‹ Lettres écrites a un provincialChapitre 75 sur 97 · Dominicaios · texte numérisé non relu

Dominicaios

chain. N'est-ce pas celui, leur dis-je, auquel il ne manque rien pour agir? Non, me dirent-ils. Mais, quoil mon père, s'il manque quelque chose à ce pouvoir, Tappelez-vous prochain ? et direz- vous, par exemple, qu'un homme ait, la nuit, et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir? Oui-da, il l'auroit, selon nous, s'il n'est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis-je; mais M. Le Moine l'entend d'une manière contraire. Il est vrai, me dirent-ils; mais nous l'entendons ainsi. J'y consens, leur dis-je ; car je ne dispute jamais du nom, pourvu qu'on m'avertisse du sens qu'on lui donne. Mais je vois par là que, quand vous dites que les Justes ont toujours le pouvoir prochain pour prier Dieu, vous entendez qu'ils ont besoin d'un autre secours pour prier, sans quoi ils ne prieront jamais. Voilà qui va bien, me répondirent mes pères en m'embrassant, voilà qui va bien : car il leur faut de plus une grâce efficace qui n'est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier; et c'est une hérésie de nier la nécessité de cette grâce efficace pour prier.

Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour; mais, selon vous, les Jansénistes sont Catholiques, et M. Le Moine Hérétique; car les Jansénistes disent que les Justes ont le pouvoir de prier, mais qu'il faut pourtant une giâce efficace ; et c'est ce que vous approuvez. Et M. Le Moine dit que les Justes prient sans grâce efficace ; et c'est ce que vous condamnez. Oui, dirent-ils; mais M. Le Moine appelle ce pouvoir pouvoir prochain^.

Quoi**! mes pères, leur dis-je, c'est se jouer des pa-

a c Mais M. Le Moine appelle ce pouvoir, pouvoir prochain », est la leçon des textes io-4» et in-18. L'abbe Maynard corrige : « mais nous sommes d'accord avec M. Le Moine, en ce que nous appelons prochain, aussi bien que lui, le pouvoir que les Justes ont de prier, ce que ne font pas les Jansénistes ». Cest un commentaire arbitraire substitué au texte. Nicole, qui a autorité ici, maintient le texte in-4oet in-12 ainsi que M"* de Joncoux, qui écrit sous la direction des Jansénistes.

^ Il j a dans le texte in-40 : Mais quoi.

rôles de dire que vous êtes d'accord à cause des termes communs dont vous usez, quand vous êtes contraires dans le sens. Mes pères ne répondent* rien; et sur cela, mon disciple de M. Le Moine arriva par un bonheur que je croyois extraordinaire; mais j'ai su depuis que leur rencontre n'est pas rare, qu'ils sont continuellement mêlés les uns avec les autres.

Je dis donc à mon disciple de M. Le Moine : Je connois un homme qui dit que tous les Justes ont toujours le pouvoir de prier Dieu; mais que néanmoins ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine, et laquelle Dieu ne donne pas toujours à tous les Justes. Est- il hérétique? Attendez, me dit mon docteur; vous me pourriez surprendre. Allons donc*» doucement, distinguo; s'il appelle ce pouvoir pouvoir prochain^ il sera thomiste, et partant catholique ; sinon, il sera janséniste, et partant hérétique. Il ne l'appelle, lui dis-je, ni prochain, ni non prochain. Il est donc hérétique, me dit-il ; demandez-le à ces bons pères. Je ne les pris pas pour juges, car ils consentoient déjà d'un mouvement de tête; mais je leur dis : 11 refuse d'admettre ce mot de prochain parce qu'on ne le veut pas expliquer. A cela, un de ces pères voulut en apporter sa défmition; mais il fut inten'ompu par le disciple de M. Le Moine, qui lui dit : Voulez-vons donc recommencer nos brouilleries? ne sommes-nous pas demeurés d'accord de ne point expliquer ce mot de prochain, et de le dire de part et d'autre sans dire ce qu'il signifie? A quoi le Jacobin consentit.

Je pénétrai par là dans leur dessein, et leur dis en

• La plupart des éditions modernes portent répondirent, c© qui est contraire au sens, puisque l'auteur parle au présent, et aux textes in-4« et in-8» qui onXrépondenU

•> Donc est la leçon originale do l'in-4«>, supprimée dans le texte in-12 et rétablie dans rin-8o.

me levant poui- les quitter : En vérité, mes pères, j'ai grand 'peur que tout ceci ne soit une pure chicanerie; et quoi qu'il arrive de vos Assemblées, j'ose vous prédire que, quand la Censure seroit faite, la paix ne seroit pas établie. Car, quand on auroit décidé qu'il faut prononcer les syllabes prochain^ qui ne voit que, n'ayant point été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire ? Les Jacobins diront que ce mot s'entend en leur sens. M. Le Moine dira que c'est au sien ; et ainsi il y am'a bien plus de disputes pour l'expliquer que pour l'introduire : car, après tout, il n'y auroit pas grand péril à le recevoir sans aucun sens, puisqu'il ne peut nuire que par le sens. Mais ce seroit une chose indigne de la Sorbonne et de la Théologie d'user de mots équivoques et captieux sans les expliquer. Car enfin, mes pères, dites-moi, je vous prie, pour la dernière fois, ce qu'il faut que je croie pour être Catholique. Il faut, me dirent-ils tous ensemble, dire que tous les Justes ont le pouvoir prochaitiy en faisant abstraction de tout sens : abstrakendo a sensu thomistorum, et a sensu aliorum theologoruju.

C'est-à-dire, leur dis-je en les quittant, qu'il faut prononcer ce mot des lèvres, de peur d'être hérétique de nom. Car est-ce que le mot est de l'Écriture? Non, me dirent-ils. Est-il donc des Pères, ou des Conciles, ou des Papes? Non. Est-il donc de saint Thomas? Non. Quelle nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu'il n'a ni autorité, ni aucun sens de lui-même'? Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou vous serez hérétique, et M. Amauld aussi, car nous sommes le plus grand nombre;

• Il faudrait ajouter ici : « Combien y a-t-il, mon père, que c'est un article do foi? Ce n'eat tout au plus que depuis les mots de pouvoir prochain; et je crois qu'en naiiaant il a fait cette hérésie et qu'il n'est né que pour ce seul dessein ». Note du fflanoicrit autographe des Pensées. Voir l'édit. Paugère des Pensées, t I*', p. 808.

et, s'il est besoin, nous ferons venir tant de Cîordeliers que nous l'emporterons.

Je les viens de quitter sur cette dernière* raison, pour vous écrire ce récit, par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre : — 1. Que la gi'âce n'est pas donnée à tous les hommes. 2. Que tous les Justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu. 3. Qu'ils ont néanmoins besoin pour les accomplir, et même pour prier, d'une grâce efficace qui détermine invinciblement leur volonté, â. Que cette grâce efficace n'est pas toujours donnée à tous les Justes, et qu'elle dépend de la pure miséricorde de Dieu*. — De sorte qu'il n'y a plus que le mot prochain sans aucun sens qui court risque.

Heureux les peuples qui l'ignorent ! heureux ceux qui ont précédé sa naissance ! Car je n'y vois plus de remède, si Messieure de l'Académie, par un coup d'autorité, ne bannissent de la Sorbonne ce mot barbare qui cause tant de divisions**. Sans cela, la Censure paraît assurée ; mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne méprisable*' par ce procédé, qui lui ôtera Tau-

A Solide au lieu de dernière, dans le texte vaA9,

^ Il y a dans les textes in-4o et iii-1'2 : c Si Messieurs de l'Académie ne bas- Dissent, par un coup d'autorité, ce mot barbare de Sorbonne, qui cause tant de dirisions. » Cette leçon est la véritable. Blio est adoptée par Nicole et M^e do Joncoux. — Les Provinciales, 3 vol. in-18, 1709, sans lieu ni nom d'imprimeur. — Pascal reut dire que ce mot barbare est un mot de Sorbonne, c'est-à-dire de Tantôt lh<^ologique. Nous conservons néanmoins la leçon commune, qui est celle de rin-8«; édition dans laquelle Pascal a supprimé les mots barbare de Sorbonne de peur qu'ils ne fusent considérés comme une injure A la Sorbonne.

« Le texte in-i» porte méprisable, et c'est bien ce qu'entendait Pascal. Dans les éditions in- 12 de 1057 on a remplacé méprisable par moins considérable, ce qui était une concession aux adversaires du Jansénisme. Toutefois méprisable a été rétabli dans l'in-So.

1. Ce sont quatre des cinq propositions condamnées dans Janséniut*

torité qui* lui est si*» nécessaire en d'autres rencontres.

Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot prochain j ou non; car*' j'aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte. Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera.

Je suis, etc.

• Laquelle an lieu de qui dans lo texte in-8«.

>* Si n'est pas dans riQ-4(*.

« * Je TOUS aime trop pour tous », dans le texte in-12.

LETTRE ir

De la grâce suffisante'.

De Paris, ce 29 janvier 16Ô6.

Monsieur,

Gomme je fermois la lettre que je vous ai écrite, je fus visité par M. N., notre ancien ami, le plus heureusement du monde pour ma curiosité ; car il est très informé des

1. « Seconde lettre écrite à un Provincial par un de ses amis • dans les éditions du temps.

2. « Les Molinistes entendent par grâce suffisante une grâce qui renferme tout ce qui est nécessaire pour agir et qui, sans autre secours, a quelquefois son effet. Montalte (Pascal) rejette entièrement cette notion avec le terme et, en cela, il a tous les Thomistes pour lui. Ainsi il dispute avec les Molinistes pour le terme et pour la chose. H dispute aussi avec les Nouveaux Thomistes, mais bien différemment, car il est presque d'accord avec eux pour la chose et il dispute seulement du nom. Ceux-ci, par le terme de grâce suffisante, n'entendent pas une grâce qui n*ait pas besoin d'autre chose pour agir et qui peut quelquefois produire seule Taction, mais une grâce qui donne certaine vertu intérieure, qui excite des actes imparfaits, qui attire la volonté vers le bien, sans néanmoins la fléchir si elle n'est accompagnée d'une grâce efficace. Or qui n'avouera pas que cette grâce se trouve souvent dans les Justes, môme lorsqu'ils pèchent? Aussi Montalte ne le nie point et il feroit encore moins de difficulté de l'admettre dans les Justes qui veulent et qui tâchent de faire le bien. Mais la question est de savoir si on doit appeler ou ne pas appeler cette grâce suffisante, ce qui n'est qu'une pure question de nom qui ne convient nullement à la gravité des Théologiens, à moins que la nécessité ne les oblige à entrer dans ces sortes de disputes. » Note de Nicole.

Les Dominicains étaient Thomistes ou partisans de saint Thomas d'Aquin, un des leurs. Us avaient fait cause commune avec les Molinistes et les Nouveaux Thomistes, qui atténuaient la doctrine de saint Thomas contre Arnauld. En d'autres termes, ils avaient abandonné saint Thomas afin de s'allier aux Jésuites, partisans de Molina, un des leurs aussi.

questions du temps, et il sait parfaitement le secret des Jésuites, chez qui il est à toute heure, et avec les principaux. Après avoir parlé de ce qui Tamenoit chez moi, je le priai de me dire, en un mot, quels sont les points débattus entre les deux partis.

Il me satisfit sur l'heure, et me dit qu'il y en avoit deux principaux : le premier, touchant le pouvoir prochain ; le second touchant la grâce suffisante. Je vous ai éclairci du premier dans la précédente * ; je vous parlerai du second dans celle-ci.

Je sus donc, en un mot, que leur différend, touchant la grâce suffisante, est en ce que les Jésuites prétendent qu'il y a une grâce donnée généralement à tous les hommes*, soumise de telle sorte au Libre Arbitre, qu'il la rend efficace ou inefficace à son choix, sans aucun nouveau secours de Dieu, et sans qu'il manque rien de sa part pour agir effectivement; ce qui fait*^ qu'ils l'appellent suffisante^ parce qu'elle seule suffit pour agir, et que les Jansénistes, au contraire, veulent qu'il n'y ait aucune grâce actuellement suffisante, qui ne soit aussi efficace, c'està-dire que toutes celles qui ne déterminent point la Volonté à agir effectivement sont insuffisantes pour agir, parce qu'ils disent qu'on n'agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différend.

Et m'informant après de la doctrine des Nouveaux Thomistes : Elle est bizarre, me dit-il. Ils sont d'accord avec les Jésuites d'admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes; mais ils veulent néanmoins que les hommes

a Les hommei sont ajoutés dans les éditiona postérieures A rin-4o. * Il y a dans lln-4o et c'est pourqwn au lieu de ce qui fait.

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