Que pour sinon est tombé en désuétude
à des choses effectivement mauvaises, parce qu'ils les croient effectivement bonnes, comme l'Histoire Ecclésiastique en donne des exemples : ce qui n'empêche pas, selon les Pères, qu'ils n'aient péché dans ces occasions ?
Et sans cela, comment les Justes auroient-ils des péchés cachés? Comment seroit-il véritable que Dieu seul en connolt et la grandeur et le nombre ; que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même 7
Concevez donc, mon père, que les exemples et des Justes et des Pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connottre le mal et d'aimer la vertu contraire, puisque la passion que les Impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu ; et que l'amour que les Justes ont pour la vertu témoigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la connoissance des péchés qu'ils commettent chaque jour, selon l'Écriture.
Et il est si vrai» que les Justes pèchent en cette sorte, qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourroit-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber tt la connoissance de leur infirmité en cette occasion, celle du médecin, le désir de leur santé, et celui de prier Dieu de les secourir », et que, malgré toutes ces inspirations,
* Textos lsk49 et in-12 : c TériUble ». '
ces âmes si zélées ne laissassent pas de passer outre et de commettre le péché?
Concluez donc, mon père, que ni les Pécheurs, ni même les plus Justes, n'ont pas toujoure ces connoissances, ces désire et toutes ces inspirations, toutes les fois qu'ils pèchent. Et ne dites plus, avec vos Nouveaux Auteurs, qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connoit pas la Justice, mais dites plutôt, avec saint Augustin et les Anciens Pères, qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connoit pas la Justice : Necesse est ut peccety a quo ignoratur justitia.
Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des Justes qu'au regard des Pécheurs, ne perdit pas pourtant courage, et après avoir un peu rêvé : Je m'en vas bien vous convaincre, nous dit-iP. Et reprenant son père Bauny à l'endroit même
1. Le morceau qui commence par « le bon père se trouvant aussi empêché » est une des meilleures pages des Provinciales, « Ce bon père casaiste, dit Sainte-Beuve {Porl-Royal, t. UI, p. Hl de Tédition déjà citée), qui ne fait qu'un du bon père de la quatrième lettre et du bon pèrecasuisto des lettres suivantes, ce bon père casuiste qui révèle si volontiers les secrets du métier, car il aime, dit-il, les gens curieux; si accueillant, si caressant, qui ne se tient pas dès qu'on Técoute, tant c'est pour lui un art chéri dont il est plein que cette moelle du Casuisme, comme pour d'autres les coquillages ou les papillons, comme pour le Diphile de La Bruj'ère, les oiseaux ; qui sait produire si à point le pèi-e Bauny que voici et de la cinquième édition encore; qui vous fait prendre dans sa bibliothèque le livre du père Annat contre M. Amauld, juste à cette page où il y a une oreille; qui, tout fier de trouver dans son père Bauny le Philosophe cité tant bien que mal en latin, vous serre malicieusement les doigts et vous dit avec un œil qui rit de plaisir et d'innocente vanité: Vous savez bien que c'est Aristote; ce bonhomme qui nous expose sur chaque point la grande méthode dans tout son lustre et nous donne la recette bénigne selon laquelle il faut pour chaque opinion que le temps la mûrisse peu à peu; qui, si vous le piquez au jeu, ne sait rien d'impossible à ses docteurs, et vous dit pour peu que vous avez l'air de douter de vos cas difficiles, absolument comme on dirait d*une charade: proposez-les pour voir: cet excellent personnage, toujours bouche ouverte à l'hameçon et si habile à nous faire dévider l'écheveau, mériterait
qu'il nous avoit montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savois bien qu'il ne manquoit pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote, et vous verrez qu'après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce Prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement «qu'une action ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est involontaire ». Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez-vous-en là, mon père, si vous m'en croyez. Ce ne seroit rien faire, me dit-il : car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-je, que vous vous brouilliez là-dessus ^ Ne craignez point, dit-il,
an nom qui le distinguât entre tous, et qui le fixât dans la mémoire, de Pathelin, de Macette, de Tartuffe, d'Onuphre, sans pourtant le rendre aussi odieux, car il y va, le pauvre homme, dans la pleine innocence de son cœur. Je proposerais bien de rappeler Alairif puisqu'à n'en pas douter, c'est lui dans la personne d'Alain, dont Boileau s'est souvenu quand il a dit au chant IV du Lutrin^ de ce Lutrin qui n'achève pas mal toute cette parodie de la Sorbonne entamée par les Provinciales :
Alain tousse et se lève, Alain ce savant homme Qai de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, Qui possède Abelly, qui sait tout Raconis, Bt môme entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.
Consultons sur ce point quelque auteur signalé, Voyons si des Lutrins Bauny n'a point parlé.
«I Mais cet Alain, s'il a été autrefois notre bonhomme de père, n^est plus pourtant le même dans Boileau; il a pris de l'embonpoint, de r importance, il tousse et se rengorge. Non, notre bonhomme de père de chez Pascal n'est pas encore Alain et il faut le laisser sans nom ; il a bien su vivre sans cela. »
1. Us vont se brouiller en effet. Un acte volontaire, pour le bon père comme pour le vulgaire, est un acte qu'on peut faire ou ne pas faire indifféremment, n n*en est pas ainsi chez le Janséniste qui vient de lire Hobbes, qui se souvient d'avoir lu dans Luther que « Thomme est libre comme un • heval dans les Jambes de son cavalier » ei qui n'ignore point, au surplus, qu'un acte volontaire dans le sens où le prend le bon père serait un effet sans cause.
ceci est sûr ; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle procède d'homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et de mal en elle. Voluntaricm EST, dit-on communément avec le Philosophe (vous savez bien que c'est Aristote, me dit-il en me serrant les doigts), quod fit a principio cognoscente singulf/, in quitus est actio : si bien que, quand la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose avant que Tentendement ait pu voir s'il y a du mal à la vouloir ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action n'est ni bonne ni mauvaise, d'autant qu'avant cette perquisition, cette vue et réflexion de Tesprit dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle on s occupe, l'action avec laquelle on la fait n'est volontaire. »
Hé bien ! me dit le père, êtes-vous content? Il semble repartis-je, qu'Aristote est de l'avis du père Bauny ; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon père! il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu'on sache ce que l'on fait, et qu'on ne le fasse que parce qu'on le veut faire ; mais il faut de plus « que l'on voie, que l'on sache et que Ton pénètre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette action »? Si cela est, il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie, car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d'excès dans les débauches, que d'emportements dans le carnaval qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons, ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l'on fait ! Mais est-il possible, mon père, qu'Aristote ait eu cette pensée? car j'avois ouï dire que c'étoit un habile homme? Je m'en
vas vous en éclaircir, me dit mon Janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit au commencement du troisième livre, d'où le père Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon père : Je vous pardonne d'avoir cru, sur la foi du père Bauny, qu'Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d'avis, si vous l'aviez lu vous-même. Il est bien vrai qu'il enseigne « qu'afin qu'une action soit volontaire il faut comfiaître les particularités de cette action, singula in quitus est actio ». Mais qu'entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l'action, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement, n'en rapportant point d'autres que de ceux où l'on ignore quelqu'une de ces circonstances, comme a d'une personne qui, voulant monter une machine, en décoche un dard qui blesse quelqu'un ; et de Mérope, qui tua son fils en pensant tuer son ennemi », et autres semblables?
Vous voyez donc par là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n'est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les Théologiens, comme vous le savez fort bien, mon père, Vignorance du fait. Mais, quant à celle du droit^ c'est-à-dire quant à celle du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle seule il s'agit ici, voyons si Aristote est de l'avis du père Bauny. Voici les paroles de ce Philosophe : « Tous les méchants ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent fuir ; et c'est cela même qui les rend méchants et vicieux. C'est pourquoi on ne peut pas dire que, paixe qu'un homme ignore" ce qu'il est à propos qu'il fasse pour satisfaû'e à son devoir, son action soit involontaire. Car
- • « Par ce qu'un homme ignore » est omis dans quelques exemplaires in-4o, non dans la plupart, comme l'avance l'abbé Maynard. Ce membre de phrase figure en effet dans trois exemplaires in-4« que nous avons sous les yeux.
cette ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vicieuse. L'on doit dire la même chose de celui qui ignore en général les règles de son devoir, puisque cette ignorance rend les hommes dignes de blâme, et non d'excuse. Et ainsi Tignorance qui rend les actions involontaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier, et ses circonstances singulières : car alors on pardonne à un homme, et on l'excuse, et on le considère comme ayant agi contre son gré. »
Après cela, mon père, direz-vous encore qu'Aristote soit de votre opinion? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs •en une matière aussi importante à toute la Morale, et à la conduite des âmes, qu'est la connoissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui •ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché? N'espérez donc plus rien, mon père, de ce Prince des Philosophes, et ne résistez plus au Prince des Théologiens, qui décide ainsi ce point, au livre I de ses Rétr., chap. xv : « Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu'ils la veulent faire, quoiqu'ils pèchent sans qu'ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché môme d'ignorance ne peut êlre commis que par la volonté de celui qui le commet, mais par une volonté qui se porte à l'action, et non au péché, ce qui n'empêche pas néanmoins que l'action ne soit péché, parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on étoit obligé de ne point faire. »
Le père me parut surpris, et plus encore du passage ■d'Aristote, que de celui de saint Augustin. Mais, comme il pensoit à ce qu'il devoit dire, on vint l'avertir que ma- •dame la maréchale de... et madame la marquise de... le
demandoient. Et ainsi, en nous quittant à ia hâte : J'en parlerai, dit-il, à nos Pères; et ils trouveront bien quelque réponse. Nous en avons ici de bien subtils. Nous l'entendîmes bien ; et quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d'être étonné du renversement que cette doctrine apportoit dans la Morale. A quoi il répondit qu'il étoit bien étonné de mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la Morale que dans les autres matières* ? Il m'en donna d'étranges exemples, et remit le reste à une auti'e fois. l'espère que ce que j'en apprendrai sera le sujet de notre premier entretien.
Je suis, etc.
o Textes in-4o et in-12 : < dans la Morale que dans la Doctrine è, au lieu do : « dans la Morale que dans les autres matières ».
Dessein des Jésuites en établissant une nouvelle Morale. Deux sortes de Gasuistes parmi eux: beaucoup de rel&chés, et quelques-uns de sévères: raison de cette différence. Explication de la doctrine de la Probabilité*. Foule d'Auteurs modernes et inconnus mis à la place des saints Pères.
De Paris, ce 90 mars 1656.
Monsieur,
Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la Morale de ces bons pères Jésuites, « de ces hommes
1. « Cinquième Lettre écrite à un Provincial par un de sex amis » dans les éditions du temps, sauf Tédition in-8^, où il y a simplement : cinquième Lettre.
3. Probabilité ou Probabilisme. Il y a deux systèmes de ce nom, tons les deux d'origine grecque, le Probabilisme logique et bistorique, ayant pour objet le degré do certitude des idées et des Taits, et le Probabilisme moral, ayant pour objet le degré de bien ou de mal qu'il y a dans les actions humaines.
Le Probabilisme logique, issu de la Nouvelle Académie, a été professé par Arcésiias. « Je ne sais rien, disait Socrate, excepté que je ne sais rien. » Arcésilas ne sait môme pas qu'il ne sait rien. En logique, il n'y a pas de critérium ; mais la vie pratique en exige un. Dans l'impuissance d'arriver au vrai, Thomme est obligé de s'en tenir au probable^ c'est-àrdire au vraisemblable. Arcésilas décrit la science du probable sous le nom de vraisemblable, IIiOsvôv, ce dont Carnéade flt un système de philosophie. On lui objecte : la connaissance du vraisemblable suppose la connaissance da vrai. Oui, certes j mais le vrai n'est qu'un idéal ; on en approche le plus qu'on peut.
La Probabilité morale ou Probabilisme qu'on limite aujourd'hui volontiers à la Théologie et dans la Théologie à la Casuistique soi-disant inventée par les Jésuites, es< l'outil à Paide duquel on gouverne les Sociétés et les individus, depuis l'origine de la Civilisation. Le législateur et l'honune d*État n'ont pas d'autre moyen à leur disposition. Sans entrer sur ce terrain, il suffit d'observer que le Probabilisme a présidé à l'élaboration du
éminents en doctrine et en sagesse qui sont tous conduits par la Sagesse divine, qui est plus assurée que toute la
Droit romain et du Droit canonique, que notre Droit public tout entier n'est que de la Casuistique. Les Scolastîques ont pu abuser de Tétude des mobiles de la volonté, car la Casuistique n'est en réalité que l'art de juger des motifs de nos actes. La subtilité scolasttque a brodé sur un sujet riche par lui-même, par vanité intellectuelle, par envie de montrer qu^elle était habile à examiner le caractère d'actes sinon indifférents, au moins dont la physionomie est obscure. On a fait de la Casuistique une profession à Tusage des confesseurs, des directeurs de conscience. Au fait, les Juristes ont fait la même chose au point de vue de la Jurisprudence civile. Pascal aurait pu les ridiculiser au même titre que les Casuistes de la Théologie.
Le Probabilisme contemporain du premier ftge de l'Église catholique demeure le fond de son enseignement en ce qui concerne la Théologie morale. U s'appuie sur ce fait que ce sont les circonstances d'un acte qui en déterminent la signification, le degré de malice ou de bonté. Il y a au-dessus de cette Cssuistique un principe général du bien et du mal ; un acte est plus ou moins bon selon qu'il s'approche plus ou moins du principe idéal du bien, plus ou moins mauvais selon qu'il est plus ou moins rapproché du priocipe du mal.
Comme objet d'étude, il n'y a pas de plus noble exercice de l'intelligence que le Probabilisme. Tout le monde est probabiliste dix fois par jour. Le sens du relatif dans lequel le Probabilisme se résume est une exigence quotidienne de la vie. Pascal, dans l'intérêt de la cause qu'il défend — il a la maladie géométrique et il en mourra — présente sous un très faux jour les doctrines probabilistes des Casuistes de la Compagnie de Jésus. Son premier tort est de feindre de croire qu'il n'y a de Casuistes que chez les Jésuites. Il n'y a pas de Théologien qui ne soit pour cela même un Casuiste; c'est donc aux Théologiens qu'il s'en prend. Puis une opinion probable n'est pascelle qu'il déclare telle: « une opinion est probable, dit-il, lorsqu'elle est fondée sur des raisons de quelque considération d'où il arrive quelquefois qu'un leul docteur fort grave peut rendre une opinion probable ». Est-ce que Pascal n'admet pas cela lui-même dans saint Augustin et avec raison ? Une opinion probable, quand on est de bonne foi à la définir, est une opinion dans laquelle, le pour et le contre étant pesés, on se détermine d'après les règles qui président au pesage des corps.
Depuis les Provinciales, les pamphlétaires qui n*ont pas, eux non plus, autant de jugement que le bouc de La Fontaine avait do barbe au menton, mais qui sont haineux et misérables à plaisir, ont accumulé sur les Casuistes les immondices puisées dans leur propre cœur. Leur méthode consiste à prendre un cas extrême examiné par un Casuiste, pour un exercice auquel le Casuiste a l'habitude de se livrer. Bayle, Diderot, Montesquieu, Voltaire leur ont donné l'exemple. La calomnie n'était pas leur métier ordinaire, mais c'étaient des hommes de parti qui l'employaient à l'occasion.
Philosophie ». Vous pensez peut-être que je raille : je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur*^ livre intitulé : Imago primi sœculi^. Je ne fais que copier leurs paroles, aussi bien que dans la suite de cet éloge : « C'est une Société d'hommes, ou plutôt d'anges, qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : Allez, anges prompts et légers.» La prophétie n'est-elle** pas claireî « Ce sont des esprits d'aigles ; c'est une troupe de phé-
» Uj dans l'in-l?.
>> Les textes in- 12 et in-S» portent : < n'en est- elle >, ce qui est moins correct.
1. V Imago primi sœculi donne à Pascal beau jeu. Vitelleschî, général des Jésuites^ avait voulu qu'on célébr&t en 1640 le premier centenaire de la fondation de Tlnstitut. Quelques Jésuites de Flandre se mirent en frais d'éloquence et de poésie. On réunit en un volume leurs discours et leurs odes. La typographie et la gravure vinrent au secours. On célébra le passé de rinstitut; on lut promit un avenir quMl ne devait pas avoir. Cétaient des Jeux séculaires^ comme ceux de Domitien. Les poètes de Do mi tien promettaient à la domination romaine Téternité. Le nom de Ville étemelle que Rome a conservé, date des jeux de Domitien. Les Jésuites du wii' siècle se promettaient auaai d*être éternels :
Je n'ai fait que passer ; ils n'étaient déjà plus.
Cela rappelle V Hymen et la Naissance de 1811 {V Hymen et la Naissance ou poésies en l'honneur de Leurs Majestés impériales et royales, i vol. in-8**, Paris, Didot, 1812, avec des gravures faites sur les dessins de Girodet). Les poètes impériaux voyaient aussi l'éternité au bout du mariage de ?lapoléon et de la naissance du roi de Rome :
Hymen» entends ces cris, ces vœux, ces chants d'ivresse. Ce bronze triomphant qui tonne dans les airs I Pour fixer les destins, c'est à toi que s'adresse La voix de l'Univers,
chantait Esménard. L'univers est à autre chose. Pascal, qui chante « pouilles » à la Compagnie de Jésus toute-puissante, n'est pas dépourvu de courage. Aujourd'hui que cette toute-puissance est évanouie, son rire semble cruel. V Imago primi sœculi a servi de réquisitoire en 1762 au Parlement de Paris contre les Jésuites. On a feint d'y voir un programme de domination universelle. L'imputation était odieuse : ce n'était qu'un jeu d'esprit, une vanterie si Ton veut, comparable aux Conformités de la vie de saint François à la vie de Jésus-Christ, à VOrigo seraphica famUiœ francitcanœ, aux Entrailles de la sainte Vierge pour VOrdre des frères prêcheurs.
nix, un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la Chrétienté. » II le faut croire puisqu'ils le disent. Et vous Tallez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que notre ami m'en avoit appriâ. J'ai voulu les voir eux-mêmes; mais j'ai trouvé qu'il ne m'avoit rien dit que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j'eus avec lui, il me dit de si étranges " choses, que j'avois peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces Pères : de sorte qu'il ne me resta à dire pour leur défense, sinon que c'étoient les sentiments de quelques particuliers qu'il n'étoit pas juste d'imputer au corps. Et, en effet, je l'assurai que j'en connoissois qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citoit sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il me découvrit Tesprit de la Société, qui n'est pas connu de tout le monde, et vous serez peutêtre bien aise de l'apprendre. Voici ce qu'il me dit.
Vous pensez beaucoup faire en leur faveur, de montrer qu'ils ont de leurs Pères aussi conformes^ aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n'appartiennent pas à toute la Société. Je le sais bien ; car si cela étoit, ils n'en souffriroient pas qui y fussent si contraires. Mais puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même que l'esprit de la Société n'est pas celui de la sévérité chrétienne ; car, si cela étoit, ils n'en souffriroient pas qui y fussent si opposés. Eh quoi ! lui ré-
* plaisantai au lieu d'éimiiges dans les (extes in-4o et in- 12.
i> ■ Ils ont do leurs pères aussi conformes », locution qui revient à diro : Us ont un certain nombre de leurs Pères aussi conformes aur maximes évangéliques que les autres (parmi leurs Pères) y sont contraires.
pondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'il pense. Cela ne peut pas être, me répondit-il; un si grand corps ne subsisteroit pas dans une conduite téméraire, et sans une âme qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements : outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs Supérieurs. Mais quoi ! lui dis-je, comment les mêmes Supérieurs peuvent- ils consentir à des maximes si difierentes? C'est ce qu'il faut vous apprendre, me répliqua-t-il, Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce seroit une mauvaise Politique. Voici quelle est leur pensée. Us ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la Religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de pei-sonnes, ils s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette raison qu'ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions et de ' nations si différentes, il est nécessaire qu'ils aient des Casuistes assortis à toute cette diversité ^
* Des au lien do de, dans le texte in-8o, ce qui modifie quelque peu le sens.
1. Le fait est naturel et légitime. Il est pratiqué par quiconque a un pouvoir d'opinion à exercer. Les Jésuites se conformaient à la conduite ordinaire de l'Église catholique qui proportionne son enseignement à la condition de ceux qui le reçoivent. Cela est surtout visible chez elle, dans
De ce principe vous jugez aisément que s'ils n'avoient que des Gasuistes relâchés, ils ruineroient leur principal dessein, qui est d'embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux cherchent une conduite plus sévère. Mais comme il n'y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n'ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Ils ont peu pour peu * ; au lieu que la foule des Gasuistes relâchés s'offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement *.
C'est par cette conduite obligeante et accommodante^ comme l'appelle le père Petau', qu'ils tendent les bras à tout le monde : car, s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu'ils l'en détournent ; ils loueront, au contraire,
rorgantsalion des ordres religieux. Elle a des ordres paysans^ comme les Trappistes qui travaillent la terre et vivent de céréales, des ordres industriels, comme les Chartreux, qui fabriquent du vin, des liqueurs et des étoffes, des ordres destinés à vivre avec les populations ouvrières des villes, comme étaient les Franciscains et les Capucins, des ordres savants, comme les Bénédictins, des Théologiens et des Prédicateurs, comme les Dominicains. Les Jésuites avaient plus d^ambition : ils voulaient vivre en rapport avec toutes les conditions sociales et avaient approprié leur organisation à ce dessein. L'argument de Pascal porte donc contre TÉglise, en général, comme il porte contre les Jésuites, comme il porte contre les Dominations politiques qui ont à cœur de se faire accepter des gouvernés et à se mettre au niveau des intérêts de chacun.
1. Comme il fallait peu de Jansénistes, les gens qui suivent la voie étroite n'étant qu'une poignée et les amateurs de la sagesse qu'il s'agissait d'entretenir dans le culte de la vérité^ n'étant eux non plus qu'une poignée.
2. C'est-à-dire à presque tout le monde, aux partisans de la Morale dite des honnêtes gens.
3. Petau (Denis), jésuite, érudit, théologien, né à Orléans en 158H, mort eo 1052 à Paris, dans sa cellule du collège de Clermont, où il était professeur. D'abord élève de Casaubon et de Synésius, il avait obtenu à dixneuf ans une chaire de philosophie à l'Université de Bourges. Il l'avait quittée afin d'entrer dans la Compagnie de Jésus (1605). Il fut, durant vingt-deux ans, professeur de Théologie et on lui avait offert le Cardinalat, qu'il refusa. C'était un homme de mérite, dont on consulte encore divers ouvrages, et en particulier le Rationarium temporum.
et confirmeront une si sainte résolution ; mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution sans resliluer, la chose sera bien difficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.
Par là ils conservent tous leurs amis et se défendent contre tous leurs ennemis ; car si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, avec ■ quelques livres qu'ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne ; et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves * .
■ Textes ia-4o et in-12 : et au lieu d'arec.
1. Un excellent argument des Jésuites contre cet exposé de leur Politique est que Pascal ne leur reproche, en gros, que ce que les Protestants reprocliaient à TÉglise catholique et, dans cette conjoncture, les Jésuitn avaient raison. Ils tirent de là néanmoins une conclusion exagérée : c*esi que Pascal était un hérétique. Cette accusation d*hérésie excite la colère de Nicole : tant pis si les Jésuites ont fourni des armes à la Réforme contre rÉglise catholique tout entière. Ce sont des pierres de scandale. Nicole invoque contre eux l'Écriture : « Vous m*avez troublé et tous m^ayez rendu odieux aux Cananéens. » — « Cependant, continue Nicole, les Jésuites nesontpoint touchés de tant de sujets qu*ils fournissent aux Hérétiques d'insulter les serviteurs du Dieu vivant; mais ils prennent même avantage de ce scandale, ils s'en glorifient et, comme si les reproches des Hérétiques contre leurs maximes étaient des preuves aussi infaillibles de leur vérité que la décision d'un Concile Œcuménique, ils en prennent occasion de décrier comme des hérétiques tous ceux qui les combattent. Et non seulement ils veulent qu'on regarde les erreurs que les Hérétiques ont relevées comme autant de vérités certaines et hors d'atteinte; mais ils veulent qu*on ait le même égard pour toutes les abominations des Casuistes, que les Hérétiques n'ont jamais reprochées à l'Église... Ils devraient avoir appris de saint Augustin que les Hérétiques sont à la vérité semblables aux chiens qui léchoient les plaies de Lazare, parce qu'à leur exemple, ils s'attachent aux plaies de l'Église pour en faire le sujet de leurs médisances, et qu'en cela ils sont injustes et impies de vouloir déshonorer la mère à cause des crimes de ses enfants et de publier que tout le corps est infecté parce qu'il y a quelquesuns de ses membres qui le sont; mais que néanmoins, comme les chiens
Ainsi ils en ont pour toutes sortes de personnes et répondent si bien selon ce qu'on leur demande, que, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la Croix et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis aux Chrétiens T Idolâtrie même, par cette subtile invention, de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu'ils rendent à l'idole Cachincoam et à leur Keum-fucumS comme Gravina*, dominicain, le leur reproche; et comme le témoigne le Mémoire, en espagnol, présenté au roi d'Espagne Philippe IV, par les Cordeliers des lies Philippines, rapporté par Thomas Hurtado * dans son livre du Martyre de la foiy p. 427. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de Propagandâ fide fut obligée de défendre particulièrement aux Jésuites, sous peine d'excommunication.
ne laissent pas de lécher de véritables plaies, les Hérétiques, aussi, ne laissent pas de reprendre quelquefois de véritables désordres. » Nicole a raison et les Jésuites n'ont pas tort.