AUX DEOX PREMIÈRES LETTRES DE SON AMI*, ETC
Du 2 février 1656 >.
Monsieur,
Vos deux lettres n'ont pas été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend , tout le monde les croit. Elles ne sont pas seulement estimées par les Théologiens; elles sont encore agréables aux gens du monde, et intelligibles aux femmes mêmes *.
• Texte iii-4« : « Réponse da ProTincial aux deux premières lettres >•
1. Cette date du 2 février 1656 n'existe pas dans le texte in-4*».
2. L'anonyme qu'il garde autorise Pascal à se louer lui-même sans froisser le lecteur. Il « savait Thomme, il sarait quand et en quelle mesure on peut oser avec lui ; il savait qu*il y a une certaine manière de se louer à la face des autres qui, loin de les choquer, les guide. On peut aUer presque droit à la rencontre de ce vent de Tamour-propre en sachant, moyennant certains biais, en enfler adroitement ses voiles. L'homme est ainsi fait, nous dit-il dans une Penséey qu'à force de lui dire qu'il est on sot, il le croit. H y a une certaine manière de lui dire ce qu'on est soimême et ce qu'on veut, qui lui en dessine et lui en achève l'idée. » Sainte- Beuve, Port-Royalf t. m, p. 66 de la 4« édition.
Sans doute, mais Fanonyme peut seul permettre à Pascal cette audace, qui n'est pas dans les mœurs littéraires du temps et aurait été jugée sévèrement chez quelqu'un qui aurait eu moins d'esprit, car ce n'est qu'une espièglerie. U l'entend bien ainsi et se sauve par là. Depuis, on a fait du chemin dans Téloge de soi-même. « L'abbé Prévost et Walter Scott, dit encore Sainte-Beuve (loc» cU»), faisaient des articles sur eux-mêmes dans les journaux. C'était impartial et flatteur comme le jugement du pohUc
Voici ce que m'en écrit un de Messieurs de TAcadémie, des plus illustres entre ces hommes tous illustres, qui n'avoit encore vu que la première * : « Je voudrois que la
Ainsi déjà Pascal. Les Petites lettres, après tout, ne furent qu'un journal, une espèce de Gazette, comme disait Pabbé Leroi, qui parut durant un an^ une ou deux fois par mois. Ceci est dit dans la supposition que les billets insérés et cités ne sont qu*une feinte et un Jeu do rauteur. Il se peut cependant que ces billets aient éié réellement écrits, surtout le billet adressé à une dame par une personne qu'on s'abstient de désigner d'aucune sorte et de laquelle on dit seulement : — Vous voudriez bien savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte, mais contentez-vous «le Thonorer sans Ja connoltre et quand vous la connoltrez, vous Thonorerez bien davantage. ~ Si j'en crois un indice qui est dans la petite lettre de Racine contre Port'Hoyaly il s'agirait là de M"« de Scudéry, à qui l'on payait ainsi à l'avance les éloges qu'on lui devra pour la page de la Clélie sur le saint Désert. » On peut i*emarquer, en outre, qu'il y a nn grain de plaisanterie sous la plume de Pascal se louant lui-même. Quand, de nos jours, Balzac rendait compte lui-même de ses livres dans les journaux, il ne plaisantait pas.
1. Dans une note, au tome HI de Port-Royal (p. 603 et suiv. de la 4* édition), Sainte-Beuve revient sur l'incident des deux billets insérés par Pascal dans la réponse à la seconde Provinciale. Il rappelle d'abord un court commentaire inséré par lui dans le Bulletin du bibliophile (septembre 1858) : « Tout le monde a lu en tète de la troisième Provinciale, disait-il dans sa communication au Bulletin du bibliophile, la réponse que l'auteur suppose que le Provincial lui adresse, et dans laquelle il y a deux billets insérés, tout à son éloge : Tun est censé d'un des Académiciens les plus illustres; l'autre est attribué à une personne que l'on ne veut marquer Qi désigner en aucune sorte, et dont il est dit : « Contentez- vous de « l'honorer sans la connoltre, et quand vous la connoltrez, vous l'honorerez «bien davantage.» De qui sont ces deux billets? N'est-ce qu'une invention adroite de l'auteur et, de sa part, une manière indirecte de se louer? Ou sont-ils des personnes en effet connues et que les lecteurs, bien informés alors, se nommaient tout bas? Les commentateurs et moi-même autrefois, qui me suis occupé de l'examen des Provinciales, nous avons négligé de le dire ; j'avais môme adopté, faute d'indices dans l'autre sens, la première supposition, et je m'y tenais. J'en étais resté là jusqu'à ces derniers temps. Mais, venant à relire la première des deux petites lettres où Racine retourne contre ses anciens maîtres de Port-Royal l'art et Tironie des PrO' vinciales, y y ai remarqué deux passages qui répondent à la question.
« On se rappelle que la lettre de Racine fut provoquée pour un mot dur de Nicole, qui, dans rune de ses^ Imaginaires, avait lancé l'anathème contre les auteurs de romans et de comédies, qu'il appelait des empoisonneurs publics et des gens horribles parmi les Chrétiens. « Pourquoi voulez-vous,
Sorbonne, qui doit tant à la mémoire de feu M. le Cardinal, voulût reconnoître la juridiction de son Académie françoise. L'auteur de la Lettre seroil content : car, en qualité d'aca-
« lui disait Racine, que ces ouvrages d'esprit soient une occupation pea « honorable devant les hommes et horribles devant Dieu ? Faut-il, parce que « Des Maretz a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez « en aversion tous ceux qui se sont môles d*en faire? Vous avez assez d^en- « nemis : pourquoi en chercher de nouveaux? Oh I que le Provincial étoit « bien plus sage que vous ! Voyez comme il flatte TAcadémie dans le « temps mèmequll persécute la Sorbonne! Il n^a pas voulu se mettre tout c le monde sur les bras; il a ménagé les faiseurs de romans; il s^est fait c violence pour les louer... i» Dn peu plus loin, dans cette lettre pleine de malice, Racine raconte la Jolie anecdote du volume de la Clélie, qu'on envoya à Port-Royal, à cause de Vendroit où il était question du saint Désert et de M. d'Andilly, le patriarche. « L'on fit venir au Désert le volume qui c parloit de vous; il courut de main en main, et tous les soUtaires von- « lurent voir l'endroit où ils étoient traités dHUiiStres. Ne lui a-t-on pas « même rendu (à M^** de Scudéry) ses louanges dans une des Provinciales « (il y a ici une confusion de date dans la mémoire de Racine : les louanges « du tome VI de la Clélie ne vinrent que deux ans après la Troisième a Provinciale); et n'est-ce pas elle que Tauteur entend, lorsqu'il parle « d'une personne qu*il admire sans la connoUre? » Ceci achève de nous fixer, et il devient évident que c^est à M"' de Scudéry que s'applique, sauf une légère différence dans les termes, le passage cité plus haut, dans lequel il est dit : « Contentez-vous de l'honorer sans la connoUre. » Par conséquent, le billet cité est d'elle. Et maintenant que nous le savons, il nous est facile en effet de reconnaître sa manière spirituelle et son agrément apprêté... Quand elle louait ainsi les Provinciales, M'^* de Scudéry ne se doutait pas que le goût sévère et fin dont elles étaient le premier modèle allait avoir pour effet de la vieillir elle-même et de la furanner, elle et ses œuvres, de vingt-cinq ans en un jour.
c Si le second billet cité dans cette Réponse du Provincial est de M'^' de Scudéry, il est bien évident que le premier billet doit être aussi d*un personnage réel, et il n'est pas difficile de conjecturer de qui, vraisemblablement, il peut être. Quel est en effet l'Académicien qu'on pouvait à cette date désigner comme des plus illustres entre ces hommes tous illustres, et à qui cette emphase même, cette solennité d'éloge ne déplaisaient pas? Balzac était mort ; Gomberville, sur le compte duquel les méchants connaisseurs avaient d'abord essayé de mettre les Provinciaies, était plus occupé à s'en défendre qu'à les louer. Je ne vois guère que Chapelain qui ait pu écrire le majestueux billet qui faisait à ce point autorité. II était, on le sait, fort en correspondance avec M. d'Andilly. Le style du billet ne dément pas la supposition, mais plutôt la confirme... Au moment où les Provinciales commencèrent à paraître, en 1656, les deux plus grandes
démicien, je condamneroîs d'autorité, je bannirois, je proscrirois; peu s'en faut que je ne rfiV, j'exterminerois de tout mon pouvoir ce pouvoir prochain qui fait tant de bruit pour rien, et sans savoir autrement ce quii demande. Le mal est que notre pouvoir académique est un pouvoir fort éloigné et borné. J'en suis marri; et je le suis encore beaucoup de ce que tout mon petit pouvoir ne sauroit m' acquitter envers vous*, etc. »
autorités littéraires universellement reconnues et régnantes étaient Chapelain et M"* de Scudéry : celle-ci avait la vogue et Tautre le poids. C'était donc un coup d'art et d'habileté à Pascal, de les mettre pour soi tout d'abord, de les intéresser et de les envelopper, pour ainsi dire, dès les premiers jours, dans son succès, dût-on ensuite, et le moment passé, ne pas trop expliquer ce qui devenait obscur, et ne pas se vanter de les avoir loués. 9
Cette communication au Bulletin du bibliophile avait provoqué un essai de réfutation de M. l'abbé Flottes (Montpellier, 1858). L'abbé Flottes, qui a passé sa vie à étudier quatre sujets : Pascal, Haetf saint Augustin, Port- Royal, ne manquait pas d'autorité. C'est pourquoi Sainte-Beuve insiste et croit l'affaire assez importante pour mériter une mention dans un appendice de son Port-RoyaL l\ a observé que précisément, à cette époque des Provinciales (1656-1057), Racine, élève de Port-Royal-des -Champs, disciple de Lancelot et de M. Le Maître, et d'ailleurs fort curieux, était à même d'être bien informé : o H a dû questionner autour de lui, pour tout ce qui l'intéressait, et recevoir des réponses ; il a su les secrets, dont plus tard il a abusé; et notez qu'il n'a pas été contredit ni démenti sur certain endroit délicat de sa lettre, dans lequel il dénonçait chez ses Anciens Maîtres une contradiction piquante. »
De sorte que les deux billets dç la Réponse du Provincial aux deux premières Lettres de Pascal paraissent d^une manière avérée être de M^^* de Scudéry et Chapelain. Ce n'est pourtant qu'une supposition très vraisemblable.
1. Ce monsieur de l'Académie, dont le pouvoir est plus éloigné que celui de la Grâce, sert à Pascal à monter à l'Académie française un» scie qai n'est pas encore usée : c'est un homme illustre entre des hommes tous illustres, a Voilà, dit Sainte-Beuve {Port-Hoyal, t. III, p. 67 de l'édition citée), la plaisanterie une fois trouvée contre l'Académie et les Quarante, qui va être éternelle. Il est vrai que Pascal la place dans la bouche d'un Provincial qui est censé tout admirer de Paris : son trait de légère satire devient en même temps un trait de costume et de caractère... Et quand il fait parler l'Académicien, Pascal, notons -le encore, simule un
Et voici ce qu'une personne, que je ne vous marquerai en aucune sorte, en écrit à une dame qui lui avoit fait tenir la première de vos Lettres.
« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de la Lettre que vous m'avez envoyée ; elle est tout à fait ingénieuse et tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses, elle redouble le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette Lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a faite, etc. »
Vous voudriez bien aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la sorte ; mais contentez-vous de l'honorer sans la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien davantage.
Continuez donc vos Lettres sur ma parole, et que la Censure vienne quand il lui plaira : nous sommes fort bien disposés à la recevoir. Ces mots de pouvoir prochain et de grâce suffisante, dont on nous menace, ne nous feront plus de peur. Nous avons trop appris des Jésuites, des Jacobins et de M. Le Moine, en combien de façons on
style un peu plus ancien, plus suranné que le sien propre, lequel ne Test pas du tout : peu s'en faut que je ne die.., j'en suis marri. Ainsi, en un temps où TAcadémie réglait véritablement et fixait le langage, Pascal, ce m'est é?ident, la trouve déjà un peu surannée et un peu arriérée, nonobstant Vaugolas. l\ la devance; il use, pour mieux réussir dans le monde, du lan* gage du monde même, du dernier langage, h II en sort, il vient dV \ivre durant quatre ou cinq ans ; il n*en est pas content, puisqu'il Va, quitté. Provisoirement, il en raille la langue sans amertume. Bientôt, il passera à la haine des mœurs du monde et le mépris du monde deviendra une des marques de son originalité.
les tourne, et combien il y a peu de solidité en ces mots nouveaux* pour nous en mettre en peine. Cependant je serai toujours, etc.
• « Et quelle est la solidité de ces mots nouyeanx », éd. iiu4«.
LETTRE IIP
Injustice, absurdité et nullité de la Censure de M. Amauld.
De Paris, c« 9 février 1656 '.
Monsieur»
Je viens de recevoir votre Lettre, et en même temps Ton m'a apporté une copie manuscrite de la Censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans Tune, que M. Arnauld Test mal dans l'autre. Je crains qu'il n'y ait de l'excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m'assure que, si nous Tétions davantage, M. Arnauld mériteroit l'approbation de la Sorbonne, et moi la Censure de l'Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connoître pour défendre son innocence, au lieu que je dois demeurer dans l'obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que, ne pouvant paroître, je vous remets le soin de m' acquitter envers mes célèbres approbateurs, et je prends celui de vous informer des nouvelles de la Censure.
Je vous avoue, monsieur, qu'elle m'a extrêmement
• • Troisième lettre écrite 1 un Proyincial pour servir de réponse à U précédente », dans les éditions du temps.
1. Il en circula des exemplaires le 12. La publication récente de la Censure d'Âmauld en doubla le succès. « Ce succès, dit M. de Saint-Gilles cité par Sainte-Beuve, choqua de plus en plus les adversaires, qui faisoient mettre des mouchards (sic) à toutes les imprimeries : ce qui augmenta beaucoup les frais d'impression. »
surpris. J'y pensoîs voir condamner les plus horribles hérésies du monde ; mais vous admirerez, comme moi, que tant d'éclatantes préparations se soient anéanties sur le point de produire un si grand effet.
Pour l'entendre avec plaisir, ressouvenez-vous, je vous prie, des étranges impressions qu'on nous donne depuis si longtemps des Jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les schismes, les attentats, qu'on leur reproche depuis si longtemps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans les livres, et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, ôtoit grossi dans ces dernières années, où on les accusoit ouvertement et publiquement d'être non seulement hérétiques et schismatiques, mais apostats et infidèles : « de nier le mystère de la transsubstantiation, et de renoncer à Jésus-Christ et à l'Évangile ».
Ensuite de tant d'accusations si surprenantes", on a pris le dessein d'examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la Seconde Lettre de M. Ârnauld, qu'on disoit être remplie des plus grandes** erreurs. On lui donne pour examinateurs ses plus déclarés ennemis. Ils emploient toute leur étude à rechercher ce qu'ils y pourroient reprendre ; et ils en rapportent une proposition touchant la Doctrine, qu'ils exposent à la Censure.
Que pouvoit-on penser de tout ce procédé, sinon que cette proposition, choisie avec des circonstances si remarquables, contenoit l'essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer? Cependant elle est telle, qu'on n'y voit rien qui ne soit si clairement et si formellement ex-
a Si atroces, dans rin-4* et rin-12.
k Déieitablest dans rin-4* et Tin-lS.
primé dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit, que je n'ai vu personne qui en pût comprendre la différence. On s'imaginoit néanmoins qu'il y en avoit beaucoup», puisque, les passages des Pères étant sans doute catholiques, il falloit que la proposition de M. Ai'nauld y fût extrêmement** contraire pour être hérétique.
C'étoit de la Sorbonne qu'on attendoit cet éclaircissement. Toute la Chrétienté avoit les yeux ouverts pour voir dans la Censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies, où il donne en plusieurs colonnes sa proposition, et les passages des Pères d'où il l'a prise, pour en faire paroltre la conformité aux moins clairvoyants.
Il fait voir que saint Augustin dit, en un endroit qu'il cite : (( Que Jésus-Christ nous montre un juste en la personne de saint Pierre, qui nous instruit par sa chute de fuir la présomption. » Il en rapporte un autre du même Père, qui dit : « Que Dieu, pour montrer que sans la Grâce on ne peut rien, a laissé saint Pierre sans Grâces w II en
• Éd. in-4<» : une terrible.
*► Éd. in-4» et in-18 : horriblement.
1. Textes de saint Augustin cités par Arnauld : « Secutus est (Petrus) Dominum passurum, sed tune non potuit sequi paRSurus. Promisit se moriturum pro illo, et non potuit neccum illo; plus enim ausus erat quam ejas capacitas sustinebat. Plus promiserat quain poterat. » Opéra, t. X, sermo 106, cap. i, édit. Lov. ; t. V, sermo 296, cap. i, édit. Bened.
fi Quid est homo sine gratia Dei, nisi quod fuit Petrus quum negaret Christum? Et ideo beatum Petrum paululum Dominus subdeseruit, ut in illo totuni hominum genus posset agnoscere, nihil se sine Dei gratia prevalei-c. » Opéra, t. X, sermo 12i, édit. Lov.; id., t. V, append. serm. 79, édit. Bened.
L*abbé Maynard, qui a recueilli ces textes, objecte contre eux que le» sermons dont ils sont tirés paraissaient douteux aux éditeurs de Loavain,
donne un autre de saint Chrysostome, qui dit : a Que la chute de saint Pierre n'arriva pas pour avoir été froid envers Jésus-Christ, mais parce que la Grâce lui manqua; et qu'elle n'arriva pas tant par sa négligence que par l'abandon de Dieu, pour apprendre à toute l'Église que sans Dieu Ton ne peut rien. » Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée, qui est celle-ci : « Les Pères nous montrent un juste en la personne de saint Pierre, à qui la Grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué. »
C'est sur cela qu'on essaye en vain de remarquer comment il se peut faire que l'expression de M. Arnauld soit autant différente de celles des Pères que la vérité l'est de Terreur, et la Foi de l'Hérésie : car où en pourroit^on trouver la différence ? Seroit-ce en ce qu'il dit : « Que les Pères nous montrent un juste en la personne de saint Pierre?» Mais" saint Augustin Ta dit en mots propres. Est-ce en ce qu'il dit : « Que la Grâce lui a manqué? » Mais le même saint Augustin qui dit, « que saint Pierre étoit juste», dit «qu'il n'avoit pas eu la Grâce en cette rencontre. » Est-ce en ce qu'il dit : « Que sans la Grâce on ne peut rien ? » Mais n'est-ce pas ce que saint Augus-
* Maiê est omis dans lo toxto in -8e.
supposés à d'autres éditeurs, que les Bénédictins en ont dit : stylus re vera non sapit Augwtinum.
Les suivants ne sont pas contestés : « nisi desertus, non negaret, nisi respectusy non fleret. » T. X, hom. IV, inter XI, ultimas, édit. Lov.; t. V, serm. 285, édit. Benedict.
L'abbé Maynard donne le texte entier : « Amare Domino m interrogatus in corde suo, pnesumpserat se pro eo etiam morlturum. Viribus suis, hoc tribuerat : nisi paulisper a régente desereretur, non sibi demonstraretur. » Puis venait la citation d*AmauId et saint Augustin ajoute : « Odit Deus prsesumptores de viribus suis, n
Saint Chrysostome serait trop long à citer. Ces te.xtes n'offrent d'ailleurs qu'un intérêt rétrospectif aujourd'hui.
tin dit au même endroit, et ce que saint Chrysostome même avoîi dit avant lui, avec cette seule différence, qu'il l'exprime d'une manière bien plus forte, comme en ce qu'il dit : « Que sa chute n'arriva pas par sa froideur, ni par sa négligence, mais par le défaut de la Grâce, et par l'abandon de Dieu ^ ? »
Toutes ces considérations tenoient tout le monde en haleine, pour apprendre en quoi consistoit donc' cette diversité, lorsque cette Censure si célèbre et si attendue a enfm paru après tant d'Assemblées. Mais, hélas! elle a bien frustré notre attente. Soit que les docteurs Moli— nistes^ n'aient pas daigné s'abaisser jusqu'à nous en instruire, soit pour quelque autre raison secrète, ils n'ont fait autre chose que prononcer ces paroles : « Cette proposition est téméraire, impie, blasphématoire, frappée d'anatbème et hérétique. »
Croiriez-vous , monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance, sont entrés en mauvaise humeur, et s'en prennent aux censeurs mêmes ? Us tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l'innocence de M. Arnauld. Eh quoi ! disent-ils, est-ce là tout ce qu'ont pu faire, durant si longtemps, tant de docteurs si acharnés sur un seul, que de ne trouver dans tous ses ouvrages* que trois lignes à reprendre, et qui
■ Donc est ajouté dans les éditions in-12 et in-8«.
i> L'in-4* porte : ces bons Molinistes au lieu de les doctews lUolinistei,
1. Ici les adversaires de Pascal l^accusent non de fausser directement les textes quMl cite, mais de les arranger ou de n*en donner que des lambeaux, de manière à en altérer le sens. Dans le cas actuel, comme le texte entier a été produit tout à Theure, l'allégation est peu fondée.
2. L'abbé Maynard observe avec raison que, dans la circonstance, la Lettre d*ArnauId à un duc et pair était seule en cause. Il est juste d'ajoater néanmoins qu'on n'aurait pas songé à incriminer sa Lettre s'il n'avait pas écrit ses autres ouvrages.
LETTRE ni. 75
sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l'Église grecque et latine? Y a-t-il un auteur qu'on veuille perdre, dont les écrits n'en donnent un plus spécieux prétexte ? et quelle plus haute marque peut-on produire de la Foi de cet illustre accusé ?
D'où vient, disent-ils, qu'on pousse tant d'imprécations qui se trouvent dans cette Censure, où l'on assemble tous ces termes» de « poison, de peste, d'horreur, de témérité, d'impiété, de blasphème, d'abomination, d'exécration, d'anathème, d'hérésie », qui sont les plus horribles ex* pressions qu'on pourroit former contre Arius, et contre l'Antéchrist même, pour combattre une hérésie imperceptible, et encore sans la découvrir? Si c'est contre les paroles des Pères qu'on agit de la sorte, où est la Foi et la Tradition? Si c'est contre la proposition de M. Ârnauld^ qu'on nous montre en quoi elle en est différente ; puisqu'il ne nous en paroit autre chose qu'une parfaite conformité. Quand nous en reconnoîtrons le mal, nous l'aurons en détestation ; mais tant que nous ne le verrons point, et que nous n'y trouverons** que les sentiments des saints Pères, conçus et exprimés en leurs propres termes, comment pourrions-nous l'avoir sinon en une sainte vénération?
Voilà de quelle sorte ils s'emportent; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous, qui n'approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulons-nous être plus savants que*' nos maîtres? n'entreprenons pas plus qu'eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. 11 ne faudroit rien pour rendre cette
• An lieu do tous ces tervies^ il y a dans rin-4« : tous les plus terribles teiines. Cest un exemple des atténuations fréquentes faites plus tard au point de Toe du boD goût et quand Tardeur de la polémique se fut refroidie.
*» Verrons, dans rin-4«.
c âfessieiirt tios maîtres, dans rin-4o.
Censure hérétique. La vérité est si délicate, que pour* peu qu'on s'en retire, on tombe dans Terreur : mais cette erreur est si déliée, que, pour peu qu'on s'en éloigne ^, on se trouve dans la vérité*^. Il n'y a qu'un point imperceptible entre cette proposition et la Foi. La distance en est si insensible, que j'ai eu peur, en ne la voyant pas, de me rendre contraire aux docteurs de l'Église, pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne ; et, dans cette crainte, j'ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui, par politique^, furent neutres dans la première question, pour apprendre de lui la chose véritablement. J'en ai donc vu un fort habile que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence, parce que je lui confessai franchement que je n'y en voyois aucune.
A quoi il me répondit en riant, comme s'il eût pris plaisir à ma naïveté® : Que vous êtes simple de croire qu'il y en ait ! Et où pourroitrelle être ? Vous imaginezvous que, si l'on en eût trouvé quelqu'une, on ne l'eût pas marquée hautement, et qu'on n'eût pas été ravi de l'exposer à la vue de tous les peuples dans l'esprit desquels on veut décrier M. Arnauld? Je reconnus bien, à ce peu de mots, que tous ceux qui avoient été^ neutres dans la première question ne l'eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ses raisons, et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition ? A quoi il me repartit : Ignorez-vous ces
• 5t peu, dans Tin -4*.
*» Au lieu de pour peu qu*on s'en éloigne, il y a dans rin-4» : sans tnéme ^en éloigner.
« Toute la phrase et supprimée dans rin-8«».
^ Par politique est ajouté dans le< éditions postérieures à rin-4».
* Comme s'il eut pris plaisir à ma naïveté est ajouté dans les éditions postérieures à l'in-4».
' Étaient, dans rin-4«.
deux choses', que les moins instruits de ces affaires connoissent : l'une**, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la Tradition de rÉglise; l'autre % que ses ennemis ont néanmoins résolu de l'en retrancher à quelque prix que ce soit, et qu'ainsi les écrits de l'un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi ni pourquoi; car vous ne savez pas comment les Jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement, que la moindre parole qui leur échappe contre les Principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers, où ils sont forcés de succomber ; de sorte qu'après tant d'épreuves de leur foiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons ^ ?
• Ces deiix choxes manque dans l'in-io ainsi que l'incidente : qxu les moins insO-uHs de ces affaires connaissent.
^ L'une manque dam rin-4*.
• Uttutre manque aussi, ce qui est une conséquence de l'omission de ces deux choses. La phrase est ainsi construite : « Ignorez-vous que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la Tradition de l'Église et que ses ennemis... »
1. a Toutes les plaisanteries futures sur les Censures de la Sorbonno sont recelées dans ce seul mot : Ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons. Voilà du coup la Sorbonne décriée sans retour. Quand elle se mêlera d'atteindre, au xviii" siècle, des livres illustres, Buffon ou Jean-Jacques, on ne le prendra pas avec elle sur un autre ton. A partir de Pascal, être docteur de Sorbonne est devenu, pour le monde et aux yeux des profanes, un désagrément, un ridicule, comme d*ôtre chanoine par exemple depuis le Lutrin. Le docte bonnet ne s'est pas plus relevé de cet affront des Provinciales que la calotte de Chapelain de la parodie de Boileau. Arnauld fut le dernier dont on put dire que la beauté du doctorat Tavait déçu... Les Provinciales avaient pour but de créer un parti d* indifférents favorables; elles ont réussi et trop bien pour leur cause : receperunt mercedem suam. Les Provinciales ont créé les amis
Mais, quoi ! lui dis^e, la chose étant ainsi» leur Censure est inutile : car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu*on y fera I Si vous connoissiez Tesprit du peuple , me dit mon docteur, vous parleriez d'une autre sorte. Leur Censure, toute censurable qu'elle est, aura presque tout son effet pour un temps; et quoiqu'à force d'en montrer Tinvalidité il soit certain qu'on la fera entendre, il est aussi véritable que d'abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu'on crie dans les rues : « Voici la Censure de M. Amauld,
de Port-ïtoyal, comme M"* de Sévi^c, par exemple, comme La Fontaîoe, — comme vous, peut-être, qui me lisez, comme moi peut-être qui écris; — elles auraient conquis Montaigme. De ces alliés-là, on n'exigeait que peu : ce serait trop les presser, il ne faut pas tyranniser ses amis. (Pascal le dit des Jésuites dans la Seconde Provinciale.) Ces Jansénistes amateurs, tout en préconisant les illustres solitaires, le grand Amauld, le fameux M. .Nicole, allaient bientôt redisant du fond, non point tout a fait comme Pascal à la fin de sa troisième Provinciale : ce sont des disputes de Théologiens et non pas de Théologie, mais par un léger changement qui ne leur en paraissait pas un : ce sont des disputes de Théologiens et de Théologie. > Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 69-70 de Pédition déjà citée.
Cela est évident. Pourtant Pascal n*a pas tort de dire que les Théologiens de la Sorbonne « ont Jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir n. Il y avait de cela une raison qu'il leur était interdit d'avouer : c'était la doctrine des Pères de l'Église qu'ils censuraient dans la personne d'Ârnauld. Ce n'était pas avouable. Quel motif avaient-ils de censurer les Pères, y compris saint Paul et saint Augustin? C'est que, au xvi^ siècle, les Réformés avaient opposé les Doctrines et les Mœurs de rÉglise primitive aux Doctrines et aux Mœurs de l'Église historique, de celle qui était debout. Les Doctrines et les Mœurs de l'Église primitive avaient servi aux Réformés à battre en brèche le Catholicisme historique qui, lui aussi, a sa légitimité, qu'il était injuste d'attaquer, mais qui ne pouvait décemment se défendre d'avoir changé, puisqu'il professe être immuable. De fait, Amauld a raison et ses citations sont vraies ; ce qui n'est pas vrai chez lui, c'est la prétention qu'il a de n'être pas un Réformé de la famille de Calvin et, de plus, un brouillon hargneux et de mauvaise foi. Pascal, sans s'en douter, lui a jeté son bonnet de docteur à terre; Amauld no l'a pas ramassé, a S'il ne le tua pas du même coup, dit avec raison Sainte-Beuve, il le fit vieillir en un an de quarante. »
voici la condamnation des Jansénistes », les Jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il qui la lisent* ? combien peu de ceux qui la liront qui l'entendent*? combien peu qui aperçoivent qu*elle ne satisfait point aux objections? Qui croyez -vous qui prenne la chose à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond ? Voyez donc combien il y a d'utilité en cela pour les ennemis des Jansénistes. Ils sont sûrs par là de triompher, quoique d'un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois. C'est beaucoup pour eux. Ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C'est de cette sorte qu'ils se sont maintenus jusqu'à présent, tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires, tantôt par une Procession où la grâce suffisante mène l'elBcace en triomphe, tantôt par une Comédie où les diables emportent Jansénius ; une autre fois par un Almanach, maintenant par cette Censure ^