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Celle qu'il va raconter

2. J'y, c'est-à-dire : J'étois accompagné quand J'allai chez lui. La tournure fy est beaucoup plus courte, mais incorrecte.

3. C'est ce que,. dans l'idiome laïc, on appelle une inspiration subite, une idée qui vient à Timproviste avec le désir de la réaliser et quelquefois des vues sur les moyens d'y parvenir. Cela peut être une émotion comme une idée. Dieu envoie particulièrement la Grâce actuelle aux écrivains, aux artistes, à ceux, que Toccasion met en présence d'une action héroïque à accomplir ou d'un sentiment nouveau à exprimer.

au contraire, que les péchés commis sans Grâce actuelle ne laissent pas d'être imputés : mais ce sont des rêveurs. J'entrevoyois ce qu'il vouloit dire; mais, pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : Mon père, ce mot de Grâce actuelle me brouille; je n'y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m'obligeriez infiniment. Oui, dit le père ; c'est-à-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini : cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. Nous soutenons donc, comme un principe indubitable, a qu'une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connoissance du mal qui y est, et une inspiration qui nous excite à l'éviter». M'entendezvous maintenant?

Étonné d'un tel discours, selon lequel tous les péchés de surprise, et ceux qu'on fait dans un entier oubli de Dieu, ne pourrôient être imputés», je me tournai vers mon Janséniste, et je connus bien, à sa façon, qu'il n'en croyoit rien. Mais, comme il ne répondoit mot *», je dis à ce père : Je voudrois, mon père, que ce que vous dites fût bien véritable, et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulez-vous, me dit-il aussitôt; je m'en vas vous en fournir, et des meilleures : laissez-moi faire. Sur cela, il alla chercher ses livres. Et je dis cependant * à mon ami : Y en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci ? Cela vous est-il si nouveau? me répondit-il. Faites état que jamais les

* Entre imputes et je me tournai on trouTO dans Vin-S9 : < puisque, avant de les ommettre, on n'a ni la connoissance dn mal qui y est, ni la pensée de l'éviter >. ^ Point au lieu de mot dans le texte in-S».

1. Pendant ce temps-là. Ctpendant est ici employé au sens étymologique.

Pères, les Papes, les Conciles, ni TÉcriture, ni aucun livre de piété, même dans ces derniers temps, n*ont parlé de cette sorte : mais que pour des Casuistes, et des Nouveaux Scolastiques, il vous en apportera un beau nomJDre. Mais quoi ! lui dis-je, je me moque de ces auteurs-là, s'ils sont contraires à la Tradition. Vous avez raison, me dit-il. Et à ces mots, le bon père arriva chai-gé de livres; et m'offrant le premier qu'il tenoit : Lisez^ me dit:il, la Somme des péchés du père Bauny S que voici, et de la cinquième édition encore, pour voua montrer que c'est un bon livre». C'est doâimâge, me dit tout bas mon Janséniste, que ce livre-là ait été condamné à Rome, et par les évéques de France. Voyez, dit le père, la page 906. Je lus donc, et je trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre coupable devant Dieu , il faut savoir que la chose qu'on veut faire ne vaut rien , ou au moins en douter, craindre, ou bien juger que Dieu ne prend plaisir à l'action à laquelle on s'occupe, qu'il la défend, et nonobstant la faire, franchir le saut et passer outre. »

Voilà qui commence bien, lui dis-je. Voyez cependant, me dit-il, ce que c'est que l'envie. G'étoit sur cela que M. Hallier^, avant qu'il fût de nos amis, se moquoit du père Bauny, et lui appliquoit ces paroles : Ecce qui tollit

i. Bauny (ÉtienDe), né à Mousson (Champagne) en 1565, mort à Saint- Pol-de-Léon en 1649, était entré en 1593 dans la Compagnie de Jésus, avait été durant seiie ans professeur de Théologie morale et confesseur du cardinal de La Rochefoucauld. W a laissé une Théologie morale en 4 vol. in-folio et une Somme des péchés mise à l'index à Rome, malgré les efforts du cardinal de La Rochefoucauld, son protecteur (1640), et censurée par une Assemblée du Clergé réunie à Mantes en 1642.

2. Un livre qui arrivait à la cinquième édition était alors un bon livre.

3. Hallier (M. François), docteur de Sorbonne et syndic de la Faculté, d'abord Janséniste, passa ensuite au Molinisme. U fut envoyé à Rome afin d*y poursuivre la condamnation des Cinq Propositions extraites de Jansénius. n mourut évêque de Gavaillon.

peccaia mundi : « Voilà celui qui ôte les péchés du monde ! » 11 est vrai, lui dis-je, que voilà une rédemption nouvelle, selon le père Bauny.

En voulez-vous , ajouta-t-il, une autorité plus authentique? Voyez ce livre du père Annat^ C'est le dernier qu'il a fait contre M. Arnauld; lisez la page SA « où il y a une oreille *, et voyez les lignes que j'ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d'or. Je lus donc ces termes : « Celui qui n'a aucune pensée de Dieu, ni de ses péchés, ni aucune appréhension, c'est-à-dire, à ce qu'il me fit entendre, aucune connoissance de l'obligation d'exercer des actes d'amour de Dieu, ou de contrition, n'a aucune grâce actuelle pour exercer ces actes; mais il est vrai aussi qu'il ne fait aucun péché en les omettant, et que, s'il est damné, ce ne sera pas en punition de cette omission. » Et quelques lignes plus bas : u Et on peut dire la même chose d'une coupable commission. »

Voyez-vous, me dit le père, comme ^ il parle des péchés d'omission, et de ceux de commission ? car il n'oublie rien. Qu'en dites-vous? 0 que cela me plaît! lui répondis-je; que j'en vois de belles conséquences 1 Je perce déjà dans les suites : que de mystères s'offrent à moi ! Je vois, sans comparaison, plus de gens justifiés par cette ignorance et

* Toztes ia-A^ et in-12 : comment aa lieu de comme.

1. Annat (le père François), Jèsaite, né à Rodez (Àveyron) en i590, mort à Paris en i670, confesseur de Louis XIV. U avait été nommé à cette charge en 1654 et avait été Provincial de son ordre. On a de lui trois volumes in-4<* d*œuvres (1666). Selon Tauteur du Menagianay son nom de famille était Canard (Anas en latin). H Taurait latinisé afin d'échapper au ridicule.

2. Réponse à quelques demandes touchant la Première Lettre de M» Arriauldy mai 1655. Arnauld lui avait répondu à son tour dans sa Seconde Lettre à un duc et pair.

cet oubli de Dieu que par la Grâce et les sacrements. Mais, mon père, ne me donnez-vous point une fausse joie? N'est-ce point ici quelque chose de semblable à cette tuffisance qui ne suffit pas? J'appréhende furieusement le dis-tinguo : j'y ai déjà été attrapé. Parlez-vous sincèrement? Gomment ! dit le père en s'échaufTant, il n'en faut pas railler. Il n'y a point ici d'équivoque. Je n'en raille pas , lui dis-je; mais c'est que je crains à force de désirer.

Voyez donc, me dit-il, pour vous en mieux assurer, les écrits de M. Le Moine, qui l'a enseigné en pleine Sorbonne. Il l'a appris de nous, à la vérité ; mais il l'a bien démêlé. 0 qu'il l'a fortement établi I II enseigne que, pour faire qu'une action soit péché^ il faut que toutes cen choses se passent dans l'âme. Lisez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en françois : « 1. D'une part, Dieu répand dans l'âme quelque amour qui la penche vers la chose commandée ; et de l'autre part, la concupiscence rebelle la sollicite au contraire. 2. Dieu lui inspire la connoissance de sa foiblesse. 3. Dieu lui inspire la connoissance du médecin qui la doit guérir, h. Dieu lui inspire le désir de sa guérison. 5. Dieu lui inspire le désir de le prier et d'implorer son secours. »

Et si toutes ces choses ne se passent dans l'âme, dit le jésuite, l'action n'est pas proprement péché, et ne peut être imputée, comme M. Le Moine le dit en ce même endroit et dans toute la suite.

En voulez vous encore d'autres autorités? En voici. Mais toutes modernes, me dit doucement mon Janséniste. Je le vois bien, dis-je; et, en m'adressant à ce père, je lui dis : 0 mon père, le grand bien que voici pour des gens de ma connoissance! Il faut que je vous les amène. Peutêtre n'en avez-vous guère vus qui aient moins de péchés.

car ils ne pensent jamais à Dieu ; les vices ont prévenu leur raison : « Ils n'ont jamais connu ni leur infirmité» ni le médecin qui la peut guérir. Ils n'ont jamais pensé à désirer la santé de leur âme, et encore moins à prier Dieu de la leur donner » ; de sorte qu'ils sont encore dans l'innocence du baptême* selon M. Le Moine. « Ils n'ont jamais eu de pensée d'aimer Dieu, ni d'être contrits de leurs péchés; » de sorte que, selon le père Axuiat, ils n'ont commis aucun péché par le défaut de charité et de pénitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont jamais le moindre remords n'a interrompu le cours. Tous ces excès me faisoient croire leur perte assurée,- mais, mon père, vous m'apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez amsi les gens! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu'on auroit crues le plus désespérément malades se portent bien. 0 la bonne voie pour être** heureux en ce monde et en l'autre! J'avois toujours pensé qu'on péchoit "" d'autant plus qu'on pensoit moins à Dieu ; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l'avenir. Point de ces pécheurs à demi, qui ont quelque amour pour la vertu; ils seront tous damnés, ces demi-pécheurs; mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'Enfer ne les tient pas ; ils ont trompé le diable à force de s'y abandonner*.

* Textes in-4o et in-12 : baptismale, au lieu de du baplcme. *» Texte in-40 : bien heureux.

« Textes in-A'> et in -12 : péchai.

1. Ils boivent Tiniquité comme de l'eau, selon la parole de TÉcritare;

Le bon père, qui voycit assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s'en échappa adroitement ; et, sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence, il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients, sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seroient sans péché s'ils n'avoient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu'ils en ont tous et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu'il va faire, et le désir, ou d'éviter le péché, ou au moins d'im-

ils sont dans un repos de conscience absolu : le péché d^habitude n*en est plus un. Ce ne sont pas là des niaisenes tfaéologlques comme on pourrait le croire: Pascal a en rue ces professions malhonnêtes par elles-mêmes dans lesquelles on a ûea scrupules à l'origine. D*abord on a des remords, puis on s*y met et on les pratique en toute tranquillité d*&me. C'est au contraire quand on a manqué d'habileté, qu'on a des remords. Quelques exemples feront mieux sentir la chose. Prenez un hôtelier du quartier latin qui fait crédit et marque, comme on dit, la dépense de son client à la fourchette. S'il lui arrive d'oublier son jeu deux jours de suite, il a des remords, calcule sa perte, prend des résolutions viriles : désormais, il y veillera. Prenez encore l'homme dont le métier est de faire Varlidey c'està-dire de mentir toute la journée sur le prix de la marchandise qu'il offre à vendre. S'il arrive par hasard que la langue lui fourche^ c'est-à-dire d'avoir déclaré la vérité par mégarde, il se reproche le fait comme une mauvaise action. Voilà le péché de Pascal, celui qu'on pratique sans rougir, dont on a fait une honnêteté professionnelle, celle qui a cours sous le nom de Morale des honnêtes gens et qui ferait honte à un brigand des Âbruzzes : c'est le Commerce.

Ceci est, qu'on ne s'y trompe pas, la question de la Grâce suffisante dépouillée de son appareil théologique. Les Jansénistes disaient : Thomme qui a l'habitude de vendre à faux poids a connaissance de ce qn'il fait, et comme il continue de vendre à faux poids il n'a pas la Grâce suffisante, celle qui l'engagerait à se corriger. Les Casuistes répondaient : il n'a. pas de remords, l'habitude lui a ôté de fait la connaissance du mal qu'il fait: donc il ne pèche pas. Ils ajoutaient qu'il pourrait craindre d'être découdvert. Alors il aurait la grâce suffisante, « la grâce véritable qui fait accomplir les préceptes et éviter le péché ». Vous êtes des Pélagiens, dit Nicole aux Casuistes; saint Augustin vous condamne et moi aussi.

plorer son assistance* pour le pouvoir éviter : et il n'y a que les Jansénistes qui disent le contraire.

Eh quoi? mon père, lui repartis-je, est-ce là rhérésie des Jansénistes, de nier qu'à chaque fois qu'on fait un péché, il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre? comme dit le père Bauny. Cest une assez plaisante chose d'être hérétique pour cela. Je croyois bien qu'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées ; mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensois pas». Mais, mon père, je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs, qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle, car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon père, aux dangereuses suites de votre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la Religion? Quel prétexte leur en offrez-vous, quand vous leur dites, comme une vérité de foi, qu'ils sentent, à chaque péché qu'ils commettent, un avertissement et un désir intérieur de s'en abstenir? Car n'est-il pas visible qu'étant convaincus, par leur propre expérience, de la fausseté de votre doctrine en ce point, que vous dites être de foi, ils en étendront la conséquence

« Variante du manuscrit autographe des Penséfs : m Je croyoi» bien qu'on fût damné pour n'avoir pas eu de bonnet pensées ; mais pour croire que personne n'en a, cela m'est nouveau. $

i. L'assistance de Dieu. LMdée est claire; mais il y a de Tamphibologie dans les termes.

à tous les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure ou que la Religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits.

Mais mon second, soutenant mon discours, lui dit : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine, de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par Grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits, « que personne ne pèche qu'il n'ait auparavant la connoissance de son infirmité, celle du médecin, le désir de la guérison, et celui.de la demander à Dieu » ? Groirâ-t-on, sur votre parole, que ceux qui sont plongés dans l'avarice, dans l'impudicité, dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient véritablement le désir" d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus chrétiennes?

Pensera-t-on que ces philosophes, qui vantoient si hautement la puissance de la Nature, en connussent l'infirmité et le médecin? Direz-vous que ceux qui soutenoient, comme une maxime assurée, « que ce n'est pas Dieu qui donne la vertu ^, et qu'il ne s'est jamais trouvé personne qui la lui ait demandée » , pensassent à la lui demander eux-mêmes ?

Qui pourra croire que les Épicuriens, qui nioient la Providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu? eux qui disoient, « que c'étoit lui faire injure de l'implorer dans nos besoins, comme s'il eût été capable de s'amuser à penser à nous »?

a Textes in -4* et io-12 : « de véritables détirs >.

^ Textes in-4* et in-12 : 4 Que Dieu ne donne point la vertu >, au lieu de « Que ce n'est pas Dieu qui donne la vertu >.

Et enfin comment s'imaginer que les Idolâtres et les Athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le vrai Dieu, qu'ils ignorent, de leur donner les vraies vertus' qu'ils ne connoissent pas*?

Oui, dit le bon père d'un ton résolu, nous le dirons; et plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fait mal, et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désii's à chaque tentation ; car vous ne sauriez me montrer, au moins par l'Écriture, que cela ne soit pas.

Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi ! mon père, faut-il recourir à l'Écriture pour montrer une chose si claire? Ce n'est pas ici un point de foi, ni même de raisonnement ; c'est une chose de fait : nous le voyons, nous le savons, nous le sentons.

Mais mon Janséniste, se tenant dans les termes que le père avoit prescrits, lui dit ainsi : Si vous^ voulez, mon père, ne vous rendre qu'à l'Écriture, j'y consens; mais au

> Textes in-4o ot in-12 : « he désir de prier le véritable Dieu qulls ignorant, de leur donner les ftritables vertus ».

1. Les Épicuriens qui ne prient pas Dieu parce qu'ils ne croient pas à la Providence et par suite sont dépourvus de la Gr&ce, les Idol&tres et les Athées qui n*ont pas de mouvement vers la vertu parce qu'ils ne la connaissent pas, c'est déjà la doctrine do Pascal dans les Pensées : la Grâce par Jésus-Christ, C'était la doctrine de Baius et de Jansénius qui la tenaient de saint Paul. L'Église catholique a condamné ceux qui professent que toutes les actions des infidèles sont des péchés. Elle n'affirme rien ; c'est l'affirmation qu'elle condamne. A son exemple, de Maistre laisse à la Providence lo secret de son Intention. « Veut-elle agréer, dit-il (De f Église gallicanet livre I, ch. xi)^ d'une manière que j'ignore les pénitences d'un fakir? Je m'en réjouis et je la remercie... Sur tout ceja, je ne sais riea et qae m'importe? Je m'en repose siir celui qui ne peut être injuste. Le salut des autres n'est pas mon affaire ; j'en ai une terrible sur les bras, c'est le mien. >

moins ne lui résistez pas : et puisqu'il est écrit, « que Dieu n'a pas révélé ses jugements aux Gentils, et qu'il les a laissés errer dans leurs voies », ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les Livres Sacrés nous assurent « avoir été abandonnés dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort ».

Ne vous suffit-il pas, pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que saint Paul se dit le premier des pécheurs j pour un péché qu'il déclare avoir commis par ignorance et avec zèle ?

Ne suffit-il pas de voir par l'Évangile que ceux qui crucifioient Jésus-Christ avoient besoin du pardon qu'il demandoit pour eux, quoiqu'ils ne connussent point la malice de leur action, et qu'ils ne l'eussent jamais faite, selon saint Paul, s'ils en eussent eu la connoissance ?

Ne suffit-il pas que Jésus-Christ nous avertisse qu'il y aura des persécuteurs de l'Église qui croiront rendre service à Dieu en s'efforçant de la ruiner ; pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous, selon l'Apôtre, peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu'ils pèchent, qu'ils croiroient pécher en ne le faisant pas? Et enfin ne suffit-il pas que Jésus-Christ lui-même nous ait appris qu'il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connoissance, et les autres sans connoissance; et qu'ils seront tous châtiés, quoiqu'à la vérité différemment ?

Le bon père, pressé par tant de témoignages de l'Écriture, à laquelle il a voit eu recours, commença à lâcher pied ; et laissant pécher les Impies sans inspiration, il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les Justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne... Vous reculez, lui dis-je en l'interrompant, vous reculez, mon père : vous

abandonnez le principe général, et, voyant qu'il ne vaut plus rien à l'égard des Pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et le faire au moins subsister pour les Justes. Mais cela étant, j'en vois l'usage bien raccourci; car il ne servira plus à guère de gens S et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.

Mais mon second, qui avoit, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il étoit prêt sur tout, lui répondit : Voilà, mon père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assurance. L'exemple des Justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu'ils ne tombent souvent dans des péchés de siu^ prise sans qu'ils s'en aperçoivent? N'apprenons-nous pas des Saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu'ils soient, ils donnent à la volupté ce qu'ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?

Combien est- il ordinaire de voir les plus zélés s'emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage, sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu'ils s'en aperçoivent quelquefois que* longtemps après !

Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur

1. Pascal soutient ici la théorie de Saint-Cyran « qu*il n*y a et qu'il n*y a Jamais eu qu*une poignée de vrais chrétiens». C*est la théorie dite de la voie étroiUy du petit nombre des Justes^ c*est-àrdire des élus. Il y a un sermon célèbre de Massillon sur le petit nombre des élus. Massillon appartient de fait à l'École janséniste, quoiqu'il ne soit pas officiellement consi-

■ déré comme un Janséniste. De nos Jours, Lacordaire qui n'était qu'on demi-chrétien, a prêché sur le grand nombre des élus.

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