Brovincial
n'agissent jamais avec cette seule grâce, et qu'il faille, pour les faire agir, que Dieu leur donne une grâce efficace qui détermine réellement leur volonté à l'action, et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que, suivant cette doctrine, lui dis-je, cette grâce est suffisante sans l'être. Justement, me dit-il : car, si elle suffit, il n'en faut pas davantage pour agir ; et si elle ne suffit pas, elle n'est pas suffisante.
Mais, lui dis-je, quelle différence y a-t-il donc entre eux et les Jansénistes? Ils diffèrent, me dit-il, en ce qu'au moins les Dominicains ont cela de bon, qu'ils * ne laissent pas de dire que tous les honmies ont la grâce suffisante. J'entends bien, répondis-je**; mais ils le disent sans le penser, puisqu'ils ajoutent qu'il faut nécessairement, pour agir, avoir une grâce efficace^ qui rtest pas donnée à tous. Ainsi, s'ils sont conformes aux Jésuites par un terme qui n'a pas de sens, ils leur sont contraires, et conformes aux Jansénistes, dans la substance de la chose. Cela est vrai, dit-il. Comment donc! lui dis-je, les Jésuites sont-ils unis avec eux? et que ne les combattent-ils aussi bien que les Jansénistes, puisqu'ils auront toujours en eux de puissants adversaires, lesquels*', soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine, les empêchent d'établir celle qu'ils veulent** être seule suffisante.
Les Dominicains sont trop puissants, me dit-il *^, et la Société des Jésuites est trop poUtique pour les choquer ouvertement. Elle se contente d'avoir gagné sur eux qu'ils
• Ont cela de bon gu'ili est omit dans l'édition in-^. l> Il j a lui dis-je dans rin-4« au lieu de répondU-je,
• Qui,duïsl'inAo.
<i Que vous ditet, dans riq-4« et rin-8« au lieu de qu'ilt veulenL
• Au lieu de : c Les Dominicaint sont trop puissants, me dit-il • » ce qui est la leçon de l'édition in-12, il j a dans l'édition in^ : < Il ne le faut pas, me dit-il; il faut ménager davantage ceux qui sont puissants dans l'Bglise >. L'in-8* continue en ces termes : • la Société est trop politique pour agir autrement .t
admettent au moins le nom de grâce suffisante, quoiqu'ils l'entendent en un autre sens. Par là elle a cet avantage qu'elle fera passer leur opinion pour insoutenable, quand elle jugera à propos, et cela lui sera aisé; car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes, il n'y a rien de plus naturel que d'en conclure que la grâce efficace n'est donc pas nécessaire pour agir*, puisque la suffisance de ces grâces générales excluroit la nécessité de toutes les autres. Qui dit suffisant marque** tout ce qui est nécessaire pour agir; et il serviroit de peu aux Dominicains de s'écrier qu'ils donnent*^ un autre sens au*^ mot suffisant : le peuple, accoutumé à l'intelligence commune de ce terme, n'écouteroit pas seulement leur explication. Ainsi la Société profite assez de cette expression que les Dominicains reçoivent, sans les pousser davantage ; et si vous aviez la connoissance des choses ® qui se sont passées sous les papes Clément YIII et Paul V, et combien la Société fut traversée dans l'établissement de la grâce suffisante par
■ Pouf agir eit omis dans l'io-So.
l> Dit au lieu de marque dans Tio-So.
c Prennent en pour donnent, dans rin-4o.
d Le au lieu d'au, dans l'in-S».
« f Et combien la Société fut traversée par les Dominicains dans rétablissement de sa grâce suffisante, vous ne vous étonneriez pas de voir qu'elle évite de se brouiller avec eux *, leçon de Tin-So.On a beaucoup remanié ce passage. Il y a dans rin-40 : c II ne le faut pas, me dit-il ; il faut ménager davantage ceux qui sont puissants dans l'Église. Les Jésuites se contentent d'avoir gagné sur eux qu'ils admetteot au moins le nom de grâce suffisante, quoiqu'ils l'entendent comme il leur platt. Par là, ils ont cet avantage qu'ils font, qua^ ils veulent, passer leur opinion pour ridicule et insoutenable. Car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes, il n'y a rien de si facile que d'en conclure que la grâce efficace n'est pas nécessaire, puisque cette nécessité excluroit la suffisance qu'on suppose. Bt il ne serviroit de rien de dire qu'on Tentend autrement, car l'intelligence publique de ce terme ne donne point de lieu à cette explication. Qui dit suffisant, dit tout ce qui est nécessaire ; c'en est le sens propre et naturel. Or si vous aviez la connoissance des choses qui se sont passées autrefois, vous sauriez que les Jésuites ont été si éloignés de voir leur doctrine établie, que vous admireriez de la voir en si beau train. Si vous saviez combien les Dominicains y ont apporté d'obstacles sous les papes Clément VIII et Paul V, vous no vous étonneriez pas de voir qu'ils ne se brouillent pas avec eux et qu'ils consentent qu'ils gardent leur opinion, pourvu que la leur soit libre et principalement quand les Dominicains la favorisent par ces paroles dont ils ont consenti de se servir publiquement. * En examinant ces variantes de près, on peut imaginer combien la rédaction des Provincialeê a dû ôtre laborieuse.
les Dominicains, vous ne vous étonneriez pas de voir qu'elle ne se brouille pas avec eux, et qu'elle consent qu'ils gardent leur opinion, pourvu que la sienne soit libre, et principalement quand les Dominicains la favorisent par le nom de grâce suffisanUy dont ils ont consenti de se servir publiquement.
Elle' est bien satisfaite de leur complaisance. Elle n'exige pas qu'ils nient la nécessité de la grâce efficace ; ce seroit trop les presser : il ne faut pas tyranniser ses amis ; les Jésuites ont assez gagné. Car le monde se paye de paroles : peu approfondissent les choses ; et ainsi le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés, quoique avec divers sens, il n'y a personne, hors les plus fins Théologiens, qui ne pense que la chose que ce mot signifie soit tenue aussi bien par les Jacobins* que par les Jésuites, et la suite fera voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes.
Je lui avouai que c'étoient d'habiles gens ; et, pour profiter de son avis, je m'en allai droit aux Jacobins, où je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand janséniste, car j'en ai de tous les partis, qui demandoit quelque autre père que celui que je cherchois. Mais à force de prières, je l'engageai à m' accompagner et demandai un de mes Nouveaux Thomistes. Il fut ravi de me revoir : Eh bien! mon père, lui dis-je, ce n'est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain, par lequel pourtant ils n'agissent en effet jamais, il faut encore
• Leçon in-80 : c La Société est bien satisfaite de leur complaisance •.
Leçon in-40 : t Ils sont bien satisfaits de lenr complaisance. Us n'exigent pas. •
i. JacobinSf nom donné dès le xiu* siècle aux Dominicains de France, parce que les premiers qui vinrent s'établir à Paris habitaient une maison de la rue SaintJacques.
qu'ils aient une grâce suffisante avec laquelle ils agissent aussi peu. N'est-ce pas là l'opinion de votre école? Oui, dit le bon père ; et je l'ai bien dit ce matin en Sorbonne J'y ai parlé toute ma demi-heure ; et, sans le *a&fe*, j'eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui court déjà dans Paiîs : « Il opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. » Et que voulez-vous dire par votre demiheure et par votre sable? lui répondis-je; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? Oui, me dit-il, depuis quelques jours. Et vous oblige-t-on de parler demi-heure * ? Non. On parle aussi peu qu'on veut. Mais non pas tant que l'on veut, lui dis-je. 0 la bonne règle pour les ignorants ! 0 Thonnête prétexte pour ceux qui n'ont rien de bon à dire! Mais enfin, mon père, cette grâce donnée à tous les hommes est suffisante? Oui, dit-il. Et néanmoins elle n'a nul effet sans grâce efficace? Cela est vrai, dit-il. Et tous les hommes ont la suffisante^ continuai-je, et tous n'ont pas Y efficace. Il est vrai, dit-il. C'est-à-dire, lui disje, que tous ont assez de grâce, et que tous n'en ont pas
1. Le sable. « Montalte touche en passant avec beaucoup d'esprit, l'artifice dont les Molinistes se servirent pour avancer la Censure (d'Arnauld). Se voyant vivement poussés sur la question de droit par les docteurs qui dôfendoient M. Arnauld et accablés d^une infinité de preuves, ils obtinrent par le moyen de M. le chancelier (Séguier) pour faire taire ces docteurs, que personne n*auroit la liberté de parler plus d*une demi-heure, qu*on mesureroit au sable, loi d^auiant plus ridicule que chacun parloit autant qu*il vouloit sur la question de fait, qui étoit beaucoup plus facile et n*étoit presque d'aucune conséquence; ce qui auroii été bien plus raisonnable à l'égard de la question de droit, parce que sur celle-ci il falloit expliquer toute la Tradition, détruire un grand nombre de calomnies et éclaircir une infinité d'équivoques. Mais c'étoit cela môme que les Molinistes appréhendoient et, pour l'éviter, ils introduisirent dans la Sorbonne une servitude nouvelle et pernicieuse et chassèrent par ce moyen de leurs Assemblées ceux de leurs confrères qui ne pouvoient ni ne dévoient souffrir qu'on leur ôtàt la liberté. » Note de Nicole.
2. « Parler demi-heure >, parler durant une demi-heure, locution tombée en désuétude.
5i LETTRES A UN PROVINCIAL.
assez ; c'est-à-dire que cette grâce suffit, quoiqu'elle ne suffise pas ; c'est-à-dire qu'elle est suffisante de nom et insuffisante en effet. En bonne foi, mon père, cette doctrine est bien subtile. Avez-vous oublié, en quittant le monde, ce que le mot suffisant y signifie? Ne vous souvient-il pas qu'il renferme tout ce qui est nécessaire pour agir? Mais vous n'en avez pas perdu la mémoire ; car, pour me servir d'une comparaison qui vous sera plus sensible, si l'on ne vous servoit à table* que deux onces de pain et un verre d'eau par jour*», seriez-vous content de votre prieur, qui vous diroit que cela seroit suffisant pour vous nourrir % sous prétexte qu'avec autre chose qu'il ne vous donneroit pas, vous auriez tout ce qui vous seroit nécessaire pour vous nourrir? Comment donc vous laissezvous aller à dire que tous les hommes ont la grâce suffisante pour agir, puisque vous confessez qu il y en a une autre absolument nécessaire pour agir, que tous n'ont pas? Est-ce que cette créance est peu importante, et que vous abandonnez à la liberté des hommes de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non? Est-ce une chose indifférente de dire qu'avec la grâce suffisante on agit en effet? Comment, dit ce bon homme, indifférente! C'est une hérésie^ c'est une hérésie formelle. La nécessité de la grâce efficace pour agir effectivement est de foi-^ il y a hérésie à la nier.
Où en sommes-nous donc? m'écriai-je, et*^ quel parti dois-je ici*' prendre? Si je nie la grâce suffisante, je suis janséniste ; si je l'admets comme les Jésuites, en sorte que
» À dîner, dans riD-4»; à table est la leçon in-8<».
b Leçon do lin-ia el de rin-S»; par jour manque dans l'in-4«.
e Pour bien dîner, dans rin-4®, au lieu de pour vous nourrir.
** El est ajouté dans rin-12 et l'in-S».
e Donc au lieu d'ici, dans lin-l®.
LETTRE II. 5g
la grâce eflScace ne soit pas nécessaire, je serai hérétiqucy dites-vous. Et si je l'admels comme vous, en sorte que la grâce efficace soit nécessaire, je pèche contre le sens commun, et je suis extravagant^ disent les Jésuites. Que dois-je donc faire dans cette nécessité inévitable d'être ou extravagant, ou hérétique, ou janséniste? Et en quels termes sommes-nous réduits, s'il n'y a que les Jansénistes qui ne se brouillent ni avec la Foi ni avec la Raison, et qui se sauvent tout ensemble de la folie et de Terreur ?
Mon ami janséniste prenoit ce discours à bon présage, et me croyoit déjà gagné. Il ne me dit rien néanmoins ; mais en s'adressant à ce père : Dites-moi, je vous prie, mon père, en quoi vous êtes conformes aux Jésuites. C'est, dit-il, en ce que les Jésuites et nous reconnoissons les grâces suffisantes données à tous. Mais, lui dit-il, il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante ; il y a le son, qui n'est que du vent ; et la chose qu'il signifie, qui est réelle et efiective. Et ainsi, quand vous êtes d'accord avec les Jésuites touchant le mot suffisante^ et que vous leur êtes» contraires dans le sens, il est visible que vous êtes contraires touchant** la substance de ce terme, et que vous n'êtes d'accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement? Mais quoi I dit le bon homme, de quoi vous plaignez-vous, puisque nous ne trahissons personne par cette manière de parler ? car dans nos Écoles, nous disons ouvertement que nous l'entendons d'une manière contraire aux Jésuites. Je me plains, lui dit mon ami, de ce que vous ne publiez pas de toutes parts que vous entendez par grâce suffisante la grâce qui n'est pas suffisante. Vous êtes obligés en conscience, en changeant ainsi.
« Que vous leur êtes Mt ajouté dans l'in-lS et l'in-S* * Pour, dans rin-4o et non touchant.
le sens des termes ordinaires de la Religion, de dire que, quand vous admettez une grâce suffisante dans tous les hommes, vous entendez qu'ils n'ont pas de grâces suffisantes en effet. Tout ce qu'il y a de personnes au monde entendent le mot de suffisant en un même sens ; les seuls Nouveaux Thomistes l'entendent en* un autre. Toutes les femmes, qui font la moitié du monde ; tous les gens de la Cour, tous les gens de guerre, tous les magistrats, tous les gens de Palais, les marchands, les artisans, tout le peuple ; enfin toutes sortes d'hommes, excepté les Dominicains, entendent par le mot de 5W)^*fl/i/ ce qui renferme tout le nécessaire. Presque** personne n'est averti de cette singularité. On dit seulement par toute la terre * que les Jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces suffisantes. Que peut-on conclure de là*=, sinon qu'ils tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir ; et principalement en les voyant joints d'intérêt** et d'intrigue avec les Jésuites, qui l'entendent de cette sorte? L'uniformité de vos expressions, jointe à cette union de parti, n'est- elle pas une interprétation manifeste
• D*Mn, dans rin-4o.
>> Presque est ajouté dans l'in-Id ot ria-8<>. « De là, ajouté dans l'in-lS et l'in-S». d D'intérêts, dans rin-4«.
1. Par toute la terre est un peu exagéré. Il n'est pas probable que les Chinois s'inquiétassent de ce que tenaient les Jacobins sur la grâce suffisante, ni même quMls sussent quMl y eût des Jacobins au monde. Alors comme aujourd'hui, le paysan était penché sur sa charrue, le marchand coupait son morceau de toile en quatre, les hommes vaquaient à leurs occupations journalières. La grâce suffisante nMntéressait que quelques athlètes combattant dans un cirque et persuadés, à tort, de l'importance de ce qu'ils pensaient ou ne pensaient pas de la grâce suffisante. Pascal B*amuse dans son coin aux dépens des Jésuites qui cherchent à deviner d'où viennent les coups :
Seevit atrox volsceus, nec teli conspicit usquam Auctorem, oec que se ardens immittere possit.
et une confirmation de l'uniformité de vos sentiments?
Tous les fidèles demandent aux Théologiens quel est le véritable état de la Nature depuis sa corruption. Saint Augustin et ses disciples répondent qu'elle n'a plus de grâce suffisante qu'autant qu'il plaît à Dieu de lui en donner. Les Jésuites sont venus ensuite et* disent que tous ont des grâces effectivement suffisantes. On consulte les Dominicains sur cette contrariété. Que font-ils làdessus? ils s'um'ssent aux Jésuites; ils font par cette union le plus grand nombre : ils se séparent de ceux qui nient ces grâces suffisantes; ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut-on penser de là, sinon qu'ils autorisent les Jésuites? Et puis ils ajoutent que néanmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces, qui ne sont pas données à tous.
Voulez-vous voir une peinture de l'Église dans ces différents avis? Je la considère comme un homme qui, partant de son pays pour faire un voyage, est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups et le laissent à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé les plaies, les juge mortelles, et lui déclare qu'il n'y a que Dieu qui lui puisse rendre ses forces perdues. Le second, arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu'il avoit encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et, insultant*^ contre le premier, qui s'opposoit à son avis, forma ^ le dessein de le perdre. Le malade en cet état douteux, apercevant de loin le troisième, lui tend les mains, comme à celui qui le devoit déterminer. Celui-ci, ayant considéré ses blessures et su l'avis des deux premiers,
• Oui au lien de et dani Tin-So.
k Insulta, dans riD-8*>.
c Et forma, dans rin-4«.
embrasse le second, s'unit à lui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier et le chassent honteusement; car ils étoient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu'il est de l'avis du second ; et le lui demandant en effet, il lui déclare affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé néanmoins, ressentant sa foiblesse, lui demande à quoi il les jugeoit telles. C'est, lui dit-il, parce que vous avez encore vosjambes; or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais, lui dit le malade, ai-je toute la force nécessaire pour m'en servir, car il me semble qu'elles sont inutiles dans ma langueur ? Non certainement, dit le médecin; et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire* pour vous soutenir et vous conduire. Eh quoi ! dit le malade, je n'ai donc pas en moi les forces suffisantes et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc, dit le blessé, d'avis contraire à votre compagnon touchant mon véritable état? Je vous l'avoue, lui répondit-il.
Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blâma de s'être uni au second, à qui il et oit contraire de sentiment et avec lequel il n'avoit qu'une conformité apparente, et d'avoir chassé le premier, auquel il étoit conforme en effet. Et, après avoir fait essai de ses forces, et reconnu par expérience la vérité de sa foiblesse, il les renvoya tous deux ; et, rappelant le premier, se mit entre ses mains, et, suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu'il confessoit n'avoir pas; il en reçut miséricorde,
(i II y a dans rin-4o son secourt du ciel au lien d'un secours eaetraordinaire.
et, par son secours, arriva heureusement dans sa maison*.
Le bon père, étonné d'une telle parabole, ne répondit rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : Mais, après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu'il est de foi de croire qu'elle est insuffisante en effet? Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et particulier; je suis Religieux et en communauté. N'en savez-vous pas peser la différence? Nous dépendons des Supérieurs; ils dépendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne? Nous l'entendîmes à demi-mot; et cela nous fit souvenir de son confrère, qui a été relégué à Abbeville pour un sujet semblable.
Mais, lui dis-je, pourquoi votre communauté s'est-elle engagée à admettre cette grâce? C'est un autre discours, me dit-il. Tout ce que je vous en^ puis dire, en un mot, est que notre ordre a soutenu autant qu'il a pu la doctrine de saint Thomas, touchant la grâce efficace. Combien s'est-il opposé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina ! combien a-t-il travaillé pour l'établissement de la nécessité de la grâce efficace de Jôsus-Chi-ist I Ignorez-vous ce qui se fit sous Clément VIII et Paul V, et que, la mort prévenant l'un, et quelques affaires d'Italie empêchant Vautre de publier sa bulle, nos armes sont demeurées au Vatican ? Mais les Jésuites, qui, dès le commencement de
* Eïi est supprimé dam rin-S*.
1. € n y a, dans la bouche de rantijanséniste, l'éloquente et vive parabole de rÉglise comparée à un homme en voyage, qui est attaqué et blessé par les voleurs : troi» médecins surviennent, dont deui menteurs, qui 90 coalisent pour chasser le bon. \\ faut relire cet endroit qui présage les éloquentes péroraisons de la dixième lettre, de la quatorzième et l'apostrophe de la seizième, toutes parties où le railleur s'efface, où reparaît le chrétien sérieux. » Sainte-Beuve, Port-Royal, t. m, p. 64-65 de la 4* édition.
l'hérésie de Luther et de Calvin S s'étoient prévalus du peu de lumières qu'a le peuple pour en discerner l'erreur d'avec ■ la vérité de la doctrine de saint Thomas, avoient en peu de temps répandu partout leur doctrine avec un tel progrès, qu'on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples, et nous en état d'être décriés comme des calvinistes * et traités comme les Jansénistes le sont aujourd'hui, si nous ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu, au moins apparent, d'une suffisante. Dans cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire, pour sauver la vérité sans perdre notre crédit, sinon d'admettre le nom de grâce suffisante, en niant qu'elle soit telle en effet? Voilà comment la chose est arrivée.
Il nous dit cela si tristement, qu'il me fit pitié, mais non pas à mon second, qui lui dit : Ne vous flattez point d'avoir sauvé la vérité; si elle n'avoit point eu d'autres
• < Poar discerner l'erreur de cette hérésie d'arec >, dans le texte in-4*.
1. « Mais les Jésaites qui, dès le commencement de Thérésiede Luther et de Calvin. » Au commencement de Thérésie de Luther et de CalTin, il n*y avait pas de Jésuites. L*acte d'institution de la compagnie est de 1539 et la bulle de Paul ni : regimini militantis ccclesiœ, qui consacre l'existence légale de la Société, est du 27 septembre 1540.
2. Les opinions des Thomistes sur le Libre Arbitre leur valurent un moment d*ôtre accusés de Calvinisme comme les Jansénistes. Le jésuite Ripalda explique ingénument le motif de cette accusation, dit Nicole. « Bannez, écrit Ripalda, et la plupart de ses disciples commencèrent à qualifier le sentiment de Molina de Pélagianisme dans leurs dispotes publiques, dans leurs entretiens particuliers et dans leurs écrits... Nos auteurs, pour se justifier de cette accusation, accusèrent k leur tour le sentiment opposé de Calvinisme. »
Nicole, après avoir cité ce texte, ajoute avec son indulgence ordinaire pour les Jésuites : « Voilà comme ils renouvellent de nos jours ce qui avoit été pratiqué autrefois par ces Donatistes dont parle saint Augustin, qui calomniaient les autres pour cacher leurs crimes et pour empêcher par ces faux bruits qu*on ne s'instruistt de la vérité, » Nicole rappelle, en même temps que Taveu de Ripalda, que la congrégation romaine de auxiliis a condamné soixante propositions de Molina.
protecteurs, elle seroit périe * en des mains si foibles. Vous avez reçu dans l'Église le nom de son ennemi : c'est y avoir reçu l'ennemi même. Les noms sont inséparables des choses. Si le mot de grâce suffisante est une fois affermi, vous aurez beau dire que vous entendez par là une grâce qui est insuffisante, vous n'y serez pas reçus*. Votre explication seroit odieuse dans le monde ; on y parle plus sincèrement des choses moins importantes : les Jésuites triompheront ; ce sera leur grâce suffisante en effet, et non pas la vôtre , qui ne l'est que de nom, qui passera pour établie ** et on fera un article de foi du contraire de votre créance.
Nous souffririons tous le martyre, lui dit le père, plutôt que de consentir à l'établissement de la grâce suffisante au sens des Jésuites^ saint Thomas, que nous jurons de suivre jusqu'à la mort, y étant directement contraire, A quoi mon ami, plus sérieux que moi, lui dit : Allez, mon père, votre ordre a reçu un honneur qu'il ménage mal. Il abandonne cette Grâce qui lui avoit été confiée, et qui n'a jamais été abandonnée depuis la création du monde. Cette Grâce victorieuse, qui a été attendue par les Patriarches, prédite par les Prophètes, apportée par Jésus-Christ, prêchée par saint Paul, expliquée par saint Augustin, le plus grand des Pères, embrassée *^ par ceux qui l'ont suivie, confirmée par saint Bernard, le dernier des Pères, soutenue par saint Thomas, l'ange de TÉcole, transmise de lui à
• n y a dans riii-4«, au lien de vont n'y serez pas reçw, t tous ne serez point écoutés >.
^ U y a dans l'in-S^ : ' Ce sera en effet leur grAce sofflsantt qui passera pour établie et non pas la Tdtre qui ne l'est que de nom ».
« Maintenue, dans rin-4« et rin-12.