Mais après avoir montré leur mauvaise foi dans ces calomnies particulières, dont ils avoient voulu le noircir, il en découvre la source et le principe général dans la Quinzième ^ où il produit la maxime la plus surprenante de toute leur Politique, qui est que, selon leur Théologie, ils pensent pouvoir sans crime calomnier ceux dont ils se croient injustement attaqués et leur imputer des crimes qu'ils savent être faux, afin de leur ôter toute créance : ce qu'on auroit peine à s'imaginer si l'on n'en avoit vu les preuves dans cette Lettre par le grand nombre de leurs auteurs et même de leurs Universités entières, qui le confirment si puissamment, que c'est aujourd'hui le plus autorisé et le plus ferme de leurs principes ; ce qui a fait dire à Caramuel, un de leurs meilleurs amis : que cette opinion est soutenue par tant de Casuistes^ que si elle n'étoit pro* bable et sûre en conscience, à peine y en auroit-il aucune qui le fût en toute la Théologie. Aussi dans la réponse qu'ils ont faite à la Quinzième qui ne leur reproche presque que ce seul point, ils n'ont osé le désavouer, non plus qu'aucun des passages de leurs auteurs qu'il a rapportés dans cette Lettre pour prouver qu'ils le soutiennent. Il est vrai qu'il l'avoit montré d'une manière qui leur ôtoit tout moyen do s'en défendre, car il fait voir non seulement qu'ils l'enseignent publiquement dans leurs livres, mais encore qu'ils le pratiquent ouvertement dans leur conduite.

11 en rapporte plusieurs exemples insignes dans cette Quin" zièmey et c'est ce qu'il continue dans la SeizièmCy à laquelle ils n'ont point du tout reparti.

J'estime qu'après avoir vu cette maxime si constamment établie, on ne trouvera pas étrange qu'ils l'aient mise en usage contre l'Auteur des Lettres, puisqu'il leur importoit si fort de rendre sa fidélité suspecte, et que leur conscience qui pouvoit seule les en retenir s'accorde doucement avec la calomnie, par cette doctrine qui l'exempte de tout crime. Mais autant qu'il leur a été facile par ce principe de le calomnier sans scrupule, autant il lui a été facile par la force de la vérité de se laver de ces vains reproches d'imposture, et de cette autre accusation continuelle d'hérésie qu'ils lui font dans tous leurs écrits, et, entre autres, le père Annat dans sa Bonne foi. A quoi il répond par la Dix-septième, où il fait voir non seulement qu'il n'est pas hérétique, mais que même il n'y a pas d'Hérétiques dans l'Église, et que le différend que les Jésuites ont avec leurs adversaires sur le sujet des Cinq Propositions condamnées par le pape Innocent X, qui sert de prétexte à tontes leurs accusations, n'est autre chose qu'une question de fait touchant le sens de Jansénius, qui ne peut en aucune sorte être matière d'hérésie. C'est ce qu'il démêle si nettement et qu'il prouve si fortement, que ceux qui voudront s'en instruire y apprendront tout l'état de cette dispute qui fait aujourd'hui tant de bruit, et que les Jésuites déguisent si fort, qu'on sera surpris de voir combien on est éloigné de l'entendre, quand on ne la sait que par leurs entretiens, leurs livres ou leurs sermons. Aussi le père Annat, se voyant si solidement réfuté, entreprit de soutenir la cause de sa Compagnie, en répondant à cette Dix-septième Lettre. Mais cela n'a servi qu'à donner un nouveau jour à ce dif-

férend, par la Dix-huitième y qui fait voir que ce Jésuite, étant pressé de montrer en quoi consiste Thèrôsie qu'ils imputent à leurs adversaires, il ne Ta pu mettre que dans une erreur que tous les Catholiques détestent, et qui n*est soutenue que par les seuls Calvinistes. De sorte qu'il y a sujet de louer Dieu de voir l'Église délivrée de l'appréhension qu'on lui vouloit donner d'une nouvelle hérésie, puisqu'il ne se trouve personne dans sa Communion qui ne condamne les dogmes qu'il faudroit soutenir selon les Jésuites mêmes, pour être du nombre de ces prétendus nouveaux hérétiques.

Voilà les principales matières qui sont traitées dans ces Lettres qui ont été appelées Provinciales^ parce que les premières ayant été adressées, sans aucun nom, à une personne de la campagne, l'imprimeur les publia sous ce titre : Lettres écrites à un Provincial par un de ses amis.

Je voudrois bien pouvoir dire maintenant quelque chose de celui duquel nous les tenons, mais le peu do connoissance qu'on * en a, en ôte le moyen ; car on ne sait de lui que ce qu'il en a voulu dire. Il s'est fait connoître depuis par le nom de Louis de Montalte. Tout ce qu'on sait de lui est qu'il a déclaré plusieurs fois qu'il n'est ni prêtre ni docteur. Les Jésuites ont amplifié cette déclaration, car ils font comme s'il avoit dit qu'il n'est pas théologien, ce que je n'ai trouvé en aucun endroit de ses Lettres. Mais il ne faut que les voir pour juger de ce qu'il sait en la véritable Théologie et pour connoître en même temps, par la manière ferme et généreuse dont il combat les erreurs d'un corps aussi puissant qu'est la Compagnie des Jésuites, quel

1. On, c'est-à-dire Nicole, ne connaît pas du tout Pascal, quoiqu'i. en soit pour ainsi dire le secrétaire et lui ait fourni la plupart des notes ont servi à faire les Provinciales,

est son zèle pour la Religion. Enfin sa fidélité paroîtra de même à tout le monde quand on voudra vérifier sur les Casuistes la vérité de ses cilations. Il me semble que rien ne montre mieux sa sincérité que ce qu'il a ajouté à la fin de la Seizième Lettre pour rétracter un mot qu'il avoit mis dans la Quinzième^ touchant une personne qu'il avoit accusée, sur un bruit commun et sans la nommer, d'être Auteur de quelques réponses qu'on avoit faites à ses Lettres. Cette peine qu'il témoigne de ressentir pour une faute si légère, et qui Ta porté à en faire un désaveu public, fait assez voir combien il seroit incapable de supporter le reproche de sa conscience s'il avoit imputé faussement à des Religieux des impiétés si étranges, et combien il seroit prêt à le reconnoltre sincèrement. Aussi il en est tellement éloigné qu'il n'a pas même rapporté contre eux tout ce qu'il auroitpu faire. Car il les a épargnés en des points si essentiels et si importants, que tous ceux qui ont l'entière connoissance de leurs maximes ont estimé et aimé sa retenue ; et il a cité si exactement tous les passages qu'il allègue, qu'il paroît bien qu'il ne désire autre chose sinon qu'on les aille chercher dans les Originaux mêmes. Ceux qui en voudront prendre la peine, y trouveront, plus que dans les Lettres, comme ont fait les Curés de Paris et de Rouen. Car aussitôt que ces Lettres parurent, ceux de Rouen voulurent examiner ces citations, afin de demander la Censure ou des Lettres ou des Casuistes qui y sont cités, selon qu'ils les y trouverolent ou contraires ou conformes. C'est ce qui paroît par une lettre d'un curé de Rouen qui écrit à un de ses amis le commencement de cette histoire. Je l'ai mise aussi dans ce recueil * , et on y trouvera ces mots :

1. Il est ÎDutile de répéter quMl 8*agit de quelques éditioDS ou exemplaires factices.

SUR LES DIX-HUIT LETTllES. 29

Pour procéder mûrement en cette affaire et ne s'y pas engager mal à propos^ les Curés de Rouen délibérèrent^ dans une de leurs Assemblées^ de consulter les livres d'où Von disoit qu*étoient tirées les propositions et les maximes pernicieuses que M. le curé de Saint-Maclou avoit décriées dans ses sermons^ et d'en faire des recueils et des extraits fidèlesy afin d'en demander la condamnation par les voies canoniques si elles se trou voient dans les Casuistes de quelque qualité et condition qu'ils fussent : et si elles ne s'y trouvoient pasy abandonner celte cause et poursuivre en même temps la Censure des Lettres au Provincial^ qui alléguoient ces doctrines et qui en ciloient les Auteurs. Six d'entre eux furent nommés de la Compagnie pour s'employer à ce travail. Ils y vaquèrent un mois entier avec toute la fidélité et toute l'exactitude possibles. Ils clierchèrent les textes attaqués^ ils les trouvèrent dans leurs Originaux et dans leur source mot pour mot comme ils étaient cotés ; ils en firent les extraits et rapportèrent le tout à leurs confrères dans une seconde Assemblée^ en lu" quelle y pour une plus grande précaution , il fut arrêté que ceux d'entre eux qui voudraient être plus éclaircis sur ces matières se rendraient avec les députés en un lieu oit étaient les livres^ pour les consulter derechef et en faire telle conférence qu'ils voudraient. Cet ordre fut gardé et les cinq ou six jours suivants^ il se trouva jusqu'à dix ou onze curés à la fois y qui firent encore la recherche des passageSy qui les collationnèrent sur les Auteurs et en demeurèrent satisfaits. Pouvoit-on apporter plus de cir* conspection en cette procédure ?

Ce fut ensuite de celle recherche que les Curés demandèrent en corps, à leur Archevêque, la condamnation de ces erreurs et écrivirent pour cela à ceux de Paris, qui

s'unirent aussitôt à eux et à tous ceux du royaume pour demander ensemble à leurs prélats la Censure si nécessaire, tantdes maximes citées dans ces lettres que d'un grand nombre d autres qu'ils ont eux-mêmes découvertes et présentées au clergé ^ Ce qui montre combien l'Auteur des Lettres a été fidèle dans ce qu'il a reproché aux Jésuites, et combien il leur en pouvoit reprocher davantage ainsi que je l'ai déjà dit.

Voilà l'état oii sont aujourd'hui les choses et la suite que ces Lettres ont eue, qui est sans doute très avantageuse à l'Église, puisqu'il y a sujet de louer Dieu de ce qu'un venin si dangereux a été si utilement découvert, et qu'en même temps les Curés et Pasteurs d'un grand royaume se sont unis, pour avertir de s'en garder, les peuples qui leur sont commis. C'est pour cette raison que j'ai cru devoir joindre à ces Lettres les diverses pièces des Curés de Paris et de Rouen avec une excellente Lettre de l'Archevêque de Malines sur le même sujet, afin qu'en voyant d'un côté la corruption de la Morale des Jésuites et les excès dont l'homme est capable quand il est abandonné de Dieu, on voie en même temps, de l'autre, que Dieu n'abandonne point son Église, et qu'elle n'est pas entraînée par les corruptions des particuliers, qui s'égarent en préférant leurs propres lumières à ses lumières incorruptibles *.

i. CcB maximes ont élé condamnées solennellement et à runaDimJtû par TAsscmblée générale du Clergé de France, tenue en 1700, et sur le réquisitoire de Bossuet.

24 Cotte préface^ un peu trop Janséniste, porto, dans Tédition in-8® de 1059, des Provinciales^ la date du 5 mai i6.*»7. Elle n*a pas de date dans les exemplaires des éditions in-i** qui la contiennent.

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