Même observation
3. En Tue de confirmer les dernières assertions de Pascal, depuis celle où] il reproche aux Jésuites de vivre au Jour le jour, Nicole {Note à la Troisième Provinciale) relève quatre impertinences commises récemment par les Jésuites, qui étaient d'habiles metteurs en scène : « La première est ce Catéchisme comique qu^ils ont accoutumé de faire à Paris, dans leur superbe église de Saint-Tx)uis, b&tie aux dépens du peuple. Dans ce Catéchisme, ils empruntent souvent la langue des enfants pour dire des injures à leurs adversaires, et ils leur enseignent moins la Foi que la calomnie... La seconde est cette procession solennelle ou, pour mieux dire, cette mascarade d'écoliers qu'ils firent au carnaval» en 1651, dans la ville de Màcon. Un jeune homme bien fait, déguisé en fille et orné de tous les ajustements convenables à ce sexe, y trainoit un évêque (Jansénius) lié derrière lui qui suivoit dans une triste contenance, le visage couvert de crêpe et une mitre de papier en dérision sur sa tête, et, afin que personne n*ignoràt ce qui étoit marqué par cette nymphe, qui paroissoit dans un si pompeux appareil, elle avoit un écriteau qui apprenoit à tout le monde qu'elle étoit la grâce suffisante. Une troupe de jeunes gens suivoit, dont une partie célébroit son triomphe et Pautre insultoit au malheur de l'évoque infortuné. Les Fous étoient dans l'admiration et les Sages dans le gémissement; ceux-
Eq vérité, lui dis-je, je trouvois tantôt à redire au procédé des Molinistes; mais après ce que vous m'avez dit, j'admire leur prudence et leur politique. Je vois bien qu'ils ne pouvoient rien faire de plus judicieux ni de plus sûr. Vous l'entendez, me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c'est ce qui a fait dire à un
là louaient Tadresse des Jésuites à faire des mascarades et ceux-ci étoieot indignés jusqu'au fond du cœur do voir des Religieux si peu convenables à leur état.
« La troisième impertinence est du même genre : c'est une tragédie qu'ils firent au collège de Clermont, oCl ils représentèrent Jansénius emporté par les diables.
« Mais la quatrième, que Montalte appelle un Almanctch, leur a coûté bien cher, et ils se sont repentis plus d'une fois d*une telle invention. On débite ordinairement en France» au mois de Janvier, un grand nombre d'imagos, avec un calendrier, qu'on appelle des Almanachs. Les Jésuites trouvèrent que ce moyen étoit propre à insinuer leurs calomnies dans l'esprit des simples. Ils firent donc un Almanach où Jansénius étoit représenté habillé en évèque, avec des ailes de diable et escorté de Vlgnorancêj de VErreur et de la Tromperie. On y voyoit d'un côté le Pape, assisté de la Religion et de la Puissance de VÊglise, qui lançoit des foudres contre lui, et, de l'autre, le Roi environné du Zèle divin, de la Piété, de la Concorde et de la Justice, qui le poursuivoit avec son sceptre et l'épie de la Justice, et les malheureux Jansénistes, en habits grotesques, qui, désolés et chassés de tous côtes, se réfugioient chez les Calvinistes.
« Cet Almanach ayant été répandu dans le menu peuple, faisoit grand bruit parmi le? hareogères et les revendeuses de la halle, lorsque peu de temps après parut un écrit imprimé qui contenoit environ mille vers et qui peignoit ce bel Almanach de couleurs bien plu8%obles et plus agréables. II avoit pour titre : les Enluminures du fameux Almanach des pères Jésuites. On n'avoit encore rien vu en France de si bien fait en ce genre, ni rien qui dépeignit les Jésuites d'une manière plus juste et plus naturelle; de sorte qu'après avoir bien raillé les autres, ils le furent à leur tour, et la scène étant changée, on vit tout d'un coup ceux que Torgueil rendoit insupportables, n'oser presque plus se montrer, n C'est, en effet, une des pièces les plus goguenardes de cette littérature satirique qu'on a nommée la littérature de la Fronde. Les Jansénistes, du reste, faisaient à huis clos ce que les Jésuites faisaient dans les rues de Màcon. Aux petites écoles de Port-Royal-des-Champs, les jeunes pensionnaires embarquaient sur un bateau de papier, dans le canal qui traversait le jardin, une poupée revêtue du costume d'Escobar; le jésuite se noyait, naturellement, et on battait des mains.
LETTRE ni. 84
savant théologien : « Que les plus habiles d'entre eux sont ceux qui intriguent beaucoup « qui parlent peu et qui n'écrivent point. »
C'est dans cet esprit que, dès le commencement des Assemblées» ils avoient prudemment ordonné que si M. Arnauld venoit en Sorbonne, ce ne fut que pour y exposer simplement ce qu'il croyoit, et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s*étant voulu un peu écarter de cette méthode, ils ne s'en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop fortement" réfutés par son** Second Apologétique.
C'est dans ce même esprit qu'ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par là de l'importunité de ces fâcheux docteurs qui entreprenoient de réfuter toutes leurs raisons, de produire les livres pour les convaincre de fausseté, de les sommer de répondre, et de les réduire à ne pouvoir répliquer*.
Ce n'est pas qu'ils n'aient bien vu que ce manquement de liberté, qui avoit porté un si grand nombre de docteurs à se retirer des Assemblées, ne feroit pas de bien à leur Censure; et que l'acte de protestation de nullité qu'en avoit fait M. Arnauld, dès avant qu'elle fût conclue, seroit un mauvais préambule** pour la faire recevoh* favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas préoccupés® considèrent pour le moins autant le jugement de soixante-dix docteurs, qui n'avoient rien à gagner en
• Vertement, dans rin-4» et rin-12.
^ Ibidem le aa lieu de son.
« Texte in-4* de ce pacage : « Us se sont délivrés par lA de l'importunité de ce» fâcheux doctears qui prenaient plaiilr d réfhter toutes leurs raisons, â produire les livres pour les convaincre de fausseté, à les sommer de répondre et à les réduire i ne pouvoir répliquer.
<i Texte in-4* : « Bt que l'acte de M. Arnauld seroit un mauvais préambule i>.
* Jbid. « dupes i.
défendant M. Arnauld, que celui d'une centaine d'autres, qui n'avoient rien à perdre en le condamnant.
Mais» après tout, ils ont pensé que c'étoit toujours beaucoup d'avoir une Censure, quoiqu'elle ne soit que d'une partie de la Sorbonne et non pas de tout le corps ; quoiqu'elle soit faite avec peu ou point de liberté, et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers ; quoiqu'elle n'explique rien de ce qui pouvoit être en dispute ; quoiqu'elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et qu'on y parle peu, de crainte de se méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples; et la Censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques 'et les plus subtils théologiens n'y pouiTont trouver aucune mauvaise raison.
Mettez-vous donc l'esprit en repos, et ne craignez point d'être hérétique en vous seiTant de la proposition condamnée. Elle n'est mauvaise que dans la Seconde Lettre de M. Amauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole? croyez-en M. Le Moine, le plus ardent des examinateurs, qui, en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis, qui lui demandoit ■ en quoi consiste cette différence dont il s'agit, et s'il ne seroit plus permis de dire ce qu'ont dit les Pères : « Cette proposition, lui a-t-il excellemment répondu, seroit catholique dans une autre bouche; ce n'est que dans M. Araauld que la Sorbonne l'a condamnée. » Et ainsi admirez les machines du Molinisme, qui font dans l'Église de si prodigieux renversements, que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld ; que ce qui étoit hérétique dans les semi-Pélagiens devient orthodoxe dans les écrits des Jésuites ; que la doc-
* Texte in-40 : • qui a dit, encore ce matin à on docteur de met amis, tw et qu^U loi demandoit. »
trine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable ; et que les inventions nouvelles qu'on fabrique tous les jours à notre vue passent pour l'ancienne Foi de rÉglise. Sur cela il me quitta. .
Cette instruction m'a servi ■. J'y ai compris que c'est ici une hérésie d'une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Amauld qui sont hérétiques ; ce n'est que sa personne. Cest une hérésie personnelle. Il n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu'il est M. Arnauld. C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi qu'il fasse, s'il ne cesse d'6tre, il ne sera jamais bon catholique. La Grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu'il la défendra. Ce seroit un coup sûr, et presque le seul moyen de l'établh' et de détruire le Molinisme, tant il porte de malheur aux opinions qu'il embrasse*».
Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de Théologiens, et non pas de Théologie. Nous, qui" né sommes point docteurs, n'avons que faire à leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de la Censure à tous nos amis, et aimez-moi autant que je suis, monsieur.
Votre très humble et trAs obéissant serviteur,
• Texte in-4* : « m'a ouvert les yeaz », au lieu de m'a tervi. k Au lieu de : « tant il porte de malheur aux opinions qu'il embrasse f , il y a dans manuscrit autographe des Petisées cette yariante : « Il faut donc que M. Amauld ait de bien mauvais sentiments pour infecter (ainsi) ceux qu'il embrasse. »
1. Les initiales se traduisent : « Et ancien ami, Biaise Pascal, Auver^ gnat, fils d'Etienne Pascal. » Cétait une énigme que Tauteur des Provinciales donnait à deviner aux révérends pères Jésuites. Il a retranché cette fin de lettre à partir de Je suis, dans Tédition in-S** de 1659.
De la Grâce actuelle toujours présente et des Péchés d*ig:norance.
De Paris, ce 25 février 1656.
Monsieur,
11 n'est rien tel que les Jésuites •. J'ai bien vu des Jacobins, des docteurs et de toute sorte de gens; mais une pareille
1. « Quatrième lettre écrite à un Provincial par un de ses amis » dant riii-4».
2. Après sa Troisième Provinciale, Pascal tourne court. Il a jasqu^ici traité de la Gr&ce; il entre brusquement dans la Morale des Jésuites. Le père. Daniel, dans ses Entretiens de Cléandre et d^Eudoxe (1^'' entretieo, p. 14 de la dixième édition, Cologne, 1697), explique les choses à sa fiaçon : «Jamais, dit-il, parti n*avoit été plus malmené et plus accablé par les puissances ecclésiastiques et par les puissances séculières, lorsque ces habiles gens firent changer tout à coup la scène et, au moment que les uns les plaignoient, que les autres les blàmoient et que quelques-uns les insultoient, ils se firent les acteurs d'une comédie qui fit oublier aiu spectateurs tout ce qui venoit de se passer. Ils donnèrent le change aa public presque sans qu*il s'eu aperçût et le firent prendre aux Jésuites, sur lesquels ils rabattirent lout court, après avoir d^abord fait semblant d'en vouloir à la Sorbonne. Ils les mirent sur la défensive et les poussèrent si vivement qu'ils s'attirèrent les applaudissements d^une grande partie de ceux qui n'avoient pour eux un peu auparavant que des sentiments d'indignation. Enfin plusieurs, après les avoir regardés pendant quelque temps comme les corrupteurs de la Foi, s'accoutumèrent insensiblement à les considérer comme les défenseurs et les restaurateurs de la Morale chré- Tienne et de la Discipline de TÉglise. » Ce n'était pas tout à fait sans iraison. On a prétendu que c'était sur le conseil du chevalier de Méré que Pascal avait changé de batterie et s*en était pris à la Morale des Jésuites. Ce conseil, qui était bon s'il a été donné, n'explique pas l'événement. Le fait est que les Jansénistes condamnés dans la personne d'Amauld par les docteurs de Sorbonne avaient envoyé des députés à Rome et que les
visite ^ manquoit à mon instraction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J'en ai donc vu un des plus habiles, et j'y ' étois. accompagné de mon fidèle Janséniste, qui vint * avec moi aux Jacobins. Et comme je soubaitois particulièrement d'être éclairci sur le sujet d'un différend qu'ils ont avec les Jansénistes, touchant ce qu'ils appellent la Grâce ac^ tuellây je dis à ce bon père que je lui serois fort obligé s'il vouloit m'en instruire ; que je ne savois pas seulement ce que ce terme signifioit : je le priai donc de me l'expliquer *». Très volontiers, me dit-il ; car j'aime les gens curieux. En voici la définition. Nous appelons a Grâce actuelle une inspiration de Dieu ' par laquelle il nous fait connoltre sa volonté, et par laquelle il nous excite à la vouloir accomplir ». Et en quoi, lui dis-je, êtes-vous en dispute avec les Jansénistes sur ce sujet? C'est, me répondit-il, en ce que nous voulons que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes à chaque tentation : parce que nous soutenons que, si l'on n'avoit pas à chaque tentation la Grâce actuelle pour n'y point pécher, quelque péché que l'on commît, il ne pourroit jamais être imputé. Et les Jansénistes disent,
• FtU an liea de viiU, dans rin-4* et l'in-12.
^■Textes in-4* et lu- 12 : < et je le priai de me l'expliquer ».
Jésuites avaient eu Tart d'empôcher la démarche d'aboutir. Pascal, en 8*attaquant à leur Morale, se veoge de leurs artifices romains.